Complots

C’était au café du matin que je parlais politique avec mes collègues de boulot. On se posait dans un bistrot pas trop loin du chantier, on meublait le silence comme on pouvait. Souvent, le débat partait de celui qui commentait son journal. Si c’était une histoire de foot, c’était fini. Tout le monde avait quelque chose à dire, sauf moi. En revanche, les pages politiques, les annonces cochonnes et les faits divers étaient le meilleur moyen d’orienter la discussion sur l’humanisme. Des remarques sur le corps d’une pute, hélas approuvées par Elsa, le dégoût inspiré par un transsexuel, tel ou tel propos politique simpliste, l’admiration pour une école militaire, une surréaction face aux Roms ou aux abuseurs du social, tout pouvait être la source d’une discussion passionnante. Et toujours l’occasion de répéter nos principes, de les décliner à toutes les sauces, éventuellement de les faire lentement pénétrer les esprits.

Un point qui revenait souvent et qui faisait presque l’unanimité, c’étaient les théories du complot. L’histoire des Invisibles, on l’entendait aussi dans cette entreprise, entre autres. C’était ce que je m’acharnais à combattre jour après jour, café après café, casse-croûte après casse-croûte. Les complots, c’était le cheval de Troie du sarguisme. Ma méthode consistait à appliquer le même ultra-scepticisme qu’eux, mais à l’égard de leurs théories. En effet, la force des tenants de ces conneries, c’était de mettre en accusation les versions admises par la majorité. Pour eux, ce n’était pas à l’hypothèse minoritaire, voire farfelue, d’appuyer ses propos par des preuves. Elle occupait d’office une position d’autorité. Une inversion totale des rôles.

Alors, je tentais de renverser la posture en posant des questions, en niant systématiquement, en demandant des preuves pour tout. Je refusais de me soumettre à leur interrogatoire, je ne cherchais pas à leur prouver que la thèse communément admise était juste. Pour cela, il m’aurait fallu passer des journées de recherche. À leur tour de démontrer ce qu’ils avançaient et c’était impossible. Tout était secret selon leur logique, toutes les preuves détruites, seuls restaient des indices. C’était ainsi qu’ils établissaient l’existence des complots : plus ils étaient difficiles à vérifier et plus cela démontrait l’intelligence des comploteurs, leur manque de scrupules, leur force, leur réalité. L’absence de preuve constituait sa preuve la plus absolue. Reprenant leur logique, je leur démontrais parfois que notre monde était contrôlé par des plats de frites imperceptibles, qui disposaient de moyens ultra-perfectionnés de manipulations et qui semaient à tout va de fausses pistes. Impossible à contrer.

Si l’on considérait les faits, les propositions des conspirationnistes étaient complètement fumeuses. Chacun de leurs « détails troublants » avait une explication bien plus cohérente et plus simple que leurs affabulations. Et le principe même de métacomplot, c’est-à-dire global, tout-puissant et organisé sur des décennies, voire des siècles, était une absurdité. Comment faire garder le secret à tant de participants et sur tellement longtemps ? Comment éviter les divisions, les trahisons, alors que les tenants du pouvoir passent leur vie à se faire des coups fourrés les uns les autres ?

En même temps, il fallait bien reconnaître que le succès du conspirationnisme ne tirait pas seulement sa force de la naïveté de ses adhérents. Les complots sont une réalité, depuis toujours. Pas ceux, abracadabrants et romantiques, qui foisonnent sur internet. L’existence même du pouvoir en implique automatiquement. Tout gouvernement a ses secrets et ses scandales, sa raison d’État. Plus une puissance a de puissance, plus elle est centralisée et moins certaines de ses manœuvres sont avouables. Les gendarmes du monde, les États coloniaux, les multinationales, il n’y a pas de domination propre. On avait donc raison de se défier de la politique extérieure des États-Unis. Combien de coups d’État antidémocratiques financés pendant la Guerre froide ? Ce n’était pas une théorie du complot, c’étaient des faits avérés. Combien d’assassinats politiques ? C’est plus difficile à établir. Et la guerre en Irak de 2003 ? Un pays détruit, des centaines de milliers de morts, le Proche-Orient complètement déstabilisé à la suite de fausses preuves portées devant les Nations Unies. Un complot au sens littéral sous les yeux du monde entier. Pas de conséquences, bien sûr, pas de procès à la Cour pénale internationale. Donc oui, les États et les entreprises complotaient, c’était un fait. Quant aux manœuvres pour se faire élire ou nommer, c’étaient souvent des chefs-d’œuvre de cynisme. Le basculement, de ce constat à la croyance selon laquelle « ils » contrôlent tout, était dangereusement tentant.

Cela correspondait à un ressenti aussi, l’impression d’être dénué de moyens d’agir. Le monde politique était étranger à trop de personnes, trop loin, trop complexe. Trop différent. Et je ne parle pas seulement de la France, à l’époque une monarchie clientéliste à rotations quinquennales. Même dans les pays où la participation était facilitée, comme la Suisse, le pouvoir et la politique apparaissaient comme des univers à part pour de trop nombreuses personnes. Les étrangers, bien sûr, qui n’avaient pas le droit de vote, mais également plein de citoyennes et citoyens qui se sentaient incompétents, exclus ou qui n’avaient pas la force d’affronter l’ennui des débats. Si l’on regardait la composition sociale des élites politiques ou le financement des campagnes, il était évident que le pouvoir était aux mains des plus riches. Le succès du conspirationnisme s’expliquait ainsi en grande partie par cette confiscation. Les théories du complot rendaient un peu de fierté aux personnes qui sentaient souvent à juste titre que le pouvoir n’était pas équitablement partagé, qu’il était ailleurs. Peu importait qu’elles reposent sur des preuves, elles sonnaient juste. Une petite revanche verbale des dépossédés.

Les complots existaient, l’accaparement du pouvoir politique aussi. Se défier des autorités, certes, c’était un réflexe nécessaire dans une démocratie. Était-ce une raison pour avaler aveuglément tout ?

Parce que le problème principal du conspirationnisme, c’était ses conséquences. Sous des aspects rebelles, la plupart de ces théories inhibaient l’engagement politique. Puisque tout était contrôlé par des extraterrestres ou par une confrérie secrète, l’action citoyenne était inutile. La meilleure excuse à l’inaction — avec le panache de celui qui n’est pas dupe. Plus grave encore, la plupart de ces croyances s’attaquaient à des minorités, remettaient en question les valeurs démocratiques. De tout temps, elles avaient servi des causes sarguistes. On pourrait me rétorquer que les doutes à propos du 11 septembre 2001 permettaient de critiquer l’impérialisme des États-Unis. Mais, franchement, fallait-il vraiment que l’effondrement des tours ait été fomenté par la CIA pour s’opposer à la guerre contre l’Afghanistan ? Pas besoin de spéculations pour déclarer, de façon évidente, qu’aucune nation n’a le droit de détruire un pays, de causer des dizaines de milliers de morts civils pour attraper un terroriste, même un très très méchant. D’un point de vue humaniste, c’est indéfendable et tout citoyen peut s’en rendre compte. Ces allégations paranoïaques servaient surtout à ridiculiser les mouvements qui s’opposaient à cette guerre injuste.

Les théories du complot nourrissaient le sarguisme, c’est certain. En même temps, il existait, chez les personnes se sentant appartenir à une élite, une tendance à considérer toute critique du pouvoir comme une théorie du complot. C’était très confortable pour les privilégiés, dans tous les sens du terme, l’occasion de ne pas remettre en question leur position de dominant tout en affichant une supériorité sur la superstitieuse populace. Formule fourre-tout : toute remise en question des inégalités, dénonciation des lobbies, toute critique des doctrines néolibérales était irrationnelle, taxée de conspirationnisme. Ce mépris clanique et systématique, cette suffisance de classe, c’était le meilleur moyen d’alimenter les paranoïas.

Les résultats de ces débats avec l’équipe d’installateurs sanitaires étaient mitigés. Je parvenais certes à dominer la discussion, j’étais plus formé à la rhétorique et je connaissais mon sujet. Mais…

–      Quel fils de pute d’intello, me disait toujours Andre en riant !

Cela résumait bien le problème. De la même façon qu’un boxeur qui a gagné un combat ne dégoûte pas nécessairement du ring son adversaire vaincu, j’arrivais rarement à convaincre sur l’ensemble du discours. Parfois, ce qui importait plus que le message lui-même, c’était la manière de le penser, de le construire, de l’échanger. Peut-être la relation et l’image aussi. Je semais des graines en terres sarguistes, certaines prendraient peut-être.

–      T’arrêtes tout de suite avec tes trucs de communiste ou je te fous dehors à coups de pied au cul !

Regamey, le patron, appréciait peu mes discours. Sa nuque déjà énorme doublait de volume quand il me voyait débattre avec les collègues.

–      Vous les bobos, vous êtes bons qu’à profiter des impôts qu’on paie. Et toi, tu te permets de diffuser tes idées à la con dans mes équipes.

La teinte écarlate de son front épais faisait ressortir la clarté de ses yeux. Brutal sans être mauvais, il redescendait rapidement de ses colères. Il essuyait alors ses tempes avec un mouchoir en tissu carrelé.

–      Ça peut pas marcher, tes histoires. Le monde est tel qu’il est, c’est pas possible. C’est pas possible, reprenait-il plus doucement, d’un ton didactique, presque navré.

Et il repartait en bougonnant. Trop de sang chez lui pour que l’on puisse échanger, trop de pouvoir aussi. De toute façon, il n’allait pas risquer son autorité dans un débat avec un intérimaire. Regamey travaillait une soixantaine d’heures par semaine pour faire marcher sa boîte. En fait sa vie se confondait avec elle. Il utilisait son 4×4 rutilant pour visiter les chantiers, prenait des apéros sans fin avec des partenaires et des clients. Sa maison abritait le dépôt et l’atelier au rez-de-chaussée. Il y avait quelque chose de féodal dans ces petites entreprises, où pouvoir et patrimoine étaient totalement mélangés. Des seigneurs locaux finalement assez proches de leurs sujets et de leur terre. La santé des affaires se lisait sur son être. En période de choux gras, Regamey alignait les boutades bourrues et dilapidait généreusement une partie de ses gains au cours de festins dont je me souviens encore. Ses bras puissants se voulaient protecteurs et chaleureux. Mais si le chantier était en retard, le bilan financier incertain, il n’était plus que colère, nerfs et angoisse. Il ne prenait plus la peine de saluer, se terrait dans son bureau, l’échine rigidement tendue sur sa comptabilité. On l’entendait souffler de loin. Et si par malheur il sortait, sa fureur était insoutenable. Le pauvre type qui se trouvait sur son chemin recevait une pluie d’insultes et d’onomatopées étouffées de rage. Parfois il fallait éviter les outils qui volaient.

Je crois qu’il aimait ce qu’il faisait, dans le fond, il en était fier. Était-il heureux pour autant, je ne suis pas certain qu’il se posait la question en de tels termes. C’était comme ça. Il fallait ce qu’il fallait, travailler, diriger, se reproduire, posséder une maison, passer en force, tenir. Interroger ce modèle, il n’y pensait pas, ni sa famille, ni son maître d’apprentissage, ni son capitaine à l’armée ne lui avaient appris cela. Lui, il savait obéir et commander, point. Rigidité, force et colère. Pour lui, les syndicats, les bobos, l’État, les écolos, les impôts, les humanistes, c’était la même saloperie, des communistes. Il aurait eu de la peine à définir un seul de ces termes, il les reconnaissait à la fureur qui émanait de lui à leur évocation. Des empêcheurs de tourner en rond, peu lui importait la question de savoir si cela avait justement du sens de tourner ainsi en rond. De toute façon, ces histoires, l’État, ça ne fonctionnait pas. La formation de ses apprentis, l’entretien des routes, l’armée à qui il devait tant, le chantier de l’hôpital qui lui avait valu une année de travail, tout cela il n’y pensait pas. Comme son parti, comme ses amis concurrents, il était contre, c’était ce qu’on lui avait appris.

Cette foi aveugle dans le néolibéralisme, n’était-elle pas elle-même le résultat d’un complot ? Depuis les années 1980, il semblait n’y avoir qu’une seule façon de faire de la politique et de l’économie. Partant du constat — justifié d’ailleurs — que la bureaucratie étatique posait plein de problèmes, on avait commencé à sacrifier les États, à part pour leur dimension répressive. Comme si l’on préférait achever un malade plutôt que le soigner. Diminution des impôts, privatisation des services publics et de leurs profits, collectivisation de leurs pertes. Les immenses entreprises avaient de plus en plus d’influence sur l’élaboration des lois, au détriment des citoyennes et citoyens. La fin de l’URSS et la libéralisation sauvage des échanges avaient encore accéléré cette tendance. La concurrence était devenue le maître mot, concurrence des entreprises, concurrence entre travailleurs. Pour gagner, il fallait, au choix, être plus fort, plus malhonnête ou prêt à brader au détriment de la qualité. Le résultat de ces politiques, c’était que les sociétés se divisaient au lieu de s’unir pour régler le problème. Des frères s’apprêtent à manger un pain qu’ils ont fait ensemble, un géant arrive, leur prend le pain et leur laisse les miettes. Les frères finissent par s’entretuer pour ces miettes. Qui est le vrai ennemi ?

D’où venait le problème ? Pendant les Trente Glorieuses, les économies occidentales avaient bâti un modèle plus ou moins égalitaire au sein de leurs sociétés. En partie parce que la Seconde guerre mondiale et la reconstruction de l’Europe avaient nécessité des investissements massifs, permettant ainsi une croissance impressionnante. En partie aussi par peur d’une révolution socialiste. En occident, cela a été une période de plein emploi, d’amélioration des conditions de vie de la plupart des travailleurs et de relative protection sociale. Mais il s’agissait d’un colosse aux pieds d’argile, fondé sur une consommation effrénée de pétrole et d’autres matières premières bon marché, puisées dans des régions du monde dominées. Ce système avait une maladie de naissance : le modèle de réussite sur lequel il se basait n’était pas réaliste. À chaque ménage sa grande maison, ses trois voitures et ses milliers d’objets de consommation non partagés, c’était possible pour un ou deux continents dominants, pas pour les milliards de terriens. La société des Trente Glorieuses n’était ni durable, ni adaptée à l’ensemble de l’humanité, elle avait en fait reporté l’exploitation et les inégalités à l’échelle planétaire. Les incroyables croissances économiques ne sont que des exceptions historiques, des rattrapages ou des reconstructions. La chute de cette « glorieuse » civilisation a été accélérée par les dépenses insupportables des armées qui avaient généré une inflation insoutenable. Lorsque, suite aux chocs pétroliers des années 1970, la faillite du modèle était une évidence, les sociétés ont raté une occasion de repenser le système économique, de conserver les acquis sociaux, de garder le même niveau de confort en rationalisant la consommation. C’était techniquement possible, mais politiquement inenvisageable. C’est là que les néolibéraux sont passés à l’action, à l’époque un groupe d’économistes minoritaires. L’échec du modèle libéral-redistributif leur a finalement donné l’opportunité de faire entendre leur voix. Cela allait dans le sens des grandes entreprises et des très riches, qui y ont trouvé l’occasion de diminuer leurs contributions et d’annihiler les contraintes qui pesaient sur leurs privilèges. Convaincre les citoyennes et citoyens n’a pas été difficile. Ils étaient déjà devenus des consommateurs dépendants et ne souhaitaient pas voir reculer leurs acquis, d’autant plus que les perspectives pouvaient sembler inquiétantes. Une personne qui a peur du vide s’accrochera à des brins d’herbe, même si c’est irrationnel. Et le modèle néolibéral, s’il menaçait l’emploi à moyen terme, offrait de nombreux avantages consommatoires. Avec la libéralisation des échanges et la destruction des protections sociales, les produits industriels étaient encore moins chers, encore plus abondants. Le contrat était alléchant : vous fermez les yeux sur les conséquences que cela peut avoir sur des êtres que vous ne connaissez pas et vous obtiendrez plein d’objets de consommation. Or personne n’avait envie de lire l’alinéa minuscule qui figurait dans les conditions générales : nous déclinons toute responsabilité quand c’est vous-même qui perdrez votre emploi et votre qualité de vie. En revanche, le jour où cela arrivera, où vous aurez perdu votre fierté, votre travail, votre autonomie, vous aurez toujours une télévision fabriquée par des plus pauvres que vous. Cela vous consolera en attendant que vous perdiez à votre tour vos prestations sociales.

Le néolibéralisme ne devait pas être confondu avec le libéralisme. Le libéralisme, c’était l’esprit des Lumières, la dignité et la liberté de chaque individu, la liberté économique, c’est-à-dire la liberté d’entreprendre pour toutes les personnes. Cela impliquait des États de droit pour garantir ces libertés individuelles, rééquilibrer les inégalités liées à la croissance, offrir des infrastructures collectives à l’économie, sans empêcher cette dernière de fonctionner. Tandis que le néolibéralisme, c’était l’accaparement des biens collectifs au service des plus forts, une idéologie en réalité illibérale.

Alors, cette fuite en avant vers le mur, cette immense arnaque sarguiste, le néolibéralisme n’était-il pas un complot ? Le pouvoir des multinationales, les lobbies, les normes illisibles à l’avantage des grands groupes, la privatisation des services, les entreprises soumises à la valeur actionnariale à court terme, les alliances avec le sarguisme identitariste, l’appropriation de la puissance et de l’argent publics par des privés, ces messages matraqués à longueur de journée, les flagrantes inégalités, tout cela n’était-il pas pensé par ceux à qui profitait le crime ?

Un complot, non, d’après moi. Même si je n’ai aucun doute quant à la malhonnêteté de certains des gourous de l’idéologie néolibérale. Je vois plutôt cela comme un virus. Une idée aux abords séduisants, des mots qui sonnaient bien, liberté, critique de la bureaucratie, résistance à l’Etat, entreprise, mondialisation. Réussite. Une certaine force d’attraction, des apparences de nouveauté, la croyance que l’on pourrait figurer parmi les gagnants, surtout l’esprit d’imitation, le clanisme. Le néolibéralisme avait ceci d’efficace qu’il offrait rapidement des résultats à ceux qui l’adoptaient. C’était une sorte de jeu de l’avion, ces arnaques dans lesquelles un cercle de don est formé. Les premiers à entrer dans le groupe s’enrichissent rapidement, les suivants cherchent à les imiter, mais la source de revenus se tarit vite et les derniers arrivés se sont fait avoir. Le néolibéralisme, en tant qu’apologie de la compétition, c’était un jeu qui profitait aux premiers servis, aux premiers à tricher. Sacrifier la durabilité des produits, exploiter les ressources, lésiner sur les conditions de vie et sur les salaires dans le but de s’enrichir, cela ne peut pas bénéficier à tout le monde, simplement aux premiers petits malins qui le font. Et qui se permettent encore de faire la morale à ceux qui sont restés honnêtes, de présenter leur succès matériel fondé sur le vol comme un modèle. Cela marche tout le temps, ce genre d’arnaque. Combien de personnes ont tout perdu pendant de la ruée vers l’or, alors qu’elles avaient seulement cherché à imiter ceux qui avaient réussi ?

Avec les années, ce discours, totalement inégalitaire, brutal sous un vernis pseudo-libéral, sarguiste malgré des airs droit-de-l’hommistes hypocrites, cette idéologie de barbares en costume était devenue normale, tout le monde en avait une part en soi. Non, ce n’était pas un complot, le néolibéralisme était une maladie. La réponse est différente : un complot se déjoue, un gouvernement usurpateur se destitue, cela demande une réponse ponctuelle et centralisée. Au contraire, une maladie infectieuse, c’est à chacun de la combattre, de soigner ses proches.

Voilà où j’en étais, pendant que je coupais des tuyaux en respirant des odeurs de matières synthétiques brûlées. À quelques mètres de là, Andre les préparait et Selim les soudait. C’était pénible comme travail et en même temps notre rôle était essentiel. Perçus comme des poseurs de chiottes par certains, nous étions au cœur d’un aspect central de la vie en société. Habitat, eau, propreté, c’était important et il y avait tant à faire pour mieux vivre, moins gaspiller, mieux écouler, habiter différemment. Je continuais à scier et tousser. Je rêvais d’habitat collectif, de récupération des eaux, de toilettes sèches qui produiraient du gaz et Regamey apparaissait tout à coup, nous couvrait d’insultes, repartait en trombe. Il avait dû passer au crible toutes les dépenses pour proposer une offre attrayante, ce n’était pas possible de trop s’appliquer à bien faire, on était trop lents. Il en devenait violet. Après son passage, on accélérait la cadence, on stressait, on finissait toujours par s’engueuler. Ce que l’on faisait était essentiel, mais parfois on le faisait mal, à cause de tout ça. Et pour quoi ? Pour quoi Andre bâclait-il son travail, alors qu’il en avait appris soigneusement tous les minutieux détails ? Pour l’écoulement du sauna d’une grande villa, afin que les domestiques consacrent moins de temps à le nettoyer, car ils étaient payés à l’heure par leur entreprise de « facility service ». C’était cela, le sens de son précieux travail. Et lui ? Pour quoi se soumettait-il ? Pour sa famille, pour sa bagnole ? En fait, il ne faisait pas la différence. Il se démenait pour avoir une vie normale, tout compris, et c’est ce qu’il souhaitait aussi pour sa fille. Cette vie où il était normal de dévaloriser son métier 45 heures par semaine pour un patron ulcéré par le stress, pour des clients injustement riches, et pour dépenser à son tour plus de ressources que la planète peut en fournir, en bidoche, en électricité, en habits, en pétrole, pour se rendre dans des temples de la consommation, offrir en sacrifice son salaire aux dividendes des actionnaires (en postillonnant les miettes de ce dernier à ceux qui ont vraiment fabriqué ses pompes fluo), reproduire au centuple l’exploitation dont il est victime. Une chaîne de dominations dans laquelle il se faisait avoir, mais qui lui permettait en compensation de dominer d’autres humains. Avec tout cela, il croyait encore qu’une bande de francs-maçons améliorés dominait tout et savait tout. Le con (avec toute ma tendresse). Le vrai complot, il en était aussi, à la fois membre bourreau et victime consentante.

Soudain, j’ai vu le nom de Severino s’afficher sur mon portable. Il avait quelque chose à m’annoncer.

–      Je suis au travail, inspecteur.

–      Vous avez peut-être raison… Lors d’une soirée arrosée, il a été question d’une vidéo. Peut-être que Force Unitaire y est pour…

–      Merci inspecteur. Là je ne peux pas vous répondre.

–      Je leur ai posé des questions, j’étais un peu bourré, il faut jouer le jeu quand on s’infiltre. Ils m’ont regardé bizarrement, comme si c’était évident.

–      Je vous rappelle à la sortie du boulot. Merci pour ces informations.

–      Il y a quelque chose qui cloche, on devrait peut-être calmer le jeu. C’est dangereux, je sens quelque chose.

–      Ne vous inquiétez pas, on se téléphone bientôt.

Et moi qui luttais avec tant d’acharnement contre les représentations conspirationnistes de mes camarades. J’avais réussi à convaincre un flic de faire la taupe dans les groupes d’extrême droite, au péril de sa place, pour déjouer une sorte d’internationale identitariste. Des collègues lui avaient fait remarquer son étrange comportement. L’un d’entre eux lui avait parlé plus longuement, cela sonnait comme un avertissement, mais nous n’en étions pas certains. Impossible de dire s’il s’agissait des conseils d’un pote, d’une réprobation professionnelle ou d’une mise en garde plus inquiétante…

Alors, moi, est-ce que je n’étais pas en plein dedans, au fond ? Moi qui pensais qu’un groupe d’extrême droite recrutait dans toutes les classes sociales grâce à la théorie des Invisibles. Et Severino qui croyait qu’une junte de chefs humanistes avait assassiné Dyhia. N’étions-nous pas des conspirationnistes ? Il est vrai que notre histoire comportait tous les éléments d’une théorie du complot, des indices, un groupe international secret à qui profitaient les crimes, une infâme propagande mensongère.

Non, j’en avais la conviction, notre démarche était complètement différente. On avait des doutes, des indices des hypothèses que l’on s’employait à vérifier. On testait toutes les hypothèses concurrentes, on ne publiait pas de résultats avant d’avoir des certitudes et on était prêts à reconnaître avoir fait fausse route en cas d’échec.

Nous disposions de trois éléments qui pouvaient être associés au 9 novembre : une recrudescence de l’extrême droite, une théorie du complot anti-humaniste, de possibles conflits au sein du mouvement. Il ne nous restait plus qu’à mieux cerner ces éléments pour éventuellement les relier en une explication unique.

Mais les évènements qui ont suivi ne nous en ont pas laissé le temps.

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