Douglas Taylor

Le cours s’est mal passé. Cela arrivait. Je savais qu’il me fallait être plus cadrant avec eux, mais je n’y parvenais pas toujours. Les enfants avaient-ils senti ma tristesse ce jour-là ? C’est possible. La disparition de Dyhia, c’était comme un manteau réconfortant que l’on m’avait ôté à la veille des grands froids. Peut-être qu’ils étaient aussi perturbés par l’actualité, ces gamins. Comme tout le monde. J’aurais dû en parler avec eux au lieu d’insister sur les devoirs. Ils avaient besoin d’être rassurés également, je crois. Comprendre ce qui venait de se passer. Mettre des mots sur une tension qu’ils ressentaient. Ce n’était pas grave cependant, des petites erreurs que je rattraperais la semaine suivante.

Je ne souhaitais pas rentrer chez moi tout de suite, m’isoler dans mon univers fait de tasses de brocantes noircies par le café, de papiers qui traînent, de piles de bouquins. Surtout, je ne voulais pas retrouver l’écran préhensile de mon ordinateur, miroir moqueur de ma condition de garçon timide.

Je me suis arrêté pour lire le journal dans petit bistrot de l’avenue des Oiseaux, un des rares lieux de Lausanne où la barrière des clans n’avait pas encore séparé les humains. Quelques tables en bois foncé, un vieux dallage déterré lors de rénovations, plusieurs recoins. Côte à côte, des ouvriers en pause, une élégante octogénaire et son journal, une casse-pied qui se plaignait du dos, une étudiante au portable métallisé, un retraité qui avait été flic, un autre dont la jovialité irradiait. Des accents qui sentaient la terre d’ici ou le bitume, le cambouis, le temps d’avant, le pain de savon, la voiture neuve et toutes les régions du monde. Qui sentaient notre ville telle qu’elle était vraiment. J’ai sorti ostensiblement Le Monde que j’avais acheté au kiosque d’à côté, mais l’étudiante ne m’a pas remarqué. Trop concentrée à rédiger son mémoire. Tant pis pour ce jeu de regards de toute façon perdu d’avance. J’ai ouvert mon journal avec un sérieux affecté.

Les évènements de la veille occupaient naturellement la moitié des pages et offraient tribune aux analyses des experts les plus cotés du moment. Quelles seront les répercussions sur les mouvements boursiers ? Qu’allait-il advenir du Plan de Paix ? Le Mouvement humaniste pouvait-il survivre à la mort de Dyhia ? De nombreux articles aussi sur le déroulement de l’attaque, quelques témoignages, le point sur l’enquête en cours.

L’attentat n’avait pas encore été revendiqué. Toutefois, les autorités fédérales états-uniennes avaient révélé l’identité du terroriste décédé sur place. Il s’agissait de Douglas Taylor, dit Abu Massacre, un jeune blanc de 27 ans qui s’était converti au salafisme deux ans auparavant. Son profil n’était pas très original, échec scolaire, échecs sociaux, passion pour les armes, goût prononcé pour les films ultraviolents, puis conversion et radicalisation sur les réseaux sociaux. Il était mort dans l’explosion de sa propre grenade. Sans doute un suicide.

En revanche, l’enquête semblait piétiner au niveau des complicités. Si Douglas appréciait les vidéos de prêches fanatiques et de décapitation, il n’était pas inséré dans un réseau djihadiste connu. Cela aurait pu amener les enquêteurs vers la piste du « loup solitaire », mais dans ce cas comment expliquer les 12 autres explosions simultanées dont on n’avait pas retrouvé les auteurs ? L’imam de la mosquée que fréquentait Taylor avait été mis en garde à vue, mais libéré dans la soirée, faute de preuves. Il était certes connu pour son conservatisme, mais cela ne constituait pas un délit. Rien, à part ses contacts paroissiaux avec Douglas Taylor, ne le rapprochait techniquement du salafisme djihadiste. Il restait naturellement sous étroite surveillance.

Je me suis frotté le menton d’un air expert — l’étudiante ne me regardait toujours pas. À mon avis, l’hypothèse officielle tenait à peu près la route. Il est vrai que c’était étrange, comme attentat-suicide islamiste. Un seul mort sur les treize terroristes, pas de revendication par un groupe connu. Mais Abu Massacre correspondait au profil type du paumé radicalisé, comme son surnom ridicule en témoignait. Et il y avait aussi un mobile crédible : interrompre un processus de paix qui garantirait à Israël le droit à la sécurité. Que faire alors de la volatilisation de ses douze complices ? Inexplicable, à moins que Taylor n’ait actionné à distance des grenades posées préalablement. On ne pourrait pas savoir avant la publication du rapport des experts.

Je comprenais mal l’obsession de Severino à mener une contre-enquête depuis un autre continent. Il semblait convaincu que la clé de l’énigme résidait dans le Mouvement humaniste. Pourtant, cela paraissait tout à fait possible que Dyhia ait été tuée en tant que simple manifestante, sans avoir été désignée comme cible. Ou alors que les terroristes aient fait d’une pierre deux coups. Pourquoi douter absolument de la piste la plus vraisemblable ?

J’ai toutefois expédié au commissaire de quartier des documents sur le Mouvement humaniste depuis mon téléphone avant de quitter le bistrot. Pas un regard de la fille. De toute façon, je n’aurais jamais osé l’aborder sans un prétexte intellectuel ou politique.

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