Accusations

On a attendu là quelque temps. Il fallait bien que Romaine décrypte le disque dur. On vivait entre les deux villages occupés. Severino et moi logions à Zatges, mais nous n’étions qu’à deux heures de marche. On passait de nombreuses soirées les uns chez les autres, on dormait où on pouvait, dehors ou dans la salle commune. C’était une vie simple, on se couchait tôt, on travaillait de nos mains. Les murs, la terre, la forêt. Parfois, il fallait aller vite, terminer avant la nuit, avant l’orage qui ne venait pourtant jamais. Le soleil brûlait les collines.

On buvait à la cruche. L’eau glacée des sources. La meilleure de toutes, c’était celle qui se trouvait à l’orée de la forêt. Jadis, les habitants du village le savaient déjà. Eux qui avaient bâti une paroi de roches taillées autour, un pont pour y accéder. Pour la mettre en valeur. C’étaient de belles pierres. Régulières, rectangulaires. Plus lisses, plus grosses encore que celle de l’église désormais en ruines. Même en plein cagnard, on faisait un détour pour boire cette eau, au goût si particulier.

Le plus souvent, on prenait le temps de bien faire les choses, de lire, de palabrer sans fin sous la pergola. On chantait beaucoup aussi. Pas seulement dans le local de répétition. Lors des veillées, au travail. On improvisait des couplets courts, on les reprenait en chœur, on oubliait presque toujours nos géniales créations de l’instant. Demeurait le souvenir des moments ainsi passés.

Puis les nuits se sont rafraichies. Il a plu quelques fois, la terre respirait. La rivière a recommencé à couler, un peu. On terminait les gros travaux avant l’hiver, on partait cueillir des baies sauvages. Quand il pleuvait trop, on cassait des amandes ou on préparait des conserves.

Severino fendait des bûches. Sans arrêt. Il était fort et précis. Il cognait dès qu’il le pouvait, une litanie rythmique imperturbable, métronomique, lui qui pourtant ne savait pas taper dans ses mains. Son expression s’assombrissait avec les jours. Il participait de moins en moins aux activités collectives, espaçait ses débats d’histoire militaire avec Josep, s’isolait souvent avec sa hache. J’étais le seul à m’en préoccuper. Il m’était sympathique, bien sûr, j’éprouvais une forme de tendresse à son égard. De l’amitié, je crois. En même temps, je n’avais plus complètement confiance en lui. Il est vrai qu’il était jovial, d’une naïveté touchante. Parfois étonnamment brillant. De l’autre côté, il aimait les armes, se méfiait des humanistes alors même que ces derniers le protégeaient, il avait presque torturé son prisonnier. Était-il réellement de notre côté ?

Un matin, il m’a pris par le bras. On a contourné l’enclos des cochons, emprunté le chemin de la source. Plus loin encore. On a grimpé sur le rocher qui surplombait le village. Il m’a parlé gravement. Il ne fallait pas se dissiper. Évidemment que Notis était impliqué dans des histoires, mais nous devions garder la tête froide. Même si l’entreprise soutenait les Phalanges, rien ne les impliquait dans les attentats du 9 novembre, le mobile ne faisait pas le coupable. Non, rien, aucun lien, aucune preuve. D’après lui, on était tous manipulés par Tahiri, cet étrange personnage au visage peu expressif, sorti de nulle part. Il tirait les ficelles, de loin, comme toujours, pour nous envoyer sur une fausse piste. Je devais cesser de me braquer, les meilleures idées étaient souvent reprises par les pires individus, d’ailleurs ce n’était pas le mouvement tout entier qui était en cause, juste certains de ses leaders. J’objectais que son raisonnement était circulaire, qu’il ne s’agissait que d’hypothèses sans ancrage, sans preuve.

–      Je le sens, quelque chose ne joue pas — instinct de flic.

L’argument définitif. L’autorité.

–      Et c’est aussi votre instinct de flic qui vous a mené à vous engouffrer tout seul dans un tunnel pour vous y faire casser la gueule comme un adolescent, commissaire ?

Il n’a pas eu le temps de me répondre. Josep est apparu, pressé, impatient. Tout le monde nous cherchait depuis un moment déjà. Il fallait partir vers l’autre village. Tout de suite. Romaine avait du nouveau.

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