Barcelona

Severino était en nage, les yeux figés sur ses chaussures de randonnée légères.

Le sas réservé aux trains à grande vitesse était un univers à part. On y accédait, sur présentation du billet, par un impressionnant cordon de sécurité. Il fallait alors placer sa valise sur un tapis roulant, dûment scanné par des agents méticuleux. Il n’était pas question d’y laisser par mégarde une épingle à cheveux. Cette dernière était aussitôt confisquée d’un ton réprobateur par l’employé de Networks, Services, Delivery And Protection et toutes les personnes qui se succédaient dans la queue bien ordonnée y allaient de leurs petits commentaires, avant de jeter un regard débordant de soumission au mercenaire en charge du contrôle. Rien de pointu ne passait dans les valises, c’était la consigne. Et cette consigne, précisément, était appliquée avec rigidité.

–      Heureusement que j’ai laissé le flingue dans ma poche, m’a lancé Severino, goguenard, après avoir franchi le seuil.

J’avais complètement oublié ce détail. Cet irresponsable s’était risqué à traverser un contrôle avec une arme chargée. Avec succès et au mépris des risques que cela impliquait.

–      Ils font tout un cirque pour des valises et ils ne prennent même pas la peine de nous passer le détecteur de métaux sur le corps. Crétins de fonctionnaires !

–      C’est pas des fonctionnaires.

–      Ouais, bref, ces imbéciles de procéduriers.

–      J’aimerais qu’on parle, inspecteur.

Trouver un endroit où échanger dans cet îlot d’enseignes transnationales éclairé au néon tenait de la prouesse. À côté d’immenses espaces vides, les salles d’attente et commerces étaient occupés, pas un recoin. Tout était laid, standardisé, stérile, dans ces gares. On s’est finalement installés dans une franchise d’aires d’autoroutes qui, là aussi, servait des sandwichs dégueulasses hors de prix. Quelques mètres à l’extérieur, on aurait payé le quart pour un truc plus sain, plus généreux ou simplement bon. Auprès d’un indépendant. La plupart des latinos, Cap-verdiens et Marocains qui nous vendaient cette substance fadasse dans un humiliant costume auraient pu ouvrir eux-mêmes des commerces à la place. Ils avaient la volonté de travailler, le savoir-faire, la culture qui permettait d’offrir quelque chose d’original. Il leur manquait seulement le capital de départ, et les droits d’accès à ce monopole pour grandes chaînes. Mais ce n’était pas de cela que l’on devait parler.

–      Ce que vous avez fait est simplement inadmissible. Inhumain, même.

Severino s’est redressé sur son épais fessier. Il a pris un air léger.

–      Vous n’allez quand même pas plaider la cause de cette espèce de crétin suffisant ? Vous pensez à ce qu’il a fait à Isabel ?

–      Cela s’apparente à de la torture. Peu m’importe que ce soit un gros con ou un criminel.

–      Faut rien exagérer. Je lui ai envoyé une petite tarte tout au plus, avec un peu de cinéma pour accompagner le tout.

–      Non, inspecteur, vous l’avez laissé enfermé pendant plusieurs heures dans une valise, vous l’avez menacé de mort et vous l’avez frappé au visage alors qu’il était à votre merci.

Je me suis alors touché le sternum.

–      Et vous m’avez aussi cogné ! Sans raison.

Il a levé les yeux au ciel d’un mépris tout paternaliste.

–      Que de pleurnichages ! C’était une simple contextualisation. Il fallait lui foutre assez les chocottes pour qu’il parle sans qu’on y mette le paquet. Finalement, il est passé très vite aux aveux. On a carrément évité la torture. Et puis, vous, vous n’êtes pas en sucre. Un petit coup dans l’estomac, ça calme sans faire de mal.

Faisant fi de mes objections, il m’a raconté comment, aussitôt qu’il avait appris la situation par David, il avait attendu devant les locaux du Front Uni Contre le Kapital. Il n’avait eu qu’à cueillir Léon-Blaise à la sortie. Comme je continuais à l’engueuler, il m’a cité du Dyhia.

–      « Les coûts en termes de violence ne doivent pas être supérieurs aux bénéfices certains. » J’ai fait un usage rationnel de la violence pour lutter contre des violences plus graves, ces gars ont tué. Le terrorisme, c’est quand même plus terrible que bousculer un gros raté, non ? C’est en tout cas pas la Mère Dyhia qui me contredirait sur ce point.

–      Vous interprétez très mal les principes humanistes. Dans ce cas, le terrorisme est une hypothèse. La violence proportionnelle ne se justifie que pour des raisons de survie, ou si aucun doute n’est possible quant à ses effets. C’est la frontière à ne jamais franchir, sinon on tombe dans l’arbitraire et le chaos. Là, on n’était même pas sûrs que ces attaques étaient liées à Léon-Blaise.

–      Eh bien, on le sait, maintenant. Et pas grâce à vous et à vos méthodes de gauchiste…

–      Rassurez-vous, la droite n’a pas le monopole de la torture.

–      Peu importe. On est menacé de mort et les institutions ne nous protègent plus. J’ai fait ça pour garantir notre survie.

–      Faux. Votre séance de torture a seulement servi à satisfaire votre curiosité. Notre survie n’en dépendait pas.

–      D’accord, d’accord.

Il n’écoutait déjà plus.

–      Parlons de choses sérieuses, Niil. Où en sommes-nous dans notre enquête ? Puisque j’ai « torturé » une innocente et sympathique victime, autant faire en sorte que cela ait une utilité.

On a l’hypothèse Notis qui se confirme gentiment. On sait désormais que ces gars emploient toute sorte de moyens, dont le chantage et la violence, pour lutter contre le Mouvement humaniste. Notis serait ainsi une espèce de pieuvre qui manipulerait les Phalanges de Sargon. Par contre, rien ne nous indique qu’ils sont liés aux attentats. Peut-être qu’Isabel en sait davantage, mais on n’est même pas sûr qu’elle soit en vie.

Je détestais sa légèreté, j’ai dû contenir ma colère. Il a continué.

–      On a toujours la piste humaniste. Ils sont bien gentils ces gars de nous planquer. Ça veut pas dire qu’ils sont tout blancs pour autant. Khereidine, c’est pas juste qu’il fait des blagues nulles sur la taille de ma valise. Il fait aussi que de vous mentir et de rectifier ses dires dès que vous mettez en évidence ses bobards. Et puis Tahiri ? Il pourrait sérieusement être impliqué dans l’attentat. Ça a fini par payer, non ?

–      Absurde. Dans ce cas, on serait en train de se jeter dans la gueule du loup.

Il a eu une sorte de sourire prédateur.

–      Comme ça on sera bien placés pour enquêter…

Son assurance me faisait peur. Je ne lui connaissais pas une telle brutalité. Quelques heures auparavant, c’était mon petit Severino, une espèce de nounours au bon cœur malgré certains propos tristement bêtes. Ce gars que j’avais vu en chemise pastel à l’hôpital. Toutes ses lourdeurs, je les attribuais à son parcours, j’avais toujours eu l’impression qu’il était de mon côté. Désormais, alors que j’avais été témoin de la violence dont il pouvait faire preuve, je doutais de tout. Et s’il me manipulait ? Si c’était une taupe sarguiste ? Et s’il profitait de ma naïveté pour infiltrer le Mouvement humaniste ?

Non, un gars capable de s’occuper aussi bien de gamins perdus comme Bradley ne pouvait pas être un traître. Ce que j’avais vu n’était que le résultat d’une peur sincère et d’une socialisation différente de la mienne. Severino était un bon type un peu lourd, c’était tout. Avec un autre rapport à la violence que moi.

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