Chambord

Bon sang qu’il était lourd ! Promener sa chaise roulante sur les pentes de la Croix-Rousse était une chose, soulever ce tas sur les huit étages de l’escalier qui menait à notre studio en était une autre. L’entier de ma fragile musculature en tremblait. Il pourrait marcher d’ici quelques jours, si tout allait bien. Il le faudrait bien, puisque j’étais mobilisé dans le service national français. Le médecin lyonnais nous avait passé un savon : nous n’aurions jamais dû quitter l’hôpital, encore moins le pays, avec Severino dans cet état. Difficile de lui expliquer que, dans le contexte de notre départ précipité, nous n’avions pas attendu l’avis des du corps médical. Pas le temps, tout d’abord, c’était une question de survie. Ensuite, « ils » pouvaient être partout, aussi à l’hôpital. J’avais trouvé un fauteuil roulant dans le couloir et je l’avais embarqué. Une heure plus tard, moi l’écolo à vélo, j’étais au volant du 4×4 rutilant de l’inspecteur et je tolérais, l’âme pleine de compassion et les oreilles pleines de sang, les goûts infâmes de mon passager blessé. Au son de Manowar, Amon Amarth et Arch Enemy, nous fuyions vers la France pour une autre vie.

Là, nous avions obtenu l’asile et Severino de nouvelles dents.

Le pays avait bien changé depuis l’élection de Maxime Chambord à la présidence de la République. À l’époque, on le considérait comme un opportuniste et l’on avait raison. Issu d’une famille bourgeoise au discours de gauche, il avait fréquenté un temps les milieux altermondialistes avant de se ranger sur la voie carriériste. Études de droit, parti socialiste (première rupture idéologique, passage de la gauche engagée à un parti de pouvoir), petits succès électoraux. Beau gosse malgré une calvitie précoce, doué, sérieux. Après quelques télévisions et un début de notoriété, il avait fini par rendre sa carte de membre. La discipline partisane ne lui convenait guère. Il avait erré un temps, quelque part entre la droite et la gauche, acceptant un mandat ministériel de-ci de-là. Au centre, il y avait sa personne. Il semblait avoir atteint ses sommets et être condamné à rester pour l’histoire une entrée de dictionnaire sans gloire, un nom de rue dans son bled natal, lorsque les écrits de Dyhia ont commencé à rencontrer le succès.

D’après Kheireddine, Chambord avait alors contacté la militante pour lui proposer de cofonder le parti humaniste, ce qu’elle avait évidemment refusé.

–      Nous sommes un mouvement, lui aurait-elle dit, nous défendons des principes, nous n’avons pas vocation à prendre le pouvoir.

–      Il faut pourtant un levier pour les faire appliquer, ces principes, Madame Mostar.

J’imagine qu’elle a dû répondre en riant, de son fameux rire de tête, en inclinant timidement son regard de côté, comme elle le faisait souvent en ces circonstances, dissimulant doucement le désaccord dans les creux de ses rides encore fraîches.

–      Dans ce cas, rien ne vous empêche d’occuper ce poste de levier, comme vous dites. Les principes humanistes ne m’appartiennent pas.

Puis il paraît qu’elle a ajouté avec malice :

–      Mais je vous prie de ne pas y associer mon nom.

Il l’a prise au mot, le salaud. Quelques jours plus tard, il s’égosillait devant l’importante foule présente au congrès fondateur du Parti humaniste français. En l’absence de Dyhia bien sûr. Était-il sincèrement convaincu par le discours humaniste ? Ce n’est pas impossible. Il s’en inspirait en partie, c’est certain, mais il est évident que ce revirement idéologique n’était pas désintéressé. Et c’est justement ce qui était dangereux dans sa démarche de récupération.

–      Tu comprends, m’avait dit Kheireddine, Dyhia était piégée. Si elle s’associait à Chambord en acceptant d’entrer dans le jeu du pouvoir, elle reniait une part importante de sa parole et elle donnait au Mouvement humaniste l’image d’une institution décevante, comme les autres groupes politiques. Mais, si elle s’opposait frontalement au nouveau parti, elle risquait de faire passer ce désaccord de principes pour une lutte d’égos. Dans ce cas, son image en aurait pâti et elle aurait moins pu faire entendre sa voix.

Dyhia a alors publié une vidéo célèbre dans laquelle elle réaffirmait les principes humanistes.

« Ces idées ne m’appartiennent pas, continuait-elle, j’en ai hérité comme tout le monde. Mon travail en cela s’est résumé à une reformulation, ainsi qu’une rediffusion d’un message ancien. Je ne peux donc que saluer la création d’un parti qui prétend s’en inspirer. N’est-ce pas ce que nous cherchions à faire, influencer les politiques, rappeler les fondements de nos sociétés ?

Il convient cependant de préciser plusieurs points. Premièrement, le Parti humaniste de M. Chambord se distingue très clairement du Mouvement humaniste auquel j’appartiens, en raison de son rapport au pouvoir. Non seulement, contrairement à ce que nous avons défendu, il tente de conquérir les urnes, mais il semble également que sa structure décisionnelle est autoritairement centrée autour de la personne de Maxime Chambord. Deuxièmement, et c’est logique, le fait qu’il s’autoproclame humaniste ne signifie en rien que l’ensemble des propositions qui émaneront de ce parti seront cohérentes avec nos principes. Troisièmement, des groupes politiques ne portant pas l’étiquette humaniste peuvent tout autant s’accorder avec notre démarche.

Donc, nous considérons avec bienveillance la naissance de ce parti, symptôme de notre succès, mais distinct de notre mouvement. Nous nous engageons à soutenir toutes leurs propositions qui s’inscriront de façon cohérente dans la continuité des idées en lesquelles nous croyons, de la même façon que nous dénoncerons la moindre incohérence qu’ils commettront. »

Toujours est-il que, surfant sur la tendance humaniste, Chambord a été élu président sur la base d’un programme qui comprenait plusieurs projets formulés auparavant par Dyhia et qu’il les a vraiment mis en place. Parmi ceux-ci, il y avait celui de la réforme du service obligatoire et j’en ai largement fait les frais peu de temps après mon arrivée sur le territoire français, puisqu’il était également obligatoire pour les migrants de moins de quarante ans.

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