Bisounours

–      Tiens, voilà les Bisounours !

Un fracas de rires et de hurlements, des faces rougeaudes et suantes, parfois boutonneuses, la plupart portaient des casquettes Thrashers, mais il y avait aussi quelques crânes rasés, pâles et veineux, surmontant des bombers de hardstyle néerlandais.

Ils m’avaient tiré d’une rêverie heureuse, après une discussion avec un vieil agriculteur de la région qui m’avait laissé plein d’espoir. Jonas et moi tenions un petit stand humaniste dans un village de la campagne vaudoise. C’était un de ces bleds avec une fontaine de pierre datée en son centre, un hôtel de ville rural, quelques anciennes fermes retapées autour, un peu de bouse et de paille dans de rares ruelles et, surtout, un interminable alignement circulaire de villas proprettes, piscines individuelles, bagnoles rutilantes. Oui, je rêvais, je repensais l’agriculture de demain, me remémorais les propos pleins de bon sens de mon interlocuteur.

Je ne les avais pas entendus approcher. Une bande de jeunes hommes d’ici, pourtant peu discrets. Ça sentait l’alcool et il était 11 heures. Malgré leur expression festive, j’étais sur mes gardes. Ces mecs des campagnes, ils avaient beau se plaindre de la « criminalité étrangère », ce n’étaient pas tous des anges non plus. Les bals de jeunesse aussi avaient leurs festivals de faits divers : comas éthyliques mortels, passages à tabac, viols. Évidemment, c’étaient toujours les autres, ceux des villes, des étrangers. J’étais semble-t-il le seul à m’en méfier. Autour de moi, les passants, les commerçants, épicier, boulanger, tenancier du bistrot du coin, les regardaient passer avec amusement presque bienveillance. Auraient-ils fait preuve d’autant de compréhension si la bande avait été constituée de gamins du quartier des Koalas ? Après avoir envoyé leur petite vanne, mes gaillards sont toutefois rapidement repartis hilares, chantant à tue-tête le générique des Bisounours. C’était risqué, mais j’ai pris le pari.

–      Et vous avez aussi peur des Bisounours s’ils vous offrent un verre ?

Ils se sont soudain tus. Les ivrognes vivent dans une autre temporalité. L’un d’entre eux, le visage anguleux, m’a jeté un regard plein de sang. Puis un second a ri grassement. Laissant leurs copains poursuivre leur tournée, quatre bonshommes sont revenus à moi d’un air goguenard. C’était bête, mais j’avais dit ce qu’il fallait. Mes interlocuteurs, certes bien atteints par leur apéritif matinal, tentaient de se donner une contenance en reculant le menton et en fixant de leurs yeux ahuris. Après avoir fait santé, je pouvais entamer la conversation.

–      Pourquoi on est des Bisounours ?

Rires gras à nouveau.

–      Les gauchos, il faut tous vous pendre avant qu’il ne reste plus d’arbres !

Inutile de leur faire comprendre qu’à gauche on aimait traiter les humanistes de fachos. Ils enchaînaient.

–      Ouais ! Tuer un végane, c’est sauver un arbre !

–      Ils ont qu’à se faire foutre, ceux-là-là, à nous empêcher de mettre des cloches aux vaches !

–      Une bonne mitrailleuse avec une tranchée, ça fera l’affaire !

–      Hé ! Tu veux quand même pas gâcher de la bonne terre avec ces bouffeurs de quinoa!

Ne pas juger. Il y avait un peu de confusion dans leurs propos. De toute façon, il ne s’agissait pas pour eux d’échanger de façon constructive sur un objet particulier. L’enjeu était ailleurs. Se définir à travers un autre en négatif.

Le clanisme agit complètement sur les perceptions des membres des groupes. Afin de maintenir la cohésion maximale, on juge l’étiquette, on cherche absolument ce qui nous rapproche des membres de notre propre clan et encore plus ce qui nous distingue des autres. La moindre différence est accentuée, multipliée, exponentialisée, alors que tous les points communs sont effacés de l’esprit. Ces gars de la campagne, de notre programme, ils retenaient surtout le concept de non-violence, le renforcement des institutions internationales (Europe, Nations Unies, etc.), le rétablissement d’une fiscalité efficace à l’échelle planétaire, le respect de la vie des migrants et réfugiés, la lutte contre les abus des multinationales, la prise en compte des droits des minorités, les mesures écologistes, le soutien aux services publics. Plein de trucs qui ne leur plaisaient pas, des trucs de gauchistes, de Bisounours. Qu’on propose la relocalisation des pouvoirs et de la production, que l’on insiste sur la sécurité publique et les moyens accordés à la police, qu’on soutienne les petits entrepreneurs, que l’on se réclame des valeurs libérales, qu’on ne remette pas fondamentalement en cause le principe de marché, tout ça, ils semblaient simplement l’ignorer.

Je le savais et jusqu’ici je tentais de prendre leur petit cirque à la rigolade. Cela faisait partie de notre méthode de travail. Laisser s’exprimer la colère et l’identité avant d’intervenir. Ne pas juger.

–      D’accord, vous n’aimez pas les gauchistes. Mais qu’est-ce qui vous dérange chez nous les humanistes ?

–      C’est la même merde en –iste ! Féministe, communiste, écologiste, socialiste, humaniste, fumiste.

Ne pas juger, ne pas oublier de ne pas juger. Continuer.

–      Vous qui vous plaignez toujours d’être dépossédés par les institutions internationales, vous n’êtes pas d’accord avec notre Initiative pour la souveraineté des peuples ?

–      C’est quoi cette merde ?

Et ils ont recommencé à surenchérir. Plus gravement qu’avant.

–      Encore une connerie pour sauver les Indiens !

–      Surtout pas, il faudra bien qu’on mange quelque chose avec des plumes quand on pourra plus tuer de poulet.

–      Ouais, et puis les Noirs remplaceront le cochon.

–      Non ! Les vaches ! Avec leurs os dans le nez !

–      Moi je boufferai jamais cette saloperie pleine de drogue.

–      Un truc à choper le sida !

–      Comme les pédés !

–      Comme les gauchos !

Trop.

Ils prenaient de plus en plus de place, physique, sonore, s’entraînant les uns les autres dans leurs délires racistes. La salive me manquait. Ils étaient quatre, jeunes, costauds, alcoolisés, ils balançaient des horreurs. Même s’ils rigolaient encore. Par quoi avions-nous commencé, je ne parvenais plus à me le rappeler. Ils partaient dans tous les sens, la seule cohérence de leur discours, c’était la violence. Contre ce que je représentais. Et leurs arguments fusaient, sans fondements, comme légitimés par leur lourdeur formelle. Je ne savais pas sur quoi reprendre pied, il y avait trop à préciser, reformuler, nuancer, réexpliquer. À peine je bégayais une esquisse de réponse raisonnée, j’étais à nouveau balayé par une salve de remarques gratuites.

Les gaillards avaient repris de l’assurance, c’étaient eux, même ivres, qui dominaient le débat. J’ai eu envie de baisser les yeux, de partir. Non, je ne pouvais pas céder. Je me suis senti obligé de mordre.

Sortant ma carte d’identité à croix suisse, j’ai fixé leurs yeux hagards.

–      J’ai honte d’être issu d’un Etat qui peut pondre de telles ordures que vous. J’ai honte de payer des impôts pour les écoles qui vous ont pris en charge. Vous êtes de sales fascistes et vous êtes surtout des imbéciles. Vous ne parlez même pas correctement une seule des langues nationales. Et vous vous prétendez patriotes ? Mais regardez-vous avec vos teints rosés et vos faces de consanguins ! Vous ressemblez aux animaux que vous bouffez. Vous êtes trop laids pour vous confronter au reste du monde, alors vous demeurez dans l’entre-soi jusqu’à l’écœurement. Continuez à baiser les sœurs de vos cousins, continuez à bouffer votre crème double et vos saucisses, continuez à vous péter le tube pour oublier la misère de vos existences ! Pauvres tâches, je ne veux rien avoir à faire avec vous.

Et j’ai craché sur la croix suisse. Je tremblais, je crois.

Le plus gros d’entre eux a pulvérisé sa bouteille contre le trottoir, tandis que les autres me dévisageaient avec haine. J’ai senti qu’on me prenait par l’épaule, c’était Jonas.

–      Tu tombes à ton tour dans le sarguisme, Niil.

Il leur a fait face, calmement.

–      Moi je n’ai pas honte de partager le même passeport que vous, même si ce que vous dites me choque.

Ils l’ont regardé avec une ironie cruelle. « Pauvre Bisounours », devaient-ils penser.

–      Franchement, a-t-il repris d’un ton complice, on comprend bien que vous dites ça pour nous provoquer. Vous aimez bien voir les citadins bien-pensants être horrifiés par vos propos, non ?

Les gars se sont marrés.

–      D’accord, vous vous sentez envahis. Mais vous pensez vraiment que les étrangers que vous critiquez sont naturellement différents ? Vous ne croyez pas à l’égalité fondamentale entre humains ?

Nouvelle aspersion d’obscénités sarguistes, encore des références animalières, invocations incontrôlées des pires monstres de l’humanité. Jonas laissait couler, toujours aussi stoïque. Jusqu’à ce que l’effusion s’estompe mollement. Simple dynamique identitaire éthylique. Un type aux yeux rapprochés a haussé les épaules. Il semblait soudain plus ouvert, plus sérieux.

–      C’est pas ça. On a un pote, « Negro », c’est comme ça qu’on l’appelle, il a été adopté et il est plus suisse que Suisse. Lui non plus il supporte pas tous ces requérants d’asile qui viennent dealer chez nous ou profiter du chômage. Les gars qui travaillent, ils me dérangent pas, si on a besoin d’eux. On est pas racistes. Le problème c’est la culture. Y’en a, ils sont pas faits pour vivre ici. On n’en veut pas, c’est tout.

Jonas a hoché la tête pour dissimuler sa satisfaction. Le dialogue était entamé, il avait déjà gagné. Il le savait. Il suffisait de faire les choses tout doucement, sans arrogance, laisser couler le raisonnement.

Commencer par clarifier quelques points.

Les types ne se prétendaient pas racistes, n’aimaient pas les étrangers qui se comportaient mal. Mais quel était le problème principal ? Leurs origines ou leur comportement ? Un crime commis par un Suisse était-il moins grave qu’un crime commis par un étranger ? Un étranger valait-il fondamentalement moins qu’un Suisse ?

Non, bien sûr. C’était le comportement le problème, pas la personne. Nos interlocuteurs l’admettaient plutôt volontiers, ils n’était pas racistes. Encore une fois. D’après eux.

Alors, on était à peu près d’accord sur le premier principe humaniste : les êtres humains sont fondamentalement égaux en dignité et en droit. Jonas pouvait poursuivre.

Non, le problème, disaient-ils, c’était tout ça, le chômage, la criminalité. Jonas ne prétendait pas le contraire. Il fallait combattre la violence sous toutes ses formes, ce qui impliquait les agressions dans la rue, le dumping salarial, le trafic de drogue, chaque fois qu’une personne profitait de la vulnérabilité d’une autre pour lui nuire. Il fallait des peines dissuasives, pour ceux qui commettaient ces violences.

Les gars haussaient les épaules. Avec réserve. Ils semblaient ne rien avoir à redire contre le second principe humaniste : tout doit être fait pour que chaque personne soit protégée de la violence commise par autrui.

Mais il ne fallait pas se tromper de cible. On combattait la violence, pas les gens, malgré les sanctions. Surtout, on devait protéger toutes les victimes. Y compris le manœuvre par lequel on avait remplacé l’ouvrier qualifié. Celui qui était prêt à travailler pour un salaire que l’autre refusait. La solution, ce n’était pas la concurrence des victimes, c’était l’élimination de la violence, c’était faire des lois qui protègent tous les travailleurs.

Les gars écoutaient Jonas avec attention. Sans desserrer complètement les mâchoires, néanmoins. Tout ça, c’était très gentil, mais ça restait de la théorie. Ça n’enlevait rien au fait que les types se sentaient dépossédés, aliénés (ils n’utilisaient bien sûr pas ce terme). Par une espèce d’hybride confus, qui comprenait aussi bien les migrants, les citadins, les universitaires, que les élites politiques et les institutions internationales. Quelque chose de peu saisissable, qui s’incarnait symboliquement à travers la figure de l’étranger, de toute façon mâle, brutal, flemmard, dangereux, et défendu complaisamment par des intellectuels. Ceux-là, des gauchistes, souvent des femmes hystériques, à la fois méprisantes à leur égard et crédules face à l’Autre. Bref, une inintelligible altérité, alors que ce qu’ils voulaient, c’était vivre tranquillement, sans avoir à subir tout ça.

Jonas revenait alors avec l’initiative pour la souveraineté.

Troisième principe humaniste : les personnes et les groupes doivent avoir le pouvoir d’agir sur leur propre réalité, en tenant compte du droit égal accordé aux autres personnes.

Mais là, ça passait moins bien. L’initiative, ça restait une abstraction, un truc international incontrôlable, alors que les gars préféraient l’isolement. La souveraineté de facto. Pourtant, un simple coup d’œil sur les gaillards remettait en question leur sacro-sainte autosuffisance. Leurs habits fabriqués en Chine, les tracteurs, téléphones portables, l’essence qu’ils utilisaient pour leurs bagnoles. Le moindre de leur geste n’était autre qu’un consentement manifeste à un ordre mondial globalisé. Autant participer à l’élaboration de ces règles, non ?

Alors, le mec aux petits yeux a commencé à s’énerver.

–      Mais on n’a rien demandé à personne ! On veut juste pouvoir faire notre boulot et nos traditions sans faire chier personne. Sans qu’on vienne nous empêcher de le faire ou qu’on vienne foutre la merde chez nous.

Quatrième principe humaniste : il faut limiter au maximum le pouvoir de dominer autrui, qu’il s’agisse de la domination par une personne ou par un groupe de personne.

Jonas a débouché quelques binouzes. Il souriait.

–      Santé, Messieurs ! Vous voyez qu’on n’est pas si différents que ça. On considère ensemble que, sur le fond, tous les humains se valent, qu’ils devraient être protégés de la violence et pouvoir vivre leurs existences librement, qu’il faut empêcher de dominer les autres.

Ils ont un peu haussé les épaules. Comme si les mâchoires se décrispaient. Un grand dadais aux dents écartées a précisé joyeusement.

–      Faux ! Moi je veux bien dominer la sœur à Marthaler !

Ricanements, coups de poing dans le foie, rires encore. L’ambiance semblait détendue.

Ils ne changeraient pas d’avis sur tous les points qui faisaient nos désaccords. Il y avait trop de freins, les loyautés au groupe, à la famille, la fierté, tout cela garantissait l’inertie de la pensée. Notre but était plus modeste, il s’agissait avant tout de dégager une lucarne paradigmatique autre que l’identitarisme et le néolibéralisme.

En l’occurrence, nous avions simplement montré à ces quatre types qu’il était possible de comprendre le monde différemment que sous l’angle « nous – eux », qu’il existait également un axe « violence, domination – liberté, autonomie, égalité ». Tout groupe était capable de violence, à plus forte raison s’il était marqué par des comportements claniques. Peu importait l’identité, le problème c’était la violence. Revenir au point de départ. Au point de d’accord. Sur cette base, reconstruire un discours commun. On était pleins d’espoir.

Et nos quatre gueulus éméchés qui ricanaient, grognaient et se cognaient. J’avais échoué à débattre sereinement avec eux et j’admirais l’aisance de Jonas en ce domaine. Pourtant, leur échange était ponctué d’interruptions imbéciles. Je ne crois pas qu’ils avaient été capables d’aligner plus de deux minutes de discussion constructive sans sur une remarque raciste, sexiste ou homophobe, sans qu’ils se frappent les uns les autres, sans que l’un d’entre eux ne lâche un pet fulgurant, sans qu’ils ne commencent à rire grassement. Ils paraissaient si sûrs d’eux, comme rassurés, renforcés par ce qu’ils avaient en commun.

Je m’étais effacé, laissant Jonas occuper l’espace. Trop d’émotions confuses en moi. Colère, mépris, impuissance, je me sentais assez nul. J’avais perdu mes moyens face à une poignée d’adolescents. Avec le recul pourtant, ce n’était que ça. Leurs blagues gaillardes, leurs gestes de petits mâles. Des chiots qui jouaient, se testaient, cherchaient à attirer l’attention. Mais lorsque Jonas poursuivait ses histoires, ils n’étaient plus qu’oreilles concentrées. Des colosses aux bras épais, aux paupières innocentes. Des jeunes molosses en meute. Des enfants, avec un registre idéologique et langagier inadmissible.

Je m’étais placé à leur niveau. Pourquoi avais-je été incapable de leur témoigner la même bienveillance qu’envers les gamins des Koalas ? Ils n’étaient pourtant pas moins machos, moins brutaux, moins racistes. J’ai pris du recul, littéralement. Ces gueules de blondinets c’était mon enfance au village. Les phénomènes de meute, les moqueries, les bagarres, les matchs de foot dont j’étais exclu, les propos racistes contre le seul noir du collège — mon pote. Tout ça, je le haïssais. Les colères de mon enfance avaient forgé le militant adulte d’alors.

Psychologie et politique, un cocktail dangereux, disait Dyhia. Eux aussi, ces jeunes droiteux, confondaient les deux domaines. Ils plaçaient en politique bien trop de transferts, de colère, de besoin de reconnaissance, et pas assez de responsabilité, d’expression pacifique des conflits, de sens du collectif. Mais comment faire abstraction des émotions qui nous ont façonnés ? Les identifier, déjà, les accueillir, les écouter, disait-elle aussi. Les valider. Puis enfin, mettre — momentanément — de côté pour fixer les règles du vivre-ensemble.

Alors que je me rapprochais du groupe, le gars aux petits yeux a relancé le débat.

–      C’est bien gentil tout ça, mais c’est un piège à con, de la théorie de Bisounours. À chaque fois qu’on a ouvert les bras pour vos beaux principes, on s’est fait inséminer le tube digestif à coup de bras entiers. On en a marre de faire tout faire bien et que les autres en profitent. Les étrangers, l’Europe, tout ça, on n’en veut plus. Adieu les Bisounours, nous on est réalistes.

–      Bien, mes amis, a répondu Jonas, soyons réalistes dans ce cas et considérons les faits.

Il parlait calmement, avec une certitude presque autoritaire.

–      Tout d’abord la terre dispose d’assez de ressources pour faire vivre l’humanité entière. Fait numéro deux, ses habitants en consomment davantage que ce que la planète ne peut supporter à moyen terme. Fait numéro trois, la technologie ne résoudra pas ce problème : ces améliorations marginales sont rendues ridicules par l’augmentation de notre consommation.

Jonas fixait ses interlocuteurs l’un après l’autre, comme s’il ne voulait pas gâcher la moindre de ses paroles.

–      Fait numéro quatre, l’extrême majorité de ces ressources est avalée par une minorité de l’humanité à travers notre train de vie consumériste…

Il s’est arrêté un instant, désignant du menton leurs habits neufs, branchés et bon marché.

–      Dont vous bénéficiez au moins autant que moi.

Fait numéro cinq, ici on ne se contente pas de profiter, mais en plus on en fait la publicité dans le monde entier à travers nos films et séries

Je tentais de me donner une contenance en approuvant les paroles de Jonas par des hochements de tête experts. Les gamins s’en moquaient, c’est lui qu’ils écoutaient.

–      Fait numéro six, une partie importante de notre économie tire sa croissance du matériel de guerre, de l’exploitation des humains et des sols, de la corruption. Tous ces méfaits causés hors de l’Occident.

Puis il a légèrement haussé le ton.

–      Et vous croyez que cela va continuer longtemps sans retour de manivelle ? Si l’on ne prend pas les choses en main pour assurer une transition dans laquelle tout le monde serait gagnant, vous ne pensez pas que tout va basculer ? Ce « eux » dont vous parlez, vous imaginez qu’ils seront généreux avec nous lorsqu’ils auront le pouvoir ? Vous feriez quoi à leur place ?

Plus calmement enfin.

–      Bien sûr, vous avez raison de déplorer la perte de notre souveraineté. Mais ce n’est pas la collaboration avec les autres États qui nous affaiblit. C’est le pouvoir croissant des multinationales. Comme la Chine, on en profite encore provisoirement, jusqu’au moment où elles n’auront plus besoin de nous. Isolés, les États ne peuvent rien contre des groupes et des lobbies implantés partout. Alors vous pensez vraiment pouvoir défendre nos emplois, nos cultures et notre agriculture tous seuls face à des géants ? Sans faire alliance avec ceux qui sont concernés par la même menace, la perte de leur souveraineté ?

Il s’est marré.

–      Franchement, c’est qui les Bisounours ?

Les gars n’ont d’abord rien dit. J’avais moi-même été entraîné dans le monologue de Jonas. Eux ne pouvaient qu’être convaincus. Je regardais mon pote avec admiration. Puis leur réaction.

–      Non, on va se faire enculer.

Il y avait encore du travail.

–      Et pis votre humanisme, c’est une invention des Invisibles. Ils veulent nous affaiblir et nous faire oublier nos identités.

Vous voulez endormir les peuples avec vos aides sociales, mélanger les cultures pour les faire disparaître. Vous voyez pas que vous êtes en train de servir le projet de Conquête Universelle ?

Ces paroles, je les avais déjà entendues.

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