Chauderon

De retour du cinéma Pathé Flon, je traversais la Place Chauderon.

J’étais allé y voir « Survie », un film de la vague humaniste. Un pitch de série Z : des soldats non professionnels, projetés accidentellement au Moyen Âge lors d’un exercice, établissent, à des fins de survie, leur domination du monde. Par la force d’abord, grâces à leurs armes automatiques. Comme ce genre de contrainte ne peut pas durer trop longtemps, leur pouvoir s’assied ensuite sur un système économique, politique et culturel créé à cet effet. Tandis que les dominés intériorisent la soumission en une sorte de servitude volontaire, les maîtres prennent goût à leur situation confortable et en abusent de plus en plus. Ce film d’action et de suspense permet ainsi de traiter les thématiques du clanisme, du pouvoir et de la violence, à travers les dynamiques du groupe de soldats, leur empire sur ce monde ancien et ses conséquences dramatiques.

Il n’y a pas dans ce film à proprement parler de héros. Le personnage principal prend part à des massacres, par peur et par facilité, avant de rejoindre la lutte collective contre l’injustice. Si son arme à feu et ses connaissances techniques contribuent à la victoire commune contre la domination futuriste, il ne prend pas la tête de la rébellion, n’y occupe pas plus de place qu’un autre. Il devient un héros, non pas en se distinguant du reste du groupe par sa supériorité, mais en participant à une démarche courageuse, dans laquelle chacun a sa place, sa personnalité, ses atouts, ses faiblesses. Un groupe, héroïque en tant que tout, avec des individus originaux, libres et impliqués.

Quelques années auparavant, on n’aurait jamais trouvé ce genre de productions dans un abominable multiplex tel que celui-là. Le film serait sorti bien sûr, mais je l’aurais vu sur internet ou quelques centaines de mètres plus loin, au Zinéma, une salle indépendante. Cela ne s’expliquait évidemment pas par l’ouverture d’esprit des distributeurs ou leur adhésion totale au discours de Dyhia. Le marché du cinéma était extrêmement tendu, on ne faisait pas de cadeau, c’était simplement que le film fonctionnait. Son budget n’avait rien d’un blockbuster, mais la production était efficace. Et cool. Il faisait partie de toute cette vague de longs-métrages inspirés par les idées humanistes. Il ne s’agissait pas de faire de la propagande, le but restait de distraire, de s’amuser, de créer et de s’exprimer avant tout. Simplement, au lieu de contribuer à la diffusion des idéaux sarguistes comme la plupart des films hollywoodiens, on avait une approche humaniste qui ne limitait en rien le spectacle. Encore une fois, ce n’étaient pas des films moralisateurs ou didactiques. C’était plus proche du Spartacus de 1960, un péplum grand public qui distillait néanmoins des idées socialistes révolutionnaires dans une rhétorique « gay friendly », que du film d’auteur engagé. Avec des budgets plus raisonnables cependant.

Je sortais du multiplex et j’étais passé par l’ascenseur jonché de mégots pour atteindre la Place Chauderon. Elle ne méritait d’ailleurs pas son titre, ni de chaudron — elle était surélevée — ni de place. C’était l’artère la plus épaisse d’un carrefour à cinq branches, dont l’une donnait sur le pont du même nom. En son centre, l’embouchure d’un tunnel de contournement rejetait des voitures en continu. Au nord de la route, une tour avait dû faire un jour la fierté partagée d’un architecte tendance et d’un conseiller municipal replet. Tout en losanges, elle abritait des bureaux, une boîte de nuit tristounette, une banque portugaise et un resto chinois trop chic. Face à elle, quelques bâtiments communaux, futuristes en leur temps, puis l’enseigne en néons pâlis de la Maison du peuple.

L’avenue traversée par les automobiles était tout de même bordée de deux succédanés de places. La première se trouvait du côté de la tour, timidement dissimulée entre l’arrêt de bus en plexiglas et les pierres satisfaites de la banque cantonale. C’était un passage pavé, cerné de bancs, de clochards et de dealers. Les marginaux ont toujours apprécié les non-lieux bien centrés.

Ça, c’était le niveau 0, celui de la route et des trottoirs. Juste en dessous, un souterrain traversait l’avenue, donnait latéralement sur le guichet fermé de l’arrêt de train, puis débouchait sans remonter sur le second ersatz de place, une espèce d’entre-niveaux de bâtiments administratifs. La vacuité de cet espace contrastait fortement avec l’intensité du trafic routier voisin. En hiver, l’ombre des immeubles orange recouvrait tout, et le soleil de l’été faisait fondre le goudron. On ne s’y attardait pas, on y passait. Un espace agonisant, souvent occupé par des bandes de petits mecs qui ne trouvaient pas leur place ailleurs, des gars à qui la vie n’avait pas fait de cadeaux. Et qui n’avaient pas forcément de raisons d’en faire à d’autres. Enfin, deux escalators en panne qui sentaient la pisse.

Je passais donc par Chauderon en revenant du cinéma, lorsque j’ai entendu des cris. Encore une bagarre de toxicomanes, me suis-je dit en mettant mes écouteurs. Le temps de chercher le bouton du volume, j’ai reconnu cette voix. Qui s’adressait à moi en brayant.

–      Alors, le Monsieur du centre, on n’est plus du côté des flics quand il s’agit d’aider des gens en difficulté ?

C’était Isabel. Elle n’était déjà plus en difficulté : elle avait tant gueulé et cogné que les gars qui la harcelaient avaient rapidement détallé la queue entre les jambes. L’un d’entre eux saignait du nez. Saisissant l’occasion d’avoir l’air malin, j’ai fait mine de vouloir les poursuivre.

–      Laissez tomber, ils sont partis c’est l’essentiel, m’a-t-elle dit en essuyant le sang qu’elle avait sur les doigts.

J’étais évidemment soulagé de ne pas avoir eu à le faire.

–      Désolé de ne pas être intervenu plus tôt, j’ai cru qu’ils se battaient entre eux.

–      Vous avez fini par venir, c’est ce qui compte.

–      Ça n’était pas nécessaire, vous les avez mis en déroute toute seule.

–      Moi oui, mais ce ne serait pas le cas de tout le monde. Et j’aurais pu tomber sur des plus coriaces. C’est important de toujours intervenir, plus il y a de témoins, moins il y a de risques d’agression.

–      Comment vous allez ?

–      Ça va. J’ai quand même eu peur.

–      Vous buvez un café ?

–      Une bière.

On en a commandé une deuxième, puis une troisième. Elle s’est vite sentie à l’aise. Je la regardais raconter, détailler, taquiner. Éclater de rire, soudain, en reculant légèrement la tête. J’aimais ça, je ne l’ai pas dit évidemment. Ce n’était pas le bon jour. De toute façon, je n’aurais jamais osé, même en d’autres circonstances. Alors on a parlé politique. Là, j’arrivais à exister.

–      Je ne comprends pas ton rejet absolu de la police. Dans ce genre de cas, elle pourrait être utile, non ?

On se tutoyait désormais.

–      En l’occurrence, elle ne l’a pas été. J’ai dû me défendre toute seule. Les flics sont plus assidus quand il s’agit de défendre la propriété privée ou d’expulser des réfugiés.

–      D’accord, mais ça ne remet pas en cause l’existence de la police, seulement la priorité dans ses missions. L’attitude des mecs qui t’ont agressée est inadmissible. N’importe qui devrait pouvoir circuler librement sans se faire emmerder.

–      Ceux-là, je ne les connais pas, mais j’en fréquente beaucoup du même type, du fait de mes activités de terrain. Je ne peux pas m’empêcher de ressentir de l’empathie à leur égard. Ces gars sont des victimes avant tout, soit des accidentés de la vie, soit des gens qui n’ont pas eu de chance au départ et ont tenté d’avoir une meilleure existence. Quand tu les connais, ils sont touchants, tu ne peux pas les voir comme de simples prédateurs. Si tu savais comme ils s’en prennent plein la gueule. Je ne peux pas souhaiter plus de répression à leur égard.

Elle était posée, bienveillante, mais il y avait quelque chose de ferme dans le ton de sa voix.

–      Ce n’est pas un jeu à somme nulle, Isabel. Ils ont peut-être leurs raisons, je ne prétends pas que j’agirais différemment à leur place. Ce sont des victimes avant même d’être des prédateurs, d’accord. Mais ce sont des prédateurs quand même. Ce n’est pas parce que les dominants sont des pauvres, des exclus, que leur domination sur cet espace est légitime. Et ce qu’ils font est négatif pour tout le monde, pour eux y compris.

Elle s’est marrée.

–      Ami des flics, lâche et paternaliste. Quelle autre qualité vas-tu me révéler ? Ce que tu souhaites, c’est donc une police qui remette ces gars sur les rails de force, pour leur bien?

–      Si tu continues à m’insulter de la sorte, je te traite d’hystérique.

Elle m’a fusillé un instant du regard, puis a éclaté de rire. Elle a passé sa main dans ses cheveux. Un à un. J’ai pu poursuivre.

–      Il ne s’agit pas de vouloir à leur place. S’ils invectivent, suivent ou agressent, ils limitent la liberté des autres personnes et c’est cela qui n’est pas acceptable. Après, si des sanctions peuvent les aider à retrouver leur autonomie plutôt que leur nuire, je n’ai rien contre, bien sûr.

–      À t’entendre, j’ai l’impression qu’on peut tout contrôler, fabriquer un monde idéal. Les frontières du totalitarisme ne sont jamais loin, c’est dangereux. On est obligés d’accepter un peu de chaos, de renoncer à la perfection.

–      Mais on en est loin de la perfection. Tu parles de totalitarisme parce que je veux empêcher des bandes de pauvres gars d’agresser d’autres personnes. Les groupes de jeunes mâles ont toujours été un problème depuis qu’on ne chasse plus pour survivre. On a tort d’attribuer la criminalité aux étrangers, la quasi-intégralité des actes violents est commise par des mecs. C’est contre ça que je m’inscris.

Je ne prône pas le contrôle absolu. Tu penses à la société qui est en train de se construire si l’on ne réagit pas ? À ce que votent les personnes qui font les frais de leur frustration ? Tout le monde n’a pas les mêmes ressources que toi pour avoir du recul sur la situation. Or, pour l’instant, c’est encore la majorité qui décide. Et tu penses aux projets de milices en cours ?

–      Les flics, ils risquent de faire tout faux, de réprimer et d’empirer la situation. C’est mieux de se défendre tous seuls.

–      Pas nécessairement. Il y a des interventions pertinentes de la part de la police, j’en ai été témoin. Après, c’est une question de directives générales et de sélection des personnes. Et surtout, comme tu l’as dit, tout le monde n’est pas capable de se défendre tout seul. C’est à la collectivité de garantir la sécurité et de contrôler que c’est fait sans abus de pouvoir. Je préfèrerais toujours les flics aux paramilitaires.

Ensuite, j’ai tenté de changer un peu l’image de Severino en lui parlant de notre enquête, de l’implication probable d’un groupe d’extrême droite dans les attentats du 9 novembre.

–      Tu vois. Il a été le premier à douter de la thèse islamiste. Et là, il a décidé d’investiguer sur les milieux d’extrême droite de la région. J’ai l’impression que ce gars et moi, malgré les apparences, on vise la même chose. Ce qui nous sépare, ce sont nos cultures. Lui aussi, au fond, c’est un humaniste. Mais il ne le sait pas encore.

Elle a de nouveau ri.

–      Ouais. Les humanistes qui marchent au pas, je m’en méfie. Intéressant ton histoire, à part ça.

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