C’est moche

Jour gris, donc. Hier, ils avaient tué Dyhia. Je n’avais aucune envie de bouger au quartier pour donner mon cours bénévole. Pas envie de voir les tours grises tracer un contour imprécis dans le brouillard, pas envie d’affronter la résistance à la règle de trois de mes tendres racailles, pas envie de voir les visages boursoufflés de leurs mères sortir du bistrot de si bon matin. Le désespoir qui m’emplissait ne devait pourtant pas gagner. Alors, j’y suis allé, le rhume à l’âme.

Je crois que, sur le moment, si j’avais su ce qui m’attendait, j’aurais continué à me faire de pathétiques cafés dans ma cuisine juste assez sale pour être triste.

Ce que j’ignorais, c’est qu’une espèce de bofiau s’apprêtait à m’embarquer avec lui dans une odyssée, dans les coulisses de quelque chose qui nous dépasserait complètement, où nous serions les témoins directs d’évènements planétaires. Mais pas à la façon de Hobbits aussi courageux que modestes qui jouent un rôle essentiel dans le sauvetage du monde. Plutôt comme deux ahuris incrustés malgré eux sur une photo historique.

On aurait dit qu’il m’avait guetté pour l’occasion, Severino, le flic du quartier. En débarquant sur l’esplanade de béton cernée de petits commerces à franchise Notis, j’ai d’abord fait semblant de ne pas reconnaître sa silhouette épaisse. C’était pas le jour. Mais il m’a fait un signe si enthousiaste que je n’ai pas pu m’empêcher de lui répondre en secouant mollement ma main. Oui, j’avais soutenu son projet de police de proximité trois ans auparavant, cela ne signifiait pas que j’avais envie de beaucoup causer à ce gars-là. Il s’est approché de moi avec un sourire plus balourd que jamais.

–          Vous avez vu ? C’est moche, hein ?

Ouais, c’était moche. Avait-il vraiment fallu qu’il m’attrape à une telle distance pour me balancer sa grande vérité ?

–          Vous prenez un petit caoua, comme on dit chez nous ?

Son enthousiasme et son inculture me navraient particulièrement ce jour-là. En même temps, j’avais vingt minutes à tuer. Sur le chemin du bistrot, nous avons croisé trois adolescents à capuche qui lui ont lancé un « Bonjour commissaire » respectueux. Techniquement, Severino était inspecteur et chef de service, mais on avait jugé que le terme de commissaire conférait à ses fonctions une aura qui résonnait avec la culture télévisuelle du quartier. Ça le faisait.

–          Pourriez-vous me dire ce que vous savez sur Dyhia Mostar ? J’ai entendu dire que vous étudiez sa pensée, m’a-t-il dit en remuant sa cuillère.

–          Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat.

–          Non, sans rigoler, ça m’interpelle cette histoire, j’aimerais bien comprendre. Vous êtes bien membre du mouvement, non ?

J’ai acquiescé en haussant les épaules.

–          Il y a quelque chose d’étrange, a-t-il repris, ça heurte mon instinct de flic. Franchement, vous y croyez à la piste islamiste ?

–          Honnêtement, commissaire, qui a fait ça, ça m’est égal. Qu’il s’agisse de fous de Dieu, de la CIA ou de francs-maçons, ça ne change rien au fait que ces ordures ont réussi à tuer Dyhia et que le processus de paix au Proche Orient est compromis.

–          Justement, je ne vois pas l’intérêt pour les islamistes. Peut-être que vous pouvez un peu m’expliquer tout ça, les manifestations pour la paix et tout…

Il avait suivi le mouvement de loin, avec une bienveillance à peu près sincère. Il se méfiait des humanistes qu’il soupçonnait d’être des gauchistes en tenue de camouflage. Cela dit, tout n’était pas à jeter là-dedans, il y avait de bonnes idées. Mais jusqu’ici, ce qui importait à ses yeux c’était la sécurité dans sa ville, c’était pour ça qu’il était payé. Alors la paix au Proche-Orient… Cette nuit-là pourtant, il n’avait pas réussi à dormir. Est-ce que c’était l’attentat de trop ? Était-ce parce qu’il craignait que la Suisse soit également touchée par le terrorisme ? Était-ce parce que, depuis sa nomination au poste de commissaire de quartier, il avait côtoyé de nombreux musulmans et avait fini par laisser tomber certains clichés ? Ou peut-être avait-il vraiment un instinct policier qui le démangeait lors de certaines affaires douteuses. Je me suis appliqué à lui répondre du mieux que je pouvais.

La Coalition pour la Paix au Proche-Orient réunissait toute une série d’acteurs autour du dessein commun de mettre fin au conflit. À vrai dire, peu de choses rapprochaient tous ces gens, à l’exception d’un consensus minimal autour des principales valeurs humanistes. Il n’avait pas été facile de se mettre d’accord, mais le principe selon lequel tous les humains sont fondamentalement égaux en droit avait permis de régler plusieurs différends et d’écarter de la coalition les éléments les plus radicaux, les identitaristes. Concrètement, la Coalition avait d’abord constitué un discours sur l’histoire de la région, son présent et son avenir, au regard des valeurs humanistes. Rien de bien compliqué, on reconnaissait un droit égal à tous les humains de la région, toutes origines et confessions confondues, à être protégé de la violence, à vivre dignement selon sa culture, à agir sur sa propre réalité. Il semblait difficile de s’opposer publiquement à une telle revendication, autrement qu’en calomniant ou en appelant à la haine.

Un plan de paix fondé sur ces principes avait ensuite été proposé et diffusé par la Coalition. Le projet était extrêmement détaillé, mais pouvait se résumer en quelques points essentiels : on reconnaissait à Israël le droit à l’existence et à la sécurité, on lui accordait des garanties solides en ce sens, telles que des postes militaires avancés ; en retour, on exigeait la création d’un État palestinien totalement souverain sur les frontières d’avant juin 1967, avec un couloir d’un kilomètre de large pour réunir la Cisjordanie et la Bande de Gaza, ces quelques hectares cédés étaient accordés en échange du maintien en Cisjordanie de plusieurs enclaves israéliennes (malgré le démantèlement des trois quarts des colonies) ; Jérusalem devenait une ville internationale unifiée et protégée par des troupes des Nations Unies, chaque communauté participait à son gouvernement global tout en régissant les affaires courantes de ses membres ; la libre circulation des personnes et des biens était assurée dans toute la région ; en plus des nationalités israélienne et palestinienne, on créait une troisième nationalité, « orientale », destinée à tous les habitants qui souhaitaient participer à un projet politique non clanique ; toutes les questions régionales étaient traitées de façon collégiale par les trois nationalités qui constituaient la Communauté libre orientale ; cette communauté établirait un quota d’eau par habitant et mètre carré cultivable, un nombre symbolique de descendants de réfugiés obtiendrait le droit au retour en Israël, les autres recevraient des indemnités payées par l’État hébreu et par la communauté internationale, en particulier par l’Europe et les États-Unis.

Severino acquiesçait avec une inquiétude mal dissimulée, levait parfois un sourcil et plissait le front pour se donner un air expert. Je poursuivais mon exposé, un peu doctement, je l’avoue.

–      Ce qui est nouveau dans la Coalition pour la Paix, c’est bien moins le fond du plan, une version plus fédéraliste de l’initiative de Genève de 2003, que son succès médiatique planétaire. En gros, ils ont réussi à convaincre les opinions publiques qu’une paix équitable était possible et souhaitable. Une fois cette étape passée, il a été relativement simple d’organiser la pression sur les acteurs, entre démarches diplomatiques, boycotts massifs et menaces d’embargos. À tel point qu’avant l’attentat, les rues arabes et israéliennes étaient convaincues de la pertinence du plan de paix.

–      Mais pourquoi aussi tard ? Ça fait des années que ce conflit dure, non ? Et ces propositions ne datent pas de la dernière pluie…

–      Tout cela a été rendu possible par le basculement du rapport de force en faveur du camp de la paix.

–      Mais pourquoi pas avant ?

–      En fait, les mouvements de défense des Palestiniens ont enfin compris qu’ils devaient prioritairement se défaire des accusations de clanisme qui salissaient leur image. Depuis des décennies, une partie du grand public soupçonnait régulièrement ces groupes d’antisémitisme à cause de leur opposition à Israël, ce qui était la plupart du temps infondé.

Je me souviens que Severino a basculé son menton dans ma direction avec un sourire entendu.

–      Franchement, c’est pas un peu le cas ?

–      Non, ces accusations sont injustes. L’immense majorité des personnes qui militent pour les Droits de l’homme en Palestine sont, au contraire, motivées par des conceptions antiracistes. Elles soutiennent les Palestiniens, comme elles auraient soutenu les Juifs dans les années 1930. Un humain opprimé est un humain opprimé, un point c’est tout.

–      Ouais, mais alors, ils ont pas tout le temps été aussi clairs que ça…

Ce n’était pas totalement faux. Même s’il s’agissait de minorités au sein des soutiens au peuple palestinien, les judéophobes avaient pendant longtemps réussi à faire entendre leurs voix publiquement au détriment des personnes qu’ils étaient censés défendre. On avait même assisté à des convergences contre nature entre l’extrême droite antisémite blanche, la judéophobie arabe post-1948 et des théoriciens du complot soi-disant anticapitalistes. Ce n’est qu’à partir du moment où les proPalestiniens ont tenu un discours univoque sur cette question qu’ils ont remporté le combat médiatique. C’était désormais au nom de la lutte contre tout racisme, donc contre l’arabo-, l’islamo- et la judéophobie que l’on se battait. Ce n’était pas nouveau, mais cela n’avait pas été compris des opinions publiques. La faute à certains médias et à la mauvaise foi de leaders politiques qui taxaient d’antisémite toute critique à l’encontre de l’État d’Israël, certes. Mais les mouvements de défense des droits humains n’avaient souvent pas eu le cran de rejeter avec assez de fermeté les dérapages de certains anciens alliés. À la fois par clanisme et par rigueur théorique. Du moment que l’on s’est attaqué sans nuance à toute opinion raciste, en prenant le risque de condamner certains propos d’anciens compagnons de lutte, on a commencé à gagner du terrain.

–      Et qu’est-ce qui leur a fait changer de stratégie ?

–      De mon point de vue, c’est le succès du Mouvement humaniste. C’est aussi pour ça qu’il y avait autant d’humanistes à Central Park. Pour combattre le sarguisme sous toutes ses formes et dans toutes les situations, ils ont amené une nouvelle façon de communiquer, plus claire, moins élitiste et surtout moins clanique. Au départ, la question de Palestine n’était pas une priorité dans leur agenda, mais elle s’est révélée parfaitement adaptée à cette façon de penser. En gros, on s’en fout de savoir si la victime est arabe ou juive et on ne considère pas que le fait d’avoir été une victime donne le droit à qui que ce soit de persécuter d’autres personnes. Le contraire, ce serait du clanisme, donc de la violence politique, donc du sarguisme. C’est cela, à la fois le génie et l’évidence : on ne lutte pas pour les Palestiniens, ni pour les Juifs, ni contre d’ailleurs. Le fait d’être une victime ne rend pas une personne meilleure, mais il faut faire cesser la situation qui fait d’elle une victime. On lutte contre le racisme, contre la violence, c’est-à-dire contre le sarguisme, pour l’égalité entre humains.

–      OK, si je résume : on a le Mouvement humaniste, avec Dyhia Mostar à sa tête qui combat le sarguisme sous toutes ses formes ; on a les proPalestiniens qui profitent du succès des humanistes pour refaire leur marketing ; on a une proposition de plan de paix réaliste ; on a plein d’humanistes qui soutiennent la Coalition pour la paix ; qui est censée sortir plein de Palestiniens de la mouise ; on est en train d’aboutir et la manif de Central Park est là pour donner le coup de grâce au camp des belligérants. Jusqu’ici, je suis dedans.

–      Oui, Monsieur. Sauf que la Coalition n’est pas pour les Palestiniens. Ces derniers ne méritent rien de plus que les Israéliens, seulement l’égalité.

–      Ouais. Et tout à coup, Bam ! Attentat contre la manif et contre la personne de Dyhia. Le processus de paix est arrêté. On interpelle un type qui serait un islamiste et on ne communique rien à son propos.

Il s’est interrompu un court instant.

–      Je ne vois pas quel est l’intérêt des islamistes dans cette histoire. Au contraire, ils avaient presque gagné.

–      Commissaire, ne me dites pas que vous confondez les islamistes et la cause palestinienne, quand même ?

–      Non, non, m’a répondu Severino, l’air légèrement penaud.

–      Oui, la Bande de Gaza a longtemps été dirigée par le Hamas, groupe islamiste. Mais le Hamas est issu des Frères musulmans et leurs rapports avec Al Quaïda ou avec l’État islamique sont loin d’être cordiaux. Ils ont sans doute des valeurs assez proches, mais des intérêts stratégiques divergents. Ensuite, il est clair que les différents mouvements islamistes voient leur influence diminuer depuis que le processus de paix avance. D’un point de vue tout à fait cynique, même s’ils prétendent défendre les Palestiniens, ces groupes ont tout à perdre avec la paix. Et pourtant certains font partie de la Coalition.

–      Ouais… Donc ça pourrait être les islamistes. Y’a quand même quelque chose qui me gêne, je ne sais pas encore quoi. J’ai l’impression que l’explication réside dans le Mouvement humaniste. Parlez-moi de Dyhia…

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