Dans l’intimité

Dyhia Mostar a été incinérée au terme d’une cérémonie intime impliquant ses proches et sa famille. Ses cendres sont retournées à la nature qu’elle aimait tant.

Ils avaient liquidé ça d’un simple tweet. La sobriété de ce communiqué du Mouvement humaniste nous a tous frustrés. Si Dyhia s’était toujours opposée à la personnalisation du mouvement, elle n’en avait pas moins constitué une icône. Pourquoi en faisaient-ils abstraction ? C’était comme s’ils refusaient de reconnaître le rôle qu’elle avait tenu. On ne connaîtrait ni son vrai nom, ni sa biographie, ni même le pays dans lequel son corps avait été rapatrié ! Où allait-on se recueillir ? Pas de lieu de mémoire, pas d’hommage, on ne nous laissait pas faire notre deuil. Protéger la famille, respecter sa volonté. Non, ce n’était pas juste. Ses proches, on avait tous l’impression d’en être.

Ironiquement, la froideur des représentants du mouvement a généré une vague de Dyhiamania. Face à l’absence d’hommage officiel, le public s’est mobilisé de façon spontanée. Dyhia était partout, sur les réseaux sociaux, dans les rues, sur les vêtements, sous forme de citations parfois apocryphes, en portrait format stencil stylisés façon Che Guevara, sur des mots d’adieu, dans les poésies. On se reconnaissait dans la rue, on parlait spontanément d’elle, partout. Comme dépersonnalisation, on trouvait mieux.

C’est dans ce contexte que j’ai revu Severino au café du quartier. Le plus loin possible du bar et de la machine à sous. La situation aux Koalas semblait sous contrôle. Il y avait eu quelques tags de menace sur le commissariat, deux ou trois tentatives d’intimidations, mais les réponses de la police avaient été à la fois immédiates, fermes et proportionnées. Jusque-là, personne n’avait osé aller plus loin. J’espérais donc que Severino aurait pris un peu de temps pour avancer dans l’enquête. La radio du bistrot diffusait une infâme pop en espagnol.

–      Quelles nouvelles des « nazis », inspecteur ?

–      Ça péclote un peu. Vous comprenez bien que je n’ai pas de mandat. D’après les statistiques auxquelles j’ai eu accès, le nombre d’agressions racistes est assez important sans être encore alarmant. Mais ces chiffres sont compliqués à interpréter. Déjà, on n’attrape pas les auteurs à chaque fois et c’est toujours difficile de déterminer les motivations de l’agresseur. En général, quand une bande de types tabasse un dealer africain, elle invoque la lutte contre la drogue. C’est clairement mieux payé pénalement que  déclarer avoir été poussé par de la haine raciale.

–      Vous avez des informations sur leur organisation ? Leurs chefs ? Leur façon de communiquer ?

–      Peu. Il existe à peu près autant de groupes qu’il y a d’activistes. Ces gars-là passent leur temps à se disputer depuis toujours, s’allient ponctuellement, se disputent à nouveau. On a quelques personnalités connues, un noyau dur de gros bras et toutes les configurations possibles. Ces derniers temps, la police a observé, comme tous les six mois, la création d’un énième groupuscule, Force Unitaire. Bref, rien de très inspirant.

–      Et vous n’avez jamais envie d’aller chercher plus loin ?

–      Ce n’est pas facile d’être discret par rapport aux collègues. J’ai de la peine à trouver des excuses pour enquêter. N’oubliez pas que je suis vu comme un flic de quartier multiculturel. C’est un peu louche de fouiner dans les histoires d’extrême droite.

–      Parfois je me demande si Isabel n’a pas raison. Vous ne seriez pas plus indulgents avec les criminels blancs passionnés de sécurité ?

Il a haussé les épaules.

–      Je sais pas, c’est pas si simple.

–      C’est pas la mort non plus…

–      Vous n’allez pas commencer à reprendre les obsessions de l’autre hystérique, quand même ? Bref, c’est assez compliqué à vérifier l’hypothèse des nazis. Par contre…

Ses yeux ont commencé à briller.

–      Vous ne trouvez pas suspecte l’attitude des boss du mouvement ? Je veux dire, ces gens obsédés par le rôle trop central de Dyhia qui semblent à peine dérangés par son décès. Ça sent un peu Iznogoud tout ça…

–      C’est quoi ces histoires ? Ça vous gêne que l’on parle des liens entre les flics et l’extrême droite, alors vous cherchez à nous impliquer ? C’est complètement idiot, franchement. Le Mouvement humaniste s’est justement construit en réaction aux luttes de pouvoir qui caractérisaient les clans. Il ne peut pas y avoir de révolutions de palais chez les humanistes, c’est contraire aux principes.

–      C’est amusant, ce serait la première fois qu’un mouvement politique ne tient pas ses promesses… Qu’est-ce que vous savez vraiment des structures du Mouvement humaniste ?

Je détestais les airs supérieurs qu’il se permettait de prendre.

–      Quand bien même ce serait le cas, il ne suffit pas d’un mobile pour prouver un crime. Vous avez d’autres éléments pour étayer cette nouvelle piste « spontanée » ?

–      Tout est suspect dans cette histoire : cette stratégie de communication qui cherche à effacer Dyhia, cet enterrement qui n’a lieu nulle part…

–      Au contraire, ça s’inscrit complètement dans les principes humanistes, c’est cohérent.

–      S’ils étaient vraiment cohérents, on ne connaîtrait même pas la personne de Dyhia…

J’étais mal pris.

–      Et toutes les autres preuves, vous en faites quoi ? Ce n’est pas juste un complot de façade, c’est une attaque qui a causé des dizaines de morts, dont au moins un terroriste ! On ne commet pas un attentat-suicide dans le simple but d’obtenir du pouvoir. Et la croix gammée sur le mollet du terroriste ? Et le complot nazi ?

–      C’est facile de fabriquer de fausses preuves pour brouiller les pistes. On n’est d’ailleurs même pas sûrs qu’il s’agit d’une croix gammée.

Au comptoir, un ivrogne s’est retourné en mimant une moustache et une mèche hitlérienne avec ses doigts. Nous parlions trop fort.

L’hyperscepticisme de l’inspecteur ne tenait pas la route. Cependant, il avait réussi à me mettre hors de moi. C’est qu’il n’avait peut-être pas tort sur un point : le discours des humanistes à propos de la personnalisation du mouvement manquait de cohérence. J’enrageais qu’un empoté comme Severino soit en mesure de souligner nos contradictions. Je ne croyais pas pour autant que notre mouvement, fondé sur la critique des logiques de clan et de la concentration du pouvoir, pouvait voir sa figure de proue assassinée par un sous-groupe d’ambitieux. De tels paradoxes n’étaient pourtant pas rares : les communistes n’avaient pas réussi à faire disparaître l’exploitation, le libéralisme n’avait libéré que les plus forts et l’on retrouvait malheureusement des rapports de domination au sein de groupes anarchistes. Mais, je ne croyais pas une seule seconde que les auteurs de l’attentat puissent être des nôtres.

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