Contradictions

Quelque chose avait changé en moi également. Depuis l’attentat. Je ne voulais plus seulement être un humaniste actif, participer, soutenir. On ne soutenait pas seulement un mouvement qui avait été victime d’une telle attaque, on l’intégrait, on l’incarnait comme il nous incarnait également, on s’engageait. La mémoire de Dyhia, que je n’avais pourtant jamais approchée, me hantait jour et nuit. Pour finir, c’est moi qui suis revenu à Severino.

Je l’ai trouvé en train de réparer un petit tracteur avec Bradley, puni pour une énième bagarre. L’atelier du commissariat était un petit local bourré de visses de toutes les tailles, son sol était jonché de moteurs ouverts, de torchons graisseux et de carcasses de boguets. Au plafond et sur les morceaux de mur qui n’étaient pas tapissés d’outils classés par fonctions, des tags aux couleurs criardes rivalisaient pour le moindre centimètre. Dans un coin, une radio grésillait en toile de fond. Tous ces tuyaux, tous ces fils, ces morceaux de métal, à première vue on se croyait dans une déchetterie. Mais Severino était maniaque et soigneux. Chaque objet avait sa place et il passait autant de temps à ranger, faire ranger, qu’à bricoler. Ça rendait d’ailleurs fous les jeunes sanctionnés ou ceux qui venaient profiter de l’atelier pour réparer leur vélo, mais d’une certaine façon la rigidité bonhomme du policier les rassurait. Et ils réussissaient à duper quelque peu son contrôle bienveillant en dissimulant des « bez lécondé » discrets sur les graphes que le brave flic les laissait réaliser.

En général, la première chose que l’on voyait en pénétrant dans le local, c’était la raie du cul blanchâtre striée de poils noirs de l’inspecteur. En face, il y avait toujours le visage d’un ou plusieurs ados concentrés sur leur travail. Bradley s’acharnait la plupart du temps à durcir ses traits, comme pour sceller la coquille d’agressivité qu’il avait mis des années à construire autour de lui. Mais dans ces moments d’application où il oubliait sa façade de caïd, plus rien ne cachait la douceur qu’il avait terrée au fond de son âme et il laissait apparaître ce qu’il était vraiment, un enfant aux longs cils et aux paupières si relâchées qu’on aurait dit qu’il dormait. Je crois qu’il se sentait bien avec Severino. Le style vaguement brutal du bonhomme lui convenait mieux que mon langage plein d’empathie, d’euphémismes et de reformulations. Il y retrouvait un peu de l’autorité à laquelle son père l’avait habitué, mais là c’était une puissance tranquille et rassérénante, qui ne dispensait ni coups ni insultes. Peut-être pouvait-il ainsi faire la paix avec sa propre colère.

–      Vous vous êtes trompé, commissaire. Ils ont pris le risque d’autoriser la manifestation sans aucune garantie.

–      Pas autant que vous croyez.

Il ne s’était toujours pas tourné vers moi, si bien que j’ai eu l’impression que sa voix sortait des fesses velues qui s’offraient à ma vue.

–      Voilà plus de douze heures que l’attentat a eu lieu, m’a-t-il dit en se relevant, essuyant le cambouis sur l’arrière de son pantalon. Et ils n’ont encore rien communiqué à propos du terroriste. On a entendu des dizaines de témoignages à propos de comment il a été plaqué à terre par l’un, désarmé par l’autre. Tous les commentaires convergent autour de la discipline des manifestants qui ont sagement attendu la police sans lui faire la peau, patati et patata. Il n’empêche que j’aimerais bien savoir qui c’est ce gars. Si c’était un islamiste, on aurait la réponse depuis environ 11 heures et quarante minutes. Tous les sons doivent s’interpréter, y compris le silence.

Bradley s’est immiscé dans la discussion.

–      C’est le gouvernement invisible qui a fait le coup, vous pigez pas ? « Ils » contrôlent tout, mec ! T’as pas encore compris que tout ce que tu vois dans les médias, c’est de la connerie ? Toi, on te dit que Dyhia est morte et tu le crois ? Qu’est-ce que t’en sais qu’elle a même existé d’ailleurs ? Putain, cette salope de Juive voulait reprendre le pouvoir sur le Temple de Jérusalem au nom des Invisibles avant de déclarer la Conquête Universelle. « Ils » l’ont juste liquidée comme un pion sur le Chemin de Damas.

Le travail avec des ados m’avait habitué au racisme permanent, ainsi qu’aux théories du complot de tout degré de débilité. Je n’étais donc pas surpris par sa remarque. C’est Severino qui l’a recadré.

–      Bon, alors Bradley, de un tu parles correctement. De deux, tu laisses les adultes causer tranquillement et de façon cohérente.

–      Oui, commissaire. Pardon.

–      Excusez cette interruption, il regarde trop de vidéos pathétiques ce gamin. Venez dans mon bureau.

Le fond d’écran de son ordinateur, un Hummer camouflage équipé de lance-roquettes, était occupé par des dossiers méticuleusement alignés, de « Collaboration centre socioculturel » à « Projet tournois foot », en passant par « 9 novembre ».

–      Ces photos ont été prises juste avant l’attentat sur un des treize lieux. Je les ai trouvées sur internet.

Des images de presse et quelques clichés amateurs sélectionnés parmi des centaines — l’inspecteur avait déjà procédé au travail d’authentification et de recoupement pour discerner les fakes des autres. On voyait un terrain dégagé — j’apprendrai plus tard qu’il s’agit de Sheep Meadow — rempli d’une foule colorée avec les gratte-ciels de Manhattan en arrière-plan. En fait d’une foule, il s’agissait surtout d’une nuée, de banderoles arc-en-ciel frappées du mot « pace », « peace », « salam » ou « shalom », de drapeaux palestiniens cousus à des drapeaux israéliens, de symbole humaniste sur les vêtements, des slogans de paix dessinés ou tatoués sur les corps, de tambours, de pancartes, un immense bordel de personnes qui fourmillaient de partout. En s’aidant des données des photos amateurs, Severino avait réussi reconstituer en une vingtaine d’images les cinq minutes qui avaient précédé l’attentat. Cela peut paraître évident, mais rien ne laissait supposer l’attaque, ni l’attitude insouciante, mais résolue de la foule, ni un comportement suspect parmi une personne en particulier.

–      Et ensuite ? Vous avez des photos de l’attentat en lui même ?

–      Quelques-unes et elles sont difficiles à interpréter. Dans les cinq minutes qui suivent les premières détonations, on n’a rien, à part des vues d’hélicoptère qui sont trop lointaines pour nous aider à identifier les suspects. Bon, elles nous permettent au moins d’avoir une vue d’ensemble du drame : 13 explosions quasi synchronisées, trois secondes entre la première et la dernière, un vrai feu d’artifice suivi d’à peu près autant de mouvements de foules centrifuges. C’est assez beau, en fait, vous voulez voir ?

–      Non et je trouve votre légèreté déplacée.

Il m’a regardé comme si j’étais exagérément fragile.

–      Bon, peu importe. En revanche, on a trois photos des 10 secondes juste avant la première déflagration ainsi qu’une image de l’explosion. Regardez. A priori, sur les trois premières, on voit rien. Maintenant, regardons celle où ça pète…

C’était vraiment brutal tant elle ressemblait aux images précédentes, les couleurs, la foule, le décor. Sauf que, non loin du coin supérieur gauche du cadre, il y avait cette espèce de cône irrégulier de fumée grisâtre entouré d’une nuée de fragments noirs. Juste à côté, les corps étaient soufflés par le choc, tandis qu’à peine plus loin, aucun mouvement ne paraissait même trahir la moindre surprise. Le son n’était pas encore arrivé. La mort en direct.

–      Jusqu’à présent, on n’a toujours aucun indice à propos du terroriste. C’est normal d’ailleurs, puisqu’il s’agit d’une grenade. Il l’a lancée le plus loin possible de l’endroit où il se trouvait.

C’est sur les images précédentes qu’on a plus de matériel, maintenant qu’on sait précisément où a eu lieu l’explosion.

Et, en effet, au second examen, deux des photos permettaient d’identifier, à environ trois mètres de l’impact, une tache noire dans les airs qui se distinguait des ballons colorés.

–      Malheureusement, ça ne nous aide pas beaucoup. On a une idée de la direction du lancer, mais rien de plus. On ne sait pas si l’on doit chercher à 25 ou à 45 mètres de l’explosion. Et personne ne donne l’impression d’avoir tiré un projectile. Je me suis cassé la tête un moment là-dessus et puis j’ai abandonné. Au moins, avec des gamins comme Bryan, on fait du concret. Ça change les idées.

–      C’est peut-être justement l’erreur que vous avez commise. Comment pouvez-vous être sûr que le terroriste a lancé sa grenade à une telle distance ?

–      Ça dépend toujours de la force du lanceur, bien sûr, mais cela correspond aux moyennes militaires.

–      Est-on certains qu’il a lancé le plus loin possible ? Peut-on tirer un projectile à 45 mètres sans se faire remarquer ? Et à vingt mètres ?

Severino m’a jeté un regard emprunté. Sa barbe taillée finement encerclait sa bouche ouverte d’une aura parfaitement lisse.

–      … Nom de Dieu…

L’instantané n’a alors pas tardé à nous révéler, à moins de dix mètres de l’explosion, un homme déjà à terre avant les autres, les mains sur la tête. Le terroriste.

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