Pas si simple

L’inspecteur avait pris un air grave et expert. Cassant.

–      Je vous rappelle qu’il s’agit de documents volés. Et qu’ils ne constituent en rien des preuves de l’implication des Phalanges dans les attentats. Au mieux, ce sont des indices. Juridiquement, on ne peut rien faire.

–      Pire encore, a ajouté Romaine. Il y a un dossier dont je ne vous ai pas parlé.

Il était intitulé « Chaos 1109 ». J’ai d’abord pensé — en dépit de la mine sombre de l’informaticienne — qu’il s’agissait des documents de préparation de l’attentat de l’an passé. C’était bien plus inquiétant. Beaucoup plus récent.

Il était évident que les sarguistes n’avaient pas réussi à liquider le mouvement avec les attaques de Central Park. Au contraire, l’annonce de la mort de Dyhia avait fait d’elle une icône. Un tremplin de diffusion pour nos idées. Les humanistes avaient beau se montrer réticents face à la martyrologie et au culte de la personnalité, il fallait bien admettre que l’attentat leur avait été bénéfique. D’un point de vue marketing, bien sûr.

Les Phalanges de Sargon ont alors décidé de donner un nouvel élan à leur démarche. Propager plus de violence, créer davantage de chaos, générer plus de peur, de défiance. Saboter la confiance sociale, élément-clé pour la coopération et pour la souveraineté collective.

La toute dernière stratégie sarguiste était ainsi étalée sous nos yeux, minutieusement détaillée, presque impudique. Sous la forme d’une mind-map, un schéma simple et quelques flèches. Un plan dans lequel chacune des organisations de l’alliance contribuait à sa façon, et selon ses moyens, à la réalisation de l’objectif commun : faire régner la méfiance et la crainte. Encore plus. Partout.

Tout d’abord construire un climat général, une ambiance. Les tâches étaient clairement assignées. Pour les groupes mafieux, il s’agissait de multiplier les actes de menue criminalité, en particulier leur visibilité. Le deal et le racket devaient être ostensibles, ils allaient jusqu’à payer des bandes pour occuper les places, marquer les murs, cambrioler logements et voitures. Il fallait que l’espace public dans son intégralité soit marqué par la présence de petits mâles dominants et potentiellement malveillants. Personne ne devait se sentir à l’abri de leur menace. Ni dehors ni chez soi. Nulle part. À côté de cela, pour les mafias qui étaient le mieux intégrées dans les sphères du pouvoir, ralentir le fonctionnement des institutions étatiques, saboter, corrompre. Tous les moyens d’influence étaient mobilisés pour gangréner la chose publique. Contre quelques billets, les métros tombaient en panne, l’éclairage public s’évanouissait soudainement, les policiers étaient envoyés aux mauvais endroits.

En parallèle à ces désordres, tous les groupes identitaires unissaient leurs efforts pour diffuser la haine. Attaques racistes, attentats terroristes, dans toutes les parties du monde. L’extrême droite balançait les plus vulnérables de ses membres avec des arsenaux dans des écoles, des fous de Jésus assassinaient les coupables d’avortement ou d’homosexualité, les islamistes radicaux s’essoufflaient à coup d’explosions, les colons israéliens tuaient à l’heure de la prière, profanaient les lieux sacrés, les hindouistes et bouddhistes fanatiques multipliaient les émeutes raciales. Inutile de préciser que les phalangistes se mettaient d’accord sur les cibles, les généraux ne se tuent pas entre eux. Un gentlemen’s agreement sur fond de discours autoapologétique plein de haine. Souder les communautés identitaires, forger le clanisme.

À vrai dire, bien qu’alliées et trop puissantes, les Phalanges n’avaient pas les moyens logistiques, techniques et humains de prendre littéralement possession des sociétés. Ce n’étaient que des actions de guérilla. Les sarguistes étaient bien trop minoritaires pour s’imposer de façon frontale. C’est là que Notis, son fric et ses ressources marketing intervenaient pour transformer ces désordres marginaux en un phénomène global d’insécurité. Le bureau 1109 créait des sites de fake news, achetait des pages entières à des journaux en difficulté, tuyautait les journalistes sur les affaires criminelles les plus scabreuses, fournissait les photos et vidéos au besoin. Les chargés de communication avaient même réussi à obtenir le financement d’un blockbuster hollywoodien sur le thème des Invisibles. Ils avaient bien fait les choses, programmé des fuites et une version piratée disponible en streaming trois jours avant la sortie. Cela avait fait le buzz. Le box-office avait explosé et le public paierait quand même pour voir les effets spéciaux. De toute façon, on finançait davantage les superproductions grâce aux produits dérivés que par les entrées.

Afin d’éviter toute contre-attaque citoyenne, le Front Uni Contre le Kapital avait pour mission de diffamer le Mouvement humaniste, vilipender et isoler les conservateurs modérés, diviser les gauches. Peu de risques, beaucoup de gains, ils avaient l’habitude. Tel ou tel était taxé de néolibéralisme pour avoir admis l’existence de l’argent, un autre devenait fasciste après avoir publiquement déclaré que l’État de droit était légitime. Toujours des esclandres et des attaques ad hominem. Ah ! Ils étaient bons.

Tout cela, ils l’avaient déjà commencé. C’était le contexte, le décor, pour leur coup d’éclat. Que tout soit prêt pour l’étincelle. Le 9 novembre. Un an précisément après l’attaque de Central Park. Un nouvel attentat, gigantesque, à l’échelle globale. Frapper. Partout. Puis frapper encore. Imposer leur autorité. Définitivement.

Jonas a blêmi.

–      C’est le jour de la Nuit des Humains. La grande manifestation humaniste. Planétaire. Pour montrer la volonté commune de toutes les collectivités de reprendre leur souveraineté dans le respect de chaque personne. Et aussi pour prouver à la face du monde que la violence n’aura pas raison du Mouvement humaniste. Là, ils peuvent tout foutre en l’air.

Ce jour-là, ce sera eux ou nous.

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