Confiance

Le journaliste: Alors, quelles sont ces solutions qui nous permettront de répondre en même temps à la crise économique, à la crise écologique, à la crise des migrations, aux crises de confiances nationales et internationales ? Nos auditeurs sont impatients de les connaître…

Dyhia: Peut-être que l’on peut essayer de résumer tout cela, pas seulement l’économie, en un problème de répartition des ressources qui nous permettent de répondre à nos besoins.

Ces dernières, de toutes natures confondues, qu’il s’agisse de terres cultivables ou habitables, de matières premières, de main d’œuvre, de produits finis, sont limitées. C’est d’ailleurs ce qui fait leur valeur marchande : leur rareté et leur utilité.

Or, ces ressources sont tout d’abord trop employées dans l’absolu. Cela a donc des conséquences sur l’environnement. Et je ne parle pas que du problème du réchauffement climatique ! Nous dépensons trop d’eau, nos activités empestent l’air, des espèces disparaissent, nos sols s’épuisent. Concrètement, nous diminuons l’espace vital de nos enfants.

Ensuite, les ressources ne sont pas seulement gaspillées, elles sont aussi très mal réparties. Les écarts d’utilisation des ressources sont simplement inimaginables pour l’entendement si l’on compare la surabondance et le gaspillage de nourriture dans nos sociétés avec l’extrême pauvreté d’autres sociétés. Sans compter les extrêmes écarts d’utilisation des ressources au sein même des pays riches que j’ai déjà évoqués. La plupart des problèmes contemporains peuvent être compris sous l’angle de la répartition des ressources.

Le journaliste: Oui, les ressources sont mal réparties, ce n’est pas un scoop. De nombreux rapports de toute tendance mettent en évidence la concentration des richesses. Mais en quoi est-ce un problème ? Nous avons aussi besoin des riches, non ?

Dyhia: Si l’on compare les ressources à disposition à un immense sac de farine, l’extrême richesse des uns pose problème. Bien sûr qu’il y a des façons plus rentables d’utiliser la farine, bien sûr que la créativité humaine stimulée par une sorte de compétition peut bénéficier à l’ensemble, peut-être qu’une partie des plus riches mérite de recevoir une part de farine plus importante parce que leur travail a bénéficié à l’ensemble. Mais, soyons réalistes, pas au point que ces derniers s’empiffrent alors que les plus pauvres meurent de faim.

Les conséquences de ces écarts de richesse figurent parmi les causes des autres crises. Les inégalités entre régions du monde ne peuvent que créer du ressentiment et poussent de nombreuses personnes à tenter leur chance par la migration, qui est parfois une arme individuelle de lutte contre la pauvreté. De plus, la plupart des conflits ont pour enjeu le contrôle de ressources rares. Et les guerres sont à leur tour génératrices d’inégalités, de ressentiment, de migrations. Je ne vous parle pas de la confiance…

C’est un cercle vicieux. L’ampleur des cinq crises que nous avons décrites s’explique par le fait que notre modèle de développement est fondé sur la prédation. Il implique automatiquement que des personnes gagnent au détriment des autres. C’est en cela qu’il est sarguiste.

Le journaliste: Et en quoi voir ces cinq crises comme un problème de répartition de ressources permet-il d’avancer ?

Dyhia: La réponse de bon sens c’est que les plus riches doivent consommer moins de ressources. D’une part, cela en laisse davantage à disposition du reste du monde. D’autre part, comme les personnes qui ont moins ont tendance à imiter ceux qui ont plus, le modèle de référence, le modèle de réussite, doit être généralisable à l’entier de l’humanité. Nous ne pouvons plus fonder nos rêves sur un modèle de prédation.

Le journaliste: Sans vouloir vous fâcher, c’est une sorte de truisme…

Dyhia: C’est un truisme, en tout cas ça devrait l’être. Reste à savoir comment faire pour que cela se réalise. Il ne s’agit pas de prendre une fois une seule bonne décision centralisée, bien sûr. Pour régler ces crises, les collectivités devraient prendre des décisions qui vont dans le sens de moins de gaspillage des ressources et vers une meilleure répartition de ces dernières.

Le journaliste: On n’est pas loin du collectivisme, Dyhia Mostar…

Dyhia: Non, les décisions qui concernent uniquement les individus doivent être prises par les individus, sinon ce serait de l’oppression. Je suis très libérale sur ce point. En revanche, pour éviter dictature ou autoritarisme, les décisions qui affectent la collectivité doivent être prises par la collectivité. Ce que je vous dis, c’est du pur libéralisme ! [rire]

Mais dans la pratique, ni les collectivités, ni les individus ne prennent des décisions qui vont dans le sens d’une utilisation rationnelle des ressources. Pour quelles raisons ? Un, il n’y a pas que ces dernières qui sont mal réparties, c’est aussi le cas du pouvoir. Les institutions internationales comme l’ONU sont incapables de s’imposer face aux grandes puissances, qui d’ailleurs les dominent aussi de l’intérieur. D’une certaine façon, c’est comme si les voleurs étaient à la tête des services de police. Sans réforme des institutions internationales, il ne faut donc pas compter sur des changements vers plus d’égalité ou moins de gaspillage.

Deux, le pouvoir des États ne cesse de s’affaiblir face aux multinationales qui profitent de la concurrence qu’ils se font les uns les autres pour obtenir des dispenses d’impôt ou de respect des lois.

Trois, ces faiblesses institutionnelles incitent chacune et chacun à s’accrocher à ses acquis. Puisqu’on se fait avoir sur tous les plans, on ne lâche rien de ce que l’on contrôle encore.

Au final, je crois que tout le monde est perdant. Sur un bateau, même les termites ont intérêt à ce qu’on leur mette des limites : sinon elles couleront avec tout le monde.

Le journaliste: Vous nous rajoutez des problèmes. Dans quel sens vont vos solutions ?

Dyhia: La confiance.

Le journaliste: Je vous demande pardon ?

Dyhia: La confiance. La plupart des personnes auraient intérêt à collaborer et pourtant ne le font pas. Par manque de confiance.

Vous connaissez sans doute le dilemme du prisonnier ? C’est de Tucker, je crois. Nous en avons une version un peu différente. Il y avait deux prisonniers dans les geôles du Bey, accusés à tort d’avoir tenté de lui dérober un collier de gemmes et qui risquaient ainsi le pal. Or, le Bey, dans son immense sagesse, ne supportait pas l’idée de mettre à mort un innocent de la même façon qu’il ne voulait pas laisser courir de criminel. Il convoqua alors les deux accusés séparément et leur dit exactement les mêmes mots: «Aussi vrai que les oliviers recouvrent nos collines, si ni toi ni ton compère n’avouez votre faute, je vous libèrerai. En revanche, si tu avoues ta faute et dénonces ton complice, ta vie sera épargnée, mais tu finiras tes jours en prison. Enfin, écoute bien mes paroles: si ton compagnon te dénonce, aussi vrai que le soleil d’août est brûlant, ton corps sera empalé et exposé sur le pont. À moins que tu ne l’aies dénoncé auparavant. Je te laisse réfléchir jusqu’à l’aube.»

 

Vous saisissez bien le dilemme. En toute objectivité, les deux prisonniers ont intérêt à nier leur implication respective, car ils seront aussitôt libérés. Mais cela implique un pari risqué. Qui oserait courir l’éventualité d’agoniser publiquement pendant des heures sur un pieu ? Or tout repose sur la confiance en l’autre. S’il est intègre, c’est la liberté, mais s’il faillit, c’est le pal.

Ainsi, par peur de la sanction suprême, les deux prisonniers se dénoncèrent mutuellement et passèrent le reste de leurs jours dans la même cellule, pleins de rancune mutuelle, à échanger des noms d’oiseaux et se battre. On les entend parfois encore aujourd’hui, lorsque le vent souffle sur les collines.

La confiance, c’est bien ce qui nous manque pour résoudre les cinq crises. Les collectivités, divisées par le clanisme, ne voient pas les intérêts qu’elles ont en commun. La coordination entre pays plutôt que la compétition pour garder les plus riches chez soi, le soutien aux économies qui prendraient des risques pour préserver l’environnement, des politiques de migration et d’asile coordonnées et humaines, la confiance au sein des sociétés, la confiance dans les relations internationales. Dans le doute, on préfère ne pas faire confiance à l’autre et lui prodiguer des coups bas, alors que seule la coopération peut nous sortir de l’impasse. Les causes, les conséquences, les solutions sont collectives.

Le journaliste: C’est bien pessimiste tout ça…

Dyhia: Non, il existe une autre variante de l’histoire.

Le plus courageux des deux prisonniers creusa une minuscule ouverture dans le mur qui séparait les deux cellules. Ainsi, grâce à cette voie de communication, les deux hommes prirent conscience de la communauté de leurs destins. Ils se jurèrent ainsi de ne pas avouer ni se dénoncer. Libérés grâce à leur confiance mutuelle, ils passèrent le restant de leur jour à boire des cafés ensemble et jouer aux dominos.

C’est à cela qu’aspirent les humanistes : rétablir la confiance, rappeler qu’au fond nous souhaitons la même chose, montrer l’intérêt à coopérer en communiquant et en faisant la promotion d’un cadre non violent pour régler les conflits. À tous les niveaux.

Le journaliste: Pour que nos auditeurs comprennent bien votre propos. L’humanité traverse cinq crises, économique, écologique, de migration, de confiance au sein des sociétés et de confiance internationale. Ces crises agissent les unes sur les autres en un cercle vicieux. Or il s’agit en fait d’un problème de répartition et d’utilisation des ressources, qui pourrait être plus facilement résolu si l’on coopérait, si l’on se faisait davantage confiance. Le problème, c’est justement que, d’après vous, les idéologies sarguistes dominantes, le néolibéralisme et l’identitarisme, freinent toute coopération et toute confiance. C’est à cela que les humanistes tentent d’œuvrer, contrer le sarguisme, rétablir la confiance, favoriser la coopération. C’est ici qu’interviennent les principes humanistes que vous aurez la gentillesse de nous rappeler.

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