Conquête universelle

Je savais où le trouver.

–      Qu’est-ce que t’as encore fait pour te retrouver là ?

–      Rien mec, j’te jure ! Maintenant le commissaire me laisse utiliser son atelier seulement quand j’ai pas fait de connerie.

–      Écoute, Bradley, j’aimerais bien que tu me parles un peu plus de ton histoire des Invisibles et de la Conquête Universelle.

Son regard s’est éclairé. Il a fait défiler une quinzaine de vidéos. Il ne paraissait pas spécialement avoir noté les liens, il suffisait de taper « invisibles » ou « vérité » sur kookle. La forme des clips était très variable, il y avait des reportages-vérité exclusifs, des interviews de « très grands scientifiques extrêmement renommés », quelques animations et d’autres idiots en train de décliner leurs litanies devant leurs webcams.

–      J’en reviens pas que t’en aies pas entendu parler mec ! T’es pourtant intelligent. Tout le monde est au courant de tout ça.

Tout ça, s’il fallait le résumer, c’était qu’il existait un groupe secret, les Invisibles, qui cherchaient à dominer complètement le monde depuis des siècles. Ils avaient noyauté de nombreuses confréries et institutions pour parvenir à leurs fins, des Templiers aux sociétés d’étudiants du genre Skull and Bones, en passant par l’ONU, l’Union européenne et le champ scientifique. Au départ, j’ai été déçu, c’était les mêmes inepties que depuis deux siècles, les sempiternelles théories du complot, l’ennui total. Je me sentais bête d’être parti dans cette direction avec enthousiasme : qu’est-ce que j’espérais trouver d’autre ?

Il est toujours bon de se poser certaines questions. J’étais là parce que j’avais été intrigué par la répétition des mots-clés « Invisibles » et « Conquête universelle » dans deux contextes très différents. Ces expressions semblaient en effet faire référence aussi bien dans les banlieues que dans les campagnes. De plus, elles avaient visiblement remplacé les Illuminati, le Gouvernement mondial et les idioties habituelles. Ce n’était bien sûr pas la première fois que les termes utilisés par les complotistes changeaient, ils avaient évolué avec l’histoire et selon les opportunités. C’est une vieille recette, pour gagner de l’argent ou des électeurs, on reprenait ce schéma intemporel avec de nouveaux concepts, puis on lançait une rumeur, un film, un roman, un parti politique. Grâce à l’ambitieux esprit de certains entrepreneurs de doctrine, le vocabulaire paranoïaque se renouvelait ainsi constamment au gré de ce qu’il fallait vendre. Il faut dire les expressions variaient aussi selon la culture. Un extrémiste de droite européen, un colon israélien ou un salafiste n’allaient évidemment pas utiliser la même nomenclature pour désigner les ennemis.

Or, là, les mots étaient les mêmes dans deux groupes qui se considéraient comme ennemis. De ce constat, on pouvait déduire deux hypothèses principales : soit on assistait à l’émergence d’un nouveau parti politique, soit un petit malin avait lancé une franchise de marketing conspirationniste. Petit hic cependant, aucune de ces pistes ne tenait vraiment la route. D’une part, je voyais mal un parti politique mobiliser de façon aussi contre nature du côté des jeunes de banlieue et des campagnards. D’autre part, la création d’une mythologie du complot n’est jamais désintéressée. Il faut pouvoir récupérer des droits d’auteur ou des électeurs. C’est justement sur ce point que mon raisonnement vacillait, car aucun leader politique ni aucun businessman n’avait repris cette thématique à son profit. Ces vidéos semblaient arriver comme par hasard, par un algorithme tourné autour du succès des clips en question et des goûts de l’utilisateur. Pas de chaîne de diffusion liée, pas de logo particulier, une grande hétérogénéité de formes et une diversité comparable en ce qui concernait les auteurs. À part les Invisibles, je ne voyais pas trop ce qui reliait a_no_name, à global_conquest, barbar_43 ou koala_fonssD.

Je ne savais pas, alors j’ai fait défiler et défiler jusqu’au dégoût.

La mythologie des Invisibles semblait obsédée par la dialectique qui opposait un identitarisme viril à un universalisme décadent. Le monde d’avant était habité par des peuples autonomes et guerriers à l’identité culturelle marquée. À l’époque, ces groupes étaient heureux, vivaient sous l’égide des dures lois de la nature et réglaient leurs conflits à la loyale, c’est-à-dire dans de très honorables bains de sang lors desquels le plus fort l’emportait momentanément. Un univers de clans, de chefs, de force pure, de respect pour l’autorité. Ainsi allait le monde, pour le mieux, avant l’arrivée de ce qu’ils ne nommaient pas directement l’humanisme et les Lumières. Du fin fond du Moyen Âge, la Confrérie des Invisibles avait commencé à s’organiser dans le fourbe dessin de dominer la planète.

Qui étaient ces conjurateurs, ce n’était pas clair. Certaines vidéos les présentaient comme des moines efféminés qui s’étaient sournoisement opposés à l’esprit chevaleresque. Dans l’une d’entre elles, le pape Urbain II, ancien frère clunisien, appelait à la Croisade pour libérer Jérusalem. Son but était de débarrasser la Méditerranée de tous ses soldats les plus valeureux en les entraînant dans un massacre mutuel, avant de construire en Terre sainte un Troisième Temple, universel et laïc, symbole de la Conquête Universelle. Dans une autre, Louis XIV, formé par son tuteur Invisible Mazarin, aurait définitivement détruit la chevalerie française en la rassemblant à Versailles, préparant ainsi la Révolution. Bref, toutes ces histoires — historiquement absurdes — se rejoignaient autour d’un postulat : les Invisibles cherchaient à avilir le monde par le contrôle des consciences en le rendant universaliste et pacifique. Lorsque ce serait fait, ils construiraient leur Temple à Jérusalem à la place des Lieux saints actuels et l’humanité serait réduite en esclavage.

Ce nouveau paradigme conspirationniste se distinguait par une étrange caractéristique : malgré l’apologie des valeurs viriles qu’elles contenaient et malgré les références au Temple de Jérusalem, aucune d’entre elles ne contenait de propos explicitement judéophobes ou infamants à l’égard des homosexuels. Rien non plus contre les musulmans, les noirs ou les femmes. Pour peu, on aurait cru à des théories du complot « politiquement correctes ».

Bradley lui s’excitait passablement devant toutes ces histoires. Il les rythmait de « tu vois mec ? » ou de « ouais… défonce… ». Au départ, je trouvais ça touchant et puis ça m’a vite fatigué. D’autant plus qu’il lui arrivait régulièrement de tenter de capter mon regard, ce qui est intrusif et extrêmement agaçant. Mais ses remarques ont été plus instructives que prévu. Dans la vidéo qui taxait Gandhi de Grand Maître Invisible laveur de conscience, il ajoutait des commentaires tels que « pédé d’merde », alors que dans celles qui traitaient Dyhia de dernière Grande Maîtresse, il susurrait des « sale juive ».

–      Bradley, tu dis encore des trucs comme ça et je demande à l’inspecteur de te faire nettoyer les WC de la Riponne pendant six mois. En tenue pastel. Moi, je filme et je projette ça sur la tour des Koalas.

Il a fait une moue.

Les toilettes publiques de la Riponne, c’était un amas de seringues usagées, d’urine et d’excréments. Naturellement, Severino n’aurait jamais pris de telles décisions et Bradley le savait. Il s’était tout de même tu, par crainte superstitieuse.

–      D’où tu tires que Dyhia était juive et Gandhi homosexuel ? C’est complètement débile, il a été marié tout au long de sa vie !

–      Sérieux, mec ! T’as pas vu comme il se défendait pas ? Si c’est pas un pédé, ça, mec, mon gland il s’appelle Donald Trump.

Je voyais peu le lien qu’il faisait avec l’ancien président des États-Unis sarguiste qui était décédé accidentellement devant des caméras lors d’une crise de dysenterie fulgurante.

–      Tu veux pas arrêter d’être grossier une seconde ? Et Dyhia, qu’est-ce qui te fait croire qu’elle est juive ?

–      C’était une youpine, tout le monde le dit ! Elle voulait offrir la paix aux Juifs et construire son Temple sur le Dôme du Rocher.

–      En plus d’être raciste, tu dis n’importe quoi ! La paix proposée par les humanistes va vers plus d’égalité, donc joue plutôt en faveur des Palestiniens. Oui, on tient compte du besoin de sécurité des Israéliens et on prend acte de l’existence de ses six millions d’habitants, qui ont le droit de rester comme les autres. Oui, ils y gagneraient la paix. La chaîne des saloperies doit s’arrêter et on ne peut pas réparer tout le passé. On peut tout au plus essayer de construire un avenir. Mais, compte tenu du sort actuel des Palestiniens, c’est eux qui ont le plus à gagner du processus de paix.

Je m’indignais pour la forme. En réalité, son discours abominablement discriminant, que je connaissais déjà, amenait un élément central pour mon enquête. Si la théorie des Invisibles ne contenait pas de propos explicitement ciblés contre des minorités ou des groupes particuliers, elle ne s’opposait en rien à de tels discours. Au contraire, les sous-entendus qu’elle proférait constituaient des sortes de niches dans lesquels tout paradigme identitaire pouvait se greffer. Bradley avait ainsi compris que les faibles étaient des homosexuels et les Invisibles des Juifs, parce que cela correspondait à ses préjugés déjà constitués. C’était une sorte de théorie squelette que l’on pouvait habiller de pleins de discours brutaux différents. Quelqu’un cherchait à recruter au-delà des groupes identitaires déjà constitués. Restait à savoir qui.

–      T’es trop naïf, mec ! C’est des manipulations de politiciens, ces histoires de paix. Tu crois que les Shlomos vont pas en profiter pour trahir une nouvelle fois ? T’as trop confiance, c’est gentil tes trucs d’humanistes, mais c’est pour les faibles. Dans la vie, si tu sais pas te défendre, tu te fais enculer par… Hé mec ! Tu vas où ?

–      Conquérir le monde depuis le Cimetière de Prague, imbécile raciste et homophobe !

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