Boulot

Notre engagement signifiait que je devais m’impliquer totalement dans la cause humaniste et ce n’était pas pour me déplaire. Je me suis donc engagé dans ce qu’on appelait des actions d’immersion. En effet, c’était très sympa les vidéos et les apéros, mais si l’on voulait dépasser les frontières claniques qui empêchaient les valeurs humanistes de se diffuser, il ne fallait pas seulement rencontrer les personnes qui ne pensaient pas comme nous. Il fallait intégrer tous les milieux.

Cela s’est concrétisé pour moi par des jobs intérimaires sur des chantiers. Clairement, je ne savais rien faire de mes deux mains et je n’étais employé qu’en cas d’urgence. Lorsqu’une entreprise avait un retard déraisonnable par rapport à ses délais, il lui fallait quelquefois des manœuvres corvéables à souhait pour accomplir les petites tâches qui ralentissent les ouvriers qualifiés. Arracher, tordre, porter, etc., c’était pénible. Non seulement les travaux étaient physiquement durs, mais j’étais peu dégourdi, demeurant souvent les bras ballants et la bouche bée, ce qui me valait parfois le surnom de bobet — probablement le meilleur mot de la langue vaudoise. C’était stressant et humiliant encore plus que fatigant pour mes maigres bras, mais chaque instant que je passais là-bas me rendait moins bête. Moi qui théorisais à longueur de journée contre le clanisme, je réalisais que, parti dans une démarche presque évangélique, j’apprenais sans doute plus des autres qu’ils apprenaient de moi.

Ma mission politique s’avérait complexe. Ce monde, très masculin et pourtant hétéroclite, prenait corps dans l’hostilité a priori aux idées que je défendais. Cela ne m’a jamais empêché de m’entendre avec la plupart des collègues. J’avançais à petits pas. Dans l’entreprise de sanitaires où j’étais régulièrement employé, il y avait par exemple Joao et Andre, deux trentenaires capables d’abattre une quantité de travail formidable s’ils étaient surveillés. De l’extérieur, ils paraissaient identiques, mêmes cheveux, mêmes barbes taillées, même scintillement vestimentaire quand ils n’étaient pas en salopette. Leurs discussions, c’était fric, foot, force, femmes, famille.

Le premier était arrivé en Suisse cinq ans auparavant et ce n’était pas par besoin pressant de découvrir le Cervin. Trois enfants, une perte d’emploi au Portugal, un copain lui avait filé le tuyau. Il était resté, la femme et les gosses l’avaient rejoint, elle avait trouvé deux jobs. L’appartement était minuscule, mais, pour le moment, ils parvenaient à payer le leasing de l’Audi. Boulot, foot, fric, force, femmes, famille.

Quant à Andre, il était né en Suisse et il avait fait ce qu’on lui avait dit. Il avait trouvé un bon travail et s’était marié tôt, à une Portugaise, naturellement. Bien sûr, son couple n’avait pas duré, bien sûr, ses parents ne pouvaient pas comprendre. Il avait peu échangé avec eux, c’était comme ça. Un peu de foot encore, un peu du baptême des cousins et de qui ferait les courses vendredi. On ne parlait pas dans la famille, encore moins de sentiments. On travaillait. Jamais le père d’Andre n’avait évoqué son enfance au bord de la rivière, la pêche et les petits matins, le souffle paisible de l’eau, le silence, l’aube sur les remous et les moustaches rieuses du grand-père. Ces souvenirs, ces sons, ces odeurs et ces couleurs, il les avait gardés comme un secret, il lui avait manqué les mots, le temps. Par pudeur aussi. En tout cas, ce n’était pas faute d’amour pour le petit, on avait fait du mieux pour lui, pour qu’il réussisse. On lui avait donné un nom qui sonnait aussi francophone, il avait toujours été bien habillé, il avait bien mangé, il avait eu sa voiture à 18 ans. Tout cela, on en avait manqué et on était prêt à tout sacrifier pour qu’il l’ait.

Et il avait raté son mariage.

Lui, il aurait voulu leur dire. La trouille avant de devenir papa et aussi la tendre crevasse qui avait fendu son ventre quand il avait vu ces petites mains tendues vers lui. La détresse derrière ses silences, quand Samantha abordait les problèmes du couple. Il haussait les épaules, regardait ses baskets fluo, il paniquait. Leur dire son sentiment d’échec, la honte, la perte des repères. Pas de mots non plus pour ça. Il était peu loquace, peu ouvert aussi. Avec Joao, il utilisait le sabir des deuxièmes générations, deux centaines de vocables d’un portugais des campagnes maculé d’expressions en français. Ils parlaient des matchs, de bagnoles, du fitness, du boulot. Encore. Cela suffisait pour couvrir les surfaces, rire, parfois manifester différemment la tendresse.

Mais ces apartés dans une autre langue ne plaisaient pas à Valentin, l’apprenti de troisième année, qui un jour avait cru qu’on l’insultait. Il avait saisi Andre au col avant qu’on l’arrête. Avec ses cinq biberons de protéines par jour et son tatouage de scorpion, il avait fière allure, mais il lui manquait peut-être la force de l’âge. Il se serait sans doute fait mal s’ils s’étaient battus. C’est que ses années de formation en entreprise lui avaient enseigné qu’il fallait parfois mordre pour ne pas être écrasé. Surtout ne pas être traité comme l’apprenti de première année, maladroit, encore enfant, qui acceptait l’humiliation par un sourire vers le sol. Valentin aussi était passé par là, seul enfant dans un monde d’hommes, la pression du travail, les mauvaises notes aux cours. Il ne voulait pas revivre cela et il était content que tout soit bientôt terminé. Viré de l’école à quinze ans, deux ans de galère avant de trouver sa place d’apprentissage. Au départ, il espérait travailler dans un bureau, en costard avec un téléphone et l’air pro, il rêvait de blagues cochonnes avec les collègues mâles, de sourires des secrétaires rougissantes, de salaire, de mains propres. Cent soixante-trois offres plus tard, il avait compris que son parcours ne l’autoriserait pas à éviter les travaux de force, même avec un nom suisse. Il s’était résolu à travailler dans la construction. Il en avait rapidement acquis les codes, il savait montrer les dents, si nécessaire.

Les petites embrouilles, c’était le genre de conflits que Selim préférait fuir. Les blagues racistes, il les prenait comme des blagues, les remarques du même type, il évitait de les entendre. Ce n’était pas contre lui. Il bossait bien et il en était conscient. Formé sur le tard, alors déjà papa, il avait été parmi les premiers à l’examen pratique. Son vrai métier, c’était la musique. Au Burkina, il avait failli devenir pro, mais il avait toujours travaillé à côté. Le voyage vers l’Europe avait été difficile et dangereux, la suite également. Il avait vu et fait des choses qu’il préférait oublier. Les codes et les coutumes d’ici, il ne les avait pas compris tout de suite. Il s’était adapté, il n’était pas idiot. C’était quand même un pays étrange, où l’on tolérait l’homosexualité et le suicide assisté, où on laissait les enfants manquer de respect aux anciens, où l’on ne tolérait pas le retard, où l’on ne se disait pas bonjour dans la rue. Mais tout ça, il s’en offusquait pour le panache, lors des discussions où chacun en rajoute une couche, en réalité il s’en foutait. Maintenant, Selim était stable, marié, régularisé, diplômé. Il avait un boulot, c’était à son honneur et il n’allait pas tout risquer pour des questions de principe ou d’orgueil.

Ardit restait également à l’écart de ces histoires de jeunes coqs. Pas que cela ne l’avait jamais concerné. En son temps, il s’était bien assez battu. Son père lui hurlait dessus chaque fois, mais il en était fier aussi. C’était normal, c’était la jeunesse, c’était ainsi que l’on devenait homme. Il s’était même pris une balle dans l’épaule un jour, lors d’une manifestation contre les Serbes. Désormais, c’était un vieil homme, bientôt cinquante. Ça n’avait pas été facile d’arriver ici, on n’aimait pas trop sa gueule les premiers temps. Il avait commencé par faire comme d’habitude, se regrouper avec d’autres mâles du même bled, regarder passer les filles, leur faire des compliments, se battre au besoin. Normal. C’était un bon gars de la campagne, costaud, il savait utiliser la force de ses mains, pour le travail et pour le respect. Il lui avait fallu deux ou trois ans pour comprendre. Perte d’emploi, justice, dettes, risque d’expulsion. Ici, ce n’était pas le bled. C’était avec un stylo qu’on cassait la gueule des gens, il le répétait sans cesse désormais. Le plus important, c’était la famille, le respect des anciens, l’avenir des enfants. Tout cela, il le leur avait expliqué, mais les gamins résistaient. Les garçons étaient mauvais à l’école et ils faisaient des conneries. Il serrait les dents, fermait son visage, cognait au besoin. Comme il avait peur pour eux ! Quant aux filles… Il n’ignorait pas qu’elles avaient des mecs, et pas des Albanais. La honte. Il ne les en aimait pas moins, comme ses fils, du reste. Si elles ne se faisaient pas assez discrètes, il sortait en trombe avec sa batte de baseball. Il les cherchait partout où il savait qu’elles n’étaient pas, avec des yeux de fou. Cela suffisait comme avertissement et elles se cachaient avec leurs petits copains terrorisés. L’honneur. Lui, ce qu’il voulait, c’était leur bien. C’est pour cela qu’il courbait l’échine au travail, mettait de côté pour l’entreprise des garçons, pour le mariage des filles. C’était pas simple, ici. Il y avait plus d’argent, mais les règles étaient différentes et il n’en saisissait qu’une partie.

Il y avait aussi Helder, ingénieur anarchiste, à qui l’on n’avait pas reconnu le diplôme, Elsa, qui avait dû faire quelques saisies au col pour que les petits mâles renoncent aux remarques sur son cul, Roger, dont on faisait semblant d’ignorer le crâne rasé et les tatouages suspects. Un monde divers, brutal, individualiste, aussi étrangement solidaire et tolérant parfois, par nécessité.

Moi, dans tout ça, j’avais dû faire ma place et c’était d’autant plus dur que je n’étais pas doué. Mon absence totale de connaissances techniques me rendait dépendant des autres, j’étais sans cesse dans une position de demande. Il m’était impossible de ne pas prendre un air ahuri quand je ne comprenais pas, je savais mal dissimuler mon incompétence. Ma nullité absolue, je la compensais par une application comparable. J’étais de toutes les tâches ingrates et je ne laissais rien transparaître de mes multiples souffrances, de la chaleur, du froid, du dos, des mains. Je serrais les dents. Ça, c’était pour le travail. Pour le reste, je jouais aussi le jeu des coqs, mais à ma façon. C’est clair que j’étais mal barré. La formule en F, foot, fric, force, femmes, ce n’était pas mon truc, elle puait le sarguisme, d’après moi. Et s’il avait fallu se battre, je me serais sans doute fait massacrer. Sauf que l’on en arrivait rarement là. Il y avait tous les jours des conflits, des égos blessés, il y avait des colères, mais on tenait tous à garder notre boulot.

Je ne l’ignorais pas et, si je me montrais soumis à la tâche, je ne me laissais pas faire dans les relations sociales, allant à deux reprises presque au contact physique. Le bobet, c’était sur le chantier, pas pendant les pauses. Chaque fois, mon persécuteur s’était marré et cela avait suffi. Je savais aussi user de mes forces, de ma capacité d’argumentation, de mon don pour bluffer sur l’étendue de ma culture générale. J’étais moins mauvais en cela qu’avec les femmes. Au risque de passer pour hautain et je compensais cela par une curiosité sincère pour ce que mes collègues avaient à dire. S’intégrer dans un jeu de dominations, c’est un équilibre complexe, ne pas se laisser soumettre, éviter d’écraser, rechercher simplement l’égalité dans les relations, alors que cela n’entre pas toujours dans l’imaginaire de nos pareils. Heureusement, dans cet univers peu porté sur le langage formel, il n’y avait pas besoin de gratter beaucoup pour saisir l’incommensurable humanité derrière le vernis sarguiste.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s