Départ

Lui en tout cas avait été personnellement ciblé. Son infiltration avait raté, il l’avait pressenti, avec son nez de flic. Il avait d’abord perçu cette méfiance parmi ses « amis » extrémistes, il y avait eu cet avertissement du collègue, aussi cet immense blond couperosé qui le suivait de loin. Il avait commencé à avoir sérieusement peur, mais il ne voyait pas quoi faire. En parler à sa hiérarchie, c’était assumer officiellement une enquête privée à risque ou, pire encore, la fréquentation de groupes au bord de la légalité. Il y aurait perdu sa place. Et qu’est-ce qui lui indiquait que certains de ses supérieurs n’étaient pas membres des mouvements qu’il avait infiltrés ? Il n’avait pas réussi à aller très loin, ne connaissait rien de la structure et de la stratégie des groupes. Il ne pouvait parler à personne de ses craintes, à part à moi, et je n’étais pas très utile à sa sécurité.

Un moment, il avait songé à se déplacer avec un de ses calibres. Cela l’aurait sans doute rassuré de pouvoir caresser à tout moment son jouet, mais ça aurait été surtout très con. En tant que commissaire de quartier, il n’était normalement pas armé. On trouvait bien un petit attirail d’urgence au poste pour les interventions, mais Severino ne portait jamais de pistolet pendant ses sorties de routine. Le risque était bien plus important qu’on le lui vole ou qu’il l’utilise à tort. Non, pas de flingue, mais de la vigilance. De toute façon, il n’aurait rien pu faire ce soir-là.

Le commissaire de quartier venait de finir sa journée et la nuit était tombée depuis un moment. Il avait emprunté le petit tunnel glauque qui mène au parking. Il fallait vraiment faire quelque chose pour les graffitis et l’odeur de pisse, ce serait la prochaine colle qu’il imposerait à un gamin en besoin de cadre. Nettoyer le mur et le sol, réinstaller la lumière sous son regard expert. Ensuite, proposer au centre de quartier de faire une belle fresque. Parce que là, il faisait peur ce tunnel, particulièrement la nuit, même si l’on n’y dealait plus ostensiblement depuis l’ouverture du poste. Quoique. C’était quoi ces ombres à la sortie ? Severino avait feint l’assurance par un pas lourd et des raclements de gorge. Normalement on reconnaissait sa démarche, merde, qui ça pouvait bien être cette fois-là ? Occuper l’espace, vite.

–      Bonsoir Messieurs !

Il s’était appliqué à prendre un ton autoritaire et détendu, il n’avait entendu les pas derrière qu’au dernier instant, s’était retourné en position de garde pataude. Ils étaient trois, s’ils étaient du quartier, on se moquerait de lui pendant longtemps à cause de sa réaction de peur. Silence. Il ne voyait pas leur visage. Il a senti les ombres de la sortie se rapprocher dans son dos.

–      Bonsoir inspecteur.

Et puis il ne se souvient plus. D’où était parti le premier coup, il ne pouvait pas le dire. De derrière ou de partout, peut-être. Ses souvenirs se limitaient à quelques images floues. C’était allé très vite de toute façon. Ils étaient au moins cinq, sans doute six. Difficile à dire, c’était la pénombre. Puis la nuit complète. L’inspecteur avait repris connaissance dans l’ambulance, trois dents en moins, le nez cassé, deux côtes pétées, l’épaule déboitée, une entorse au genou. Les gars s’étaient bien acharnés sur lui.

Voilà ce qui s’était passé. De son lit d’hôpital, il n’avait pas fière allure, le commissaire. Les tuméfactions de son visage étaient striées de cicatrices noires, ses arcades violacées tombaient en raton laveur. Severino restait un solide gaillard et ses agresseurs le savaient, raison pour laquelle ils l’avaient eu par surprise. Là, il ne ressemblait plus à rien, avec son corps massif et velu, bandé de partout, ses boursouflures et sa petite camisole pastel trop courte.

Lors de l’interrogatoire, il avait menti aux collègues. Enfin, il n’avait pas tout dit. De sa voix feufeutante, il avait prétendu ne pas avoir d’explication sur les mobiles de l’agression. Trop peur de perdre sa place, peur aussi qu’un d’entre eux en soit. Impossible de reconnaître les gars, il faisait nuit, ils portaient des cagoules. Quelques flashes revenaient à lui par instant. Des docks, un poing américain, un avant-bras tatoué, des lignes noires qui s’entrecoupaient en une sorte de Croix de Malte déformée. Ou était-ce autre chose, un bâtiment peut-être. Il n’avait aucune certitude et ça, c’était vrai.

–      On ne peut pas en rester là, commissaire. Le secret est trop lourd pour nous tous seuls. Deux attaques en moins de vingt-quatre heures, ça ne peut pas être du hasard. Il faut parler, demander de l’aide.

–      Bé boi veux piens afque véfé okohaha ! Veuveu papoupède !

–      Je comprends bien que vous y tenez à ce que vous avez fait aux Koalas, inspecteur, et que vous ne voulez pas tout perdre. Mais on risque peut-être plus gros. Votre projet de quartier est un succès et il ne sera pas abandonné. Notre enquête nous a déjà assez coûté, c’est aux autorités de prendre le relais. On n’y arrivera jamais seuls.

Ses membres épais s’agitaient dans sa nuisette. Non, il se débrouillerait. Une aide-soignante est entrée dans la chambre.

–      Un cadeau pour vous a été déposé à la réception, Monsieur Severino.

Une fleur, noire, sur un plateau. Du lys. Pas de carte, bien sûr.

J’ai bondi de ma chaise et dévalé les escaliers en boitillant. Les restes de la veille. Le réceptionniste était affairé à son smartphone.

–      Monsieur, on vous a apporté un lys noir pour l’inspecteur Severino. Pouvez-vous me décrire la personne qui vous l’a donné ?

Avec un calme arrogant, le jeune homme a terminé d’écrire, délicatement déposé son téléphone, puis il a très lentement tourné ses narines en direction de mon visage.

–      Je vous demande pardon ?

J’ai reformulé le plus calmement que je pouvais. Je scrutais la salle d’attente, peut-être qu’il était toujours là. Peut-être qu’il m’observait. Ou, non, pire, il était tranquillement sur le parking, il allait se cassait sans laisser de traces.

Ah non, alors, ce n’était pas possible, m’avait rétorqué l’employé. Déjà, il ne savait pas qui j’étais et n’était pas tenu de répondre à mes questions. Ensuite, ce n’était pas lui qui avait reçu l’objet. Il me faisait du « Monsieur » comme si j’étais un enfant. Dans un ultime effort de conciliation, il consentait cependant à interroger sa collègue.

–      Christelle, c’est toi qui as reçu un cadeau pour Monsieur Servoz ?

–      Severino, ai-je précisé.

Elle avait pris un air surpris, exagérément ignorant, faussement affecté, sincèrement agacé. Ce n’était pas elle non plus qui avait réceptionné l’objet. Ou elle ne s’en souvenait pas. Elle était en pause et il y avait du monde, elle était désolée. Il n’avait pas laissé de petit billet ? Le froncement de sa moue exprimait toute la condescendance de l’univers.

–      Navré Monsieur. On ne peut rien faire pour vous.

Ils faisaient cela tellement bien que j’avais presque honte de les avoir sollicités avec une demande anormale. Je suis remonté dans la chambre. De toute façon, le gars était loin.

–      Rien, inspecteur, je ne vois pas comment tirer la moindre information aux réceptionnistes sans avoir recours à la torture. Vous savez ce que signifie le lys noir ?

« Pas précisément », ai-je cru comprendre de ses balbutiements étoffés de postillons rougeâtres. Il existait bien une organisation ultra-réactionnaire française très marginale portant ce nom, mais il n’avait pas eu de contacts avec eux. C’était peu probable. Toutefois, les connotations liées à cette fleur ne laissaient aucun doute. Les groupes qu’il avait tenté d’infiltrer venaient de signer leur acte et ils n’en resteraient pas là.

–      Cassons-nous tout de suite.

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