Attaques

Je crois que, jusqu’alors, le danger restait abstrait. Comme les mines en Afrique de l’Ouest pour un utilisateur de portable. On sait que ça existe, mais on ne se rend pas compte. Il a fallu cet incident pour que la réalité devienne tangible.

Cela s’est passé sur notre espace d’information à la Place Chauderon. Une jolie tente de marché, une table pleine de tracts colorés, une immense cafetière sur une petite plaque indépendante, des biscuits maison, tout cela donnait au stand les apparences d’une kermesse. On ne s’attendait pas à la suite.

On faisait campagne pour une réforme du système pénal, comme nous le permet la démocratie suisse. On avait déjà récolté 100 000 signatures valides pour imposer un vote populaire, mais il s’agissait de le remporter. Après cela, le Parlement serait obligé de faire une législation dans notre sens. Ce n’était pas gagné d’avance, car la totalité des partis, de gauche comme de droite, s’était opposée par principe à une idée qui n’émanait pas d’eux. Il faut aussi dire que nous posions la question de la sécurité, de la justice et de la police en des termes qui ne convenaient à aucun de leurs catéchismes. Nous, on s’en foutait des dogmes répressifs ou antiautoritaires, ce qui comptait avant tout derrière la thématique sécuritaire, c’était de lutter contre la violence.

J’essayais d’expliquer cela à un écolo aux lunettes rondes, cheveux gris et hirsutes. Je n’avais pas vu cette bande de gars s’approcher discrètement et préparer leur coup. Enfin, je n’y avais pas prêté attention, lui non plus d’ailleurs.

Le premier volet de notre initiative était celui de l’intervention policière. Nous avions deux exigences : d’une part, donner les moyens aux policiers d’agir et, d’autre part, prévenir les bavures, garantir les libertés individuelles. On était convaincus que, parmi les facteurs de violence policière, il y avait un cocktail d’impuissance dans certaines situations et d’impunité dans d’autres. Par exemple, dans notre ville, le manque de moyens face au deal de rue plaçait les agents dans une frustration perpétuelle qui conduisait à des interpellations de plus en plus brutales et cela avait causé la mort de plusieurs suspects. Des problèmes analogues se retrouvaient ailleurs : dans certains pays, des zones devenaient littéralement de « non-droit ». Là-bas, faute de leviers pour faire appliquer les lois fixées par la collectivité, les flics imposaient leur pouvoir — presque personnel — sans respecter les droits fondamentaux. Une logique d’escalade et de vengeances. Plus une situation est chaotique et plus les dérapages inadmissibles de toute part sont nombreux. C’était de ce constat que nous partions, dans un débat où seuls s’entendaient, soit des discours prorépression souvent teintés de racisme, soit des attaques systématiques contre des forces de l’ordre, jugées a priori illégitimes. Nous voulions simplement rétablir un état de paix dans laquelle les lois — collectivement décidées selon des valeurs humanistes — sont appliquées.

Pratiquement, cela signifiait une augmentation des effectifs policiers, une amélioration des conditions de travail des agents, ainsi que des moyens techniques comme, éventuellement, l’utilisation de caméras lors des interventions. Avec bien sûr toute une série de mesures légales pour éviter des abus de surveillance, à l’égard du public, comme à celui des policiers qui avaient aussi le droit de ne pas être fliqués en permanence.

Mon interlocuteur souriait. À la fois poliment et nerveusement. J’avais prononcé un mot tabou, les caméras. Il était contre, un point c’est tout, quel que soit le contexte, quels que soient les garde-fous. C’était Orwell. Pendant ce temps, les types s’étaient positionnés sous la tour, devant le resto chinois. Avec le recul, la plupart des éléments sont évidents. On ne sait juste pas les voir.

La façon de punir, le jugement, c’était le second volet de l’article constitutionnel que nous proposions. Le système pénal devait en même temps être plus musclé et moins violent. Ce n’était pas antithétique. Nous exigions des sanctions plus rapides, plus dissuasives, moins excluantes, moins criminogènes. Autrement dit, les peines devaient être désagréables, faire peur, mais briser le moins possible l’individu. Donc à la fois plus de sévérité, moins de sursis, mais aussi moins de prison, sauf pour des raisons de violence. Ou si les autres sanctions ne se montraient pas assez dissuasives.

Selon notre initiative, la forme de la peine était choisie en fonction de plusieurs critères, dont les motifs, la nature et la gravité de l’acte. Une fois la culpabilité établie, le juge avait une marge importante pour fixer la sanction, du moment que celle-ci répondait aux cinq critères impératifs : respecter la dignité humaine, garantir la sécurité publique, avoir un effet dissuasif, éviter la récidive et limiter au possible l’exclusion du condamné.

Nous souhaitions que la justice impose un maximum de travaux d’intérêt public, plutôt que l’enfermement. Il s’agissait de déranger, de contraindre, de dissuader, sans exclure, à part pour des raisons de sécurité. Ainsi, au lieu de subir une année de prison, un condamné (non violent) garderait son emploi, mais devrait, pendant la même période, effectuer chaque semaine 20 heures de travail supplémentaires pour la communauté, pendant les soirées et les week-ends. C’était moins brutal et destructeur que la prison, mais très pénible, donc tout aussi dissuasif. Nettement moins coûteux pour la collectivité. Si la personne jugée coupable n’avait pas d’emploi, sa peine prendrait la forme d’un travail communautaire de 60 heures par semaine, avec un salaire représentant à peine le minimum vital. Enfin, si elle était incapable de travailler, cela deviendrait une astreinte à la présence dans une salle pendant la même durée hebdomadaire, un semi-emprisonnement. Il s’agissait en quelque sorte d’une généralisation du système de travail d’intérêt général, déjà existant. La rentabilité importait cependant moins que la contrainte et le désagrément. Un privé ne pouvait d’ailleurs pas gagner d’argent sur le dos des prisonniers, donc rien à voir avec l’esclavage.

Ce n’était pas ce qu’en pensait le vieil écolo, qui continuait à m’écouter poliment. Il gardait son vélo contre lui, comme un rempart par rapport à mes propositions. Et les types étaient toujours là, guettant, ces gars que j’avais déjà croisés à plusieurs reprises. Mais Lausanne est une petite ville où tout le monde se connaît de vue sans s’être jamais parlé.

Par ailleurs, il nous semblait important de considérer la nature et le motif de l’acte pour définir la sanction. Si le crime était lié à la conduite automobile, il fallait tenter de sanctionner au niveau de la conduite automobile. Toute mise en danger de la vie d’autrui méritait une sanction très dure. Sur ce point, le vieux cycliste ne me contredisait pas. Mais ce n’était pas une raison pour enfermer les chauffards qui n’étaient une menace que sur la route. Nous préférions les faire travailler pour la communauté et leur interdire de conduire un véhicule pendant plusieurs années — bracelet électronique à l’appui s’il le fallait.

De même en ce qui concernait un mobile très courant, l’argent. À quoi bon mettre un mafieux en prison, s’il retrouvait ses biens à la sortie ? Si le motif du crime était l’enrichissement personnel, sa conséquence devait être l’amoindrissement, voire la disparition de la fortune. C’est cela qui était dissuasif. Il fallait donc, en cas de crimes mafieux ou financiers, assortir l’incarcération de confiscations de patrimoine, partielles ou totales. Et placer la personne sous écoute pendant quelques années après sa liberté. On s’inspirait en cela des lois antimafia italiennes de 1982.

Sous la tour Chaudron, les types nous observaient, guettaient les éventuels passages de patrouilles policières.

Notre réforme a rencontré de nombreuses critiques. À gauche, on dénonçait la dimension sécuritaire fasciste du projet, tandis qu’à droite, on le qualifiait de dangereusement laxiste. En dehors des dogmes de part et d’autre, on estimait être cohérents.

Notre initiative était répressive ? Oui, on l’assumait. Réprimer, c’est l’essence même du système pénal. Dans une démocratie, on établit collectivement des lois pour lutter contre l’arbitraire et la violence. Elles doivent donc être appliquées. Si elles sont injustes, elles doivent être changées. Et si quelqu’un les viole, il faut le sanctionner. Oui, les lois et la démocratie sont imparfaites. Nous avons le devoir de les améliorer en permanence et la désobéissance civile peut moralement se justifier si une norme ne respecte pas les droits humains. Mais on ne va pas pour autant renoncer à l’État de droit. Les lois devaient s’appliquer.

Ça, mon interlocuteur ne l’admettait pas. Lui qui avait figuré parmi les premiers militants antinucléaires, fait de la prison pour échapper à un service militaire abrutissant, lui qui avait vu la démocratie suisse ne pas appliquer de sanctions contre l’apartheid sud-africain. Tout ça, il me l’expliquait patiemment, avec son accent suisse allemand didactique. Pour lui, qui avait lutté contre un système hypocrite et rigide, notre initiative était autoritariste.

Je n’étais pas d’accord. Nous n’aimions pas l’autorité pour ce qu’elle était, nous connaissions les risques que cela impliquait. Nous la considérions simplement, confiée collectivement et démocratiquement à la justice et à la police, comme un moindre mal, face à l’autorité des super-riches, des harceleurs de rue, des mafieux ou d’autres criminels. Pas une panacée. Une société doit limiter au maximum le pouvoir de nuire à autrui, c’était un de nos principes. Le droit sert à limiter l’autorité arbitraire et individuelle. Nous militions pour des lois antiautoritaires sur le fond, mais qui devaient bien s’appliquer, en vertu de la volonté collective.

J’étais alors en train d’expliquer au vieux militant que le problème n’était pas la police, le contrôle ou la loi, mais dans quel sens allaient la police, le contrôle et la loi, quand j’ai soudain entendu un bruit métallique. Deux types cagoulés, surgis de sous la tour, étaient en train de démolir le stand à coups de battes. Je me suis précipité vers eux, mais j’ai senti un choc dans la nuque. Il a dû s’ensuivre une série de coups dans mon sternum, car je suis tombé en manquant de souffle. J’ai pu voir mon camarade détaler en courant, tandis que quatre mecs, saccageaient ce qui restait. La cafetière est tombée à quelques centimètres de mon visage, alors je l’ai fait.

Je me suis levé, le récipient brûlant à la main, et j’ai bondi sur un des types, l’ai pressé par surprise contre sa face masquée, avant de le jeter au visage d’un second. C’était disproportionné, contraire aux principes que nous défendions, mais j’étais à la fois choqué et débordant d’adrénaline. Profitant de la confusion j’ai saisi la cagoule du second au passage. Sur le moment, je me voyais en héros de film d’action, mais je crois hélas ! que je ressemblais surtout à une sorte de pantin maniéré qui fait une crise de nerfs. Je me souviens d’un visage sombre et anguleux, barbu, le crâne rasé je crois, puis d’une douleur aux reins. J’ai accroché de toutes mes forces l’oreille du type avant de chuter une nouvelle fois. Enfin, une explosion à l’arrière de la tête.

–      Monsieur ! Ça va, Monsieur ?

C’était l’homme aux lunettes rondes, à qui je parlais juste avant la bagarre. J’ai ouvert les yeux et je l’ai fixé quelques secondes.

–      Je crois.

Des clous brûlants perforaient mon crâne.

–      Ils sont partis ?

Ma douleur occipitale s’atténuait, laissant de la place à celle des reins, des côtes, de partout.

–      Oui. J’ai pas bien vu, ça s’est passé très vite. Vous voulez que j’appelle une ambulance ?

–      Ça devrait aller. Combien de temps depuis ma chute ?

–      Je ne sais pas. Quelques secondes peut-être. Je téléphone plutôt à la police, alors ?

Quelques secondes, je n’avais pas vraiment perdu connaissance, je serais bon pour une bosse.

–      Je m’en occupe, c’est mieux. J’ai mes contacts dans la boîte.

J’ai pris mon téléphone. J’ignorais à ce moment si c’était moi qui étais visé ou s’il s’agissait d’une attaque contre le mouvement. Je réalisais aussi que je n’avais pas tout fait juste. La cafetière brûlante, c’était une arme. Ils m’avaient laissé à terre, ne menaçaient plus personne. Je préférais éviter les ennuis avec la justice. Severino comprendrait, il serait moins procédurier.

–      J’ai été attaqué, inspecteur. Rassurez-vous, je vais bien.

Un silence, et puis sa réponse.

–      Abfolument ravi be le favoir.

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