Epilogue

Rue Leynaud, les hauts plafonds de l’appartement de Khereidine. Nous célébrions le succès de la Nuit des Tours, notre victoire sur le sarguisme. Isabel, Severino, Romaine, David, Jonas, Pedro, tout le monde était là, un verre de rouge bien tannique ou une binouze à la main, posé sur les coussins, debout à faire de grands gestes. Isabel n’était pas encore partie vivre à Zatges, brisant mon cœur pour un moment. C’est comme si on était réunis autour d’un feu de camp. Le grand moment des anecdotes et des autocongratulations. On pouvait tout se dire, je croyais. J’ai demandé à Khereidine pour quelle raison il m’avait dissimulé les dissensions internes sur le rôle de Dyhia.

–      Niil, je vais te dire quelque chose.

Il souriait, plein de plis, m’enrobant de son bras. Parlait fort.

–      La personnalité de Dyhia importe peu.

Tout le monde écoutait désormais la leçon que le vieil homme me dispensait de façon taquine.

–      Elle avait d’excellentes idées et les exprimait bien. Elle avait une gueule, quoi. C’est pour ça qu’on l’a choisie comme porte-parole. Le personnage public de Dyhia, par contre, on l’a complètement fabriqué pour être entendus. Elle n’était qu’une parmi nous, parmi les premiers militants. Oui, c’est paradoxal, puisque l’on a toujours combattu le principe même de leadership. Mais il est impossible de changer la réalité sans prendre acte de cette dernière. On doit se conformer aux règles du jeu. Nous avons essayé de faire sans leader, mais personne ne prêtait attention à notre message. On n’aurait jamais réussi à mettre le sarguisme à genoux sans une bonne stratégie de communication. En politique, il faut savoir s’adapter aux circonstances sans oublier le but. Et parfois improviser.

–      Ça, je le comprends. Mais tu ne réponds pas à ma question. Pourquoi m’avoir caché cela ?

Il a saisi mes deux épaules en riant à nouveau.

–      Arrête de te torturer l’esprit, Niil ! Détends-toi, pour une fois, et profite un peu de la fête. On a battu les sarguistes. Arrête de faire ton Suisse tendu.

Autour, nos amis riaient de me voir tourner ainsi en bourrique. Il est vrai que j’étais rigide, c’est ma nature. Mais là, c’était injuste, ma question avait du sens. Cela a suffi à basculer mon humeur. Je forçais mon sourire, mais rien n’y faisait. J’étais froissé. J’ai tenté de me réintégrer, d’oublier cette petite vexation, sans succès. Mes blagues tombaient à plat et j’étais mal.

Je me suis isolé un moment. C’est nécessaire parfois, prendre l’air. Il faisait froid dans l’escalier extérieur. Le ciel était couvert, sans étoiles. Les lumières de la ville n’en étincelaient que davantage. On devinait les toits de la Presqu’île, comme entassés. J’étais furieux contre Khereidine, contre moi-même aussi. Il fallait toujours que je me crispe. C’était rien qu’une petite blague, en partie fondée. Cela m’arrivait souvent, ces absences. Un rien faisait basculer mon humeur. C’était agaçant, pour moi comme pour les autres. J’étais trop sensible, trop vaniteux. Mais cette fois-là, il ne s’agissait pas d’un caprice d’égo. J’avais raison, j’en étais convaincu. Khereidine ne disait pas tout. Il cachait quelque chose.

Dyhia. Il y avait quelque chose d’étrange autour de Dyhia. J’ai fait défiler ses vidéos sur l’écran de mon smartphone. Je cherchais la faille. Rien, son discours était d’une cohérence impeccable. Peut-être que je ne parvenais pas à être objectif. Son image représentait trop pour moi pour que je la saisisse autrement que par les émotions. Dyhia pourtant s’était plantée, avait regretté, je le savais. Sa repentance à propos de la question migratoire m’était connue. Les humanistes avaient été piégés par leur propre stratégie. Ils avaient construit une image qui leur avait échappé. Les paroles de Dyhia avaient pris une portée planétaire. C’était beaucoup trop de pouvoir pour une seule personne, malgré sa qualité. La figure de Dyhia gênait — y compris elle-même. Comment fait-on pour continuer la politique après de telles erreurs ? Elle n’était pas de ceux qui s’accrochent au pouvoir, au contraire. Pourquoi n’avait-elle pas quitté la scène à ce moment ? Peut-être que le Mouvement humaniste, menacé à l’interne par le mythe de Dyhia, en était paradoxalement dépendant pour survivre.

Mais elle, la personne, l’humaine, comment vivait-elle cela ? Elle avait regretté certains de ses propos, d’accord. Pour le reste, je ne connaissais rien d’elle. Rien d’autre que sa figure. Publiquement, son trouble n’apparaissait pas. Le remords, cette cicatrice qui fissure les âmes, était invisible sur les vidéos. Elle semblait sereine, malicieuse, toujours aussi sûre de son engagement. Une excellente actrice. Chaque fois le même scénario, modestie, franchise, bienveillance, clarté, le visage souriant, le petit accent, l’épaisse tresse grise.

La tresse grise.

Sur toutes ses vidéos, Dyhia avait les cheveux gris. Sur toutes sauf une. La plus connue. La dernière.

Celle qui avait déclenché la Nuit des Tours, la vidéo prophétique. Ses cheveux étaient blancs. Cette séquence, tournée il y plus d’un an, que pourtant, je n’avais jamais vue avant. J’ai frémi.

J’ai cherché le communiqué officiel de son décès. Rien d’autre que le message de Sylvain Tahiri. Les pouvoirs publics annonçaient le nombre de victimes, l’arrestation de suspects. Ne mentionnaient jamais le nom de Dyhia Mostar. C’était un pseudo de toute façon. Sa vraie identité n’était pas connue. Moi qui avais toujours refusé de faire le charognard, j’ai alors consulté les images de son cadavre. Celles qui avaient inondé le web, fait scandale quelques heures après l’attentat. Rien à en tirer. Elles étaient soit floues, soit trop nettes pour être vraies. Certaines montraient son corps allongé sur un brancard, les yeux ouverts façon Che Guevara. Sur d’autres, son corps était en morceaux sur la pelouse. Personne ne s’était étonné de ces incohérences puisque ces horreurs étaient de toute façon publiées par des trolls. Reprises bien sûr par de nombreux médias dans l’emballement de l’immédiateté. Une illusion.

Dyhia n’était pas morte à Central Park.

Elle s’est pourtant rendue à la manifestation ce jour-là. Heureuse du succès pour la paix, toujours tiraillée par les contradictions liées à son image. Elle et ses compagnons, Tahiri, Khereidine, s’étaient mis d’accord sur la nécessité de se débarrasser de son personnage public. C’était mieux pour elle comme pour le mouvement. Ils ne savaient pas encore comment. Ils attendraient une occasion. Elle est venue avec les explosions. Le chaos, la panique. Dyhia n’a pas été blessée. Mais elle a été surprise et choquée. Il a fallu réfléchir rapidement, sortir de là. Puis cela a été évident. Profiter de la confusion, se cacher. Contacter Sylvain. Agir vite, en secret. Eux s’occuperaient des médias. Elle se chargerait de disparaître au plus vite. Changer d’apparence, quitter les États-Unis. De toute façon, on ne la connaissait pas sous son vrai nom. Elle pouvait partir sans laisser de traces. Mais qu’était-elle devenue alors ?

J’ai repris une bière, rejoint le groupe. Rasséréné.

–      À propos, Khereidine, comment va ta mère ?

Je lui ai fait un clin d’œil par lequel je m’engageais à garder le secret. Jusqu’à maintenant. Ce soir-là, je j’aurais juré avoir entendu le plancher grincer. Du fond de l’appartement.

Dyhia, je crois la revoir chaque fois que passe une vieille dame.

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