Deux bobets

Nous étions parvenus à repérer un des membres du commando. Son visage n’était pas reconnaissable puisqu’il était couché sur la photo. Mais cela permettait au moins de relancer une enquête que nous considérions au point mort. Surtout, notre découverte confirmait que Douglas Taylor n’avait pas agi seul. Ce n’était donc pas un attentat-suicide, cet idiot s’étant probablement tué en raison d’une mauvaise manipulation. Severino ne tenait plus en place, son intuition était fondée.

Nous n’étions pas peu fiers, je dois dire. Contribuer à l’élucidation d’une énigme criminelle terroriste, à deux et à 6000 kilomètres de distance, là où les experts n’y avaient vu que du feu, ce n’était pas rien. Profitant de sa situation professionnelle, le commissaire avait obtenu un contact avec Interpol pour faire part aux enquêteurs internationaux de sa découverte. On se préparait déjà à répondre aux questions des médias, ce serait un sacré coup de pub pour les Koalas, pour sa police de proximité. Ça allait sacrément couper le caquet de cet imbécile de Léon-Blaise. J’avais laissé l’inspecteur seul à son bureau pour téléphoner — secret de fonction obligeait. Impatient.

Il est sorti sans un mot. Ses yeux rasaient le sol. J’ai dû insister pour qu’il m’explique un peu. On l’avait poliment — et froidement — remercié de son intérêt pour l’enquête. Autrement dit, nous étions deux crétins d’amateurs qui pensaient pouvoir résoudre un cas de terrorisme international sur la base de photos prises sur internet. Et lui, pourtant policier, s’était humilié à croire que nos intuitions pourraient être utiles aux centaines de spécialistes qui bûchaient sur l’enquête et qui avaient publiquement annoncé être ouverts à tout témoignage. On était aussi crédibles que des retraités croyant avoir vu des OVNIS. Comme s’ils ne pouvaient pas avoir fait les mêmes conclusions que nous — bien avant nous — sans faire part de toutes les évolutions de l’enquête au grand public. L’inspecteur était vexé comme un matou passé au jet. Moi aussi, bien sûr, je me sentais idiot. Mais ce n’était pas grave, flic n’était pas mon métier.

Et puis, si nous avions manqué de modestie, nous avions tout de même été en mesure de repérer un terroriste tous seuls. Certes, nous n’avions pas fait avancer l’enquête, mais notre raisonnement avait été à la hauteur de celui des professionnels. Avec beaucoup moins de moyens.

Au-delà, et malgré mes doutes systématiques par rapport aux intuitions de l’inspecteur, j’étais convaincu que les approches strictement policières et techniques ne suffiraient pas à cerner toutes les causes de l’attentat. Les réponses se trouveraient ailleurs, dans la société, dans les mouvements sociaux. Peut-être même dans la personne de Dyhia. Je n’abandonnais donc pas l’idée d’élucider l’intrigue de façon indépendante. Mais seul, puisque Severino ne m’appelait plus.

En attendant, je concentrais mon énergie au militantisme. L’attentat n’avait pas freiné le changement en cours. Je passais donc une partie de mon temps libre dans les quartiers ou dans les villages avec mon petit stand d’information, de cafés et de gâteaux. Le Mouvement humaniste visait avant tout à influencer les mentalités et considérait que la prise de pouvoir institutionnelle était quelque chose de secondaire. Autrement dit, pour nous, le vrai pouvoir c’était celui qui permettait de dicter les agendas politiques, c’était celui qui faisait qu’il ne pouvait y avoir de campagne électorale sans débat au sujet des thématiques que nous avions imposées.

Dans les années qui avaient précédé l’émergence du mouvement, ce pouvoir symbolique était détenu par les néolibéraux et les nationaux-populistes, qui étaient deux facettes du sarguisme, de la revendication politique de la loi du plus fort. Ces deux gangrènes idéologiques, qui se nourrissaient l’une l’autre, monopolisaient le débat public et semblaient détenir la parole « vraie ». De façon calculée ou non, ils avaient réussi à contaminer les élites, les médias et l’opinion publique avec leurs idéologies sarguistes. Autrement dit, un économiste ne pouvait être respecté que s’il partait du principe que les États étaient des sortes de parasites et que leur rôle devait se limiter à la sécurité. Quant aux politiciens, ils étaient sans cesse appelés à se positionner face aux « problèmes » qui étaient causés par « l’immigration massive » ou sur comment lutter contre les « abuseurs du système social ». Je ne dis pas que tout le monde adhérait à ces systèmes de pensée. De nombreuses personnes les refusaient. Seulement, elles étaient contraintes à lutter sur un terrain choisi par leurs adversaires ou forcées à tenir un discours d’opposition systématique, souvent maladroit. Par exemple, pour contrer la croyance extrêmement répandue dans nos sociétés selon laquelle les chômeurs étaient des profiteurs, la tentation était grande de nier tout problème, ou en tout cas de chercher à le minimiser. Et c’était juste sur le fond : la désindustrialisation de nos sociétés et la compétition à outrance étaient des enjeux beaucoup plus importants que les abus des aides publiques par quelques personnes. Sauf que ces « abuseurs » existaient quand même, quelle que soit leur importance, et que tout le monde connaissait au moins un type qui… En conséquence, tout acteur politique qui n’entrait pas dans le jeu des nationaux-populistes se décrédibilisait s’il niait les problèmes évoqués. Ou alors il jouait sur le terrain de son adversaire s’il décidait d’entrer en matière. Il en allait de même avec les néolibéraux : soit on acceptait leur dogme économique, soit on passait pour utopiste, voire communiste. Les humanistes et Dyhia en particulier avaient compris qu’il fallait donc avant tout conquérir le discours. C’était à nous d’avoir un coup d’avance et d’imposer notre vision du monde, et à eux de se défendre. Finalement, on s’en foutait que ce soit Robert ou Claude qui soit élu, ce qui comptait, c’était de déterminer sa marge d’action et c’était ce à quoi nous nous attelions.

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