Dyhia

Dyhia, cela a d’abord été une voix.

« Un samedi soir, des amis prennent l’apéritif dans un bistrot branché. La décoration est de type classique rénové, des serveurs à l’accent étranger se démènent. Ils sont beaux et bien habillés. Je les vois rire, échanger, s’écouter, se montrer. Sur leur table, quelques huîtres, des fromages, un caviar d’aubergines, trois iPhone et un Samsung. »

C’était encore quelques années auparavant, un autre de ces jours pâles au plafond gris, un de ceux que notre plateau sait le mieux faire, et la voix était sortie de nulle part. Une voix féminine au timbre grave et doux, qui passait en tête quand elle exprimait enthousiasme ou ironie. Une vidéo, quelques images et ces mots, un vocabulaire des plus simples. Les « r » étaient doucement accentués, avec application, comme pour cacher une habitude de les rouler. Mais cette façon délicatement tranchante et saccadée de parler, ce soin accordé à la prononciation de chaque mot, n’enlevait rien à la mélodie légère des phrases. La vidéo continuait sur le même ton.

« Ils ne se sont pas choisis par hasard, ils s’apprécient et partagent les mêmes valeurs. Je les entends parler de voyages à l’autre bout du monde, échanger du dernier essai politique commandé sur Amazon. Puis de souvenirs du temps de l’université, puis des amis qu’ils ont en commun, en particulier de l’un d’eux.

–          Oh ! Lui ? Je ne lui adresse plus la parole depuis qu’il a voté FN. »

Toujours cette voix de tête dans les exclamations.

 

«Tout d’abord, quelques “quoi?” offusqués. Puis un silence choqué: il a voté FN. L’opprobre est jeté: il ne faut plus lui parler, il n’est plus des leurs. Il ne s’agit pas simplement de colère, d’incompréhension ou de déception contre cet ami aux choix politiques regrettables. Désormais, ils ne lui parleront plus. Il est banni.»

Un de ces jours tristes et sans perspective. J’avais partagé mon humeur morne avec tous les personnages fades qui s’étaient trouvés sur mon chemin, au travail, dans le bus, dans la rue. Et j’avais reçu un peu de chagrin de ceux qui m’avaient demandé du fric ou si j’avais un problème. Je les avais repoussés d’un air mollement agacé. Las. De retour chez moi, je m’étais réfugié dans la lueur bleu pâle de mon écran. Ce rituel me plombait, je le savais et m’y livrais pourtant. Sans même y prêter attention, j’avais fait défiler le fil d’activité des réseaux sociaux dans l’espoir machinal d’y rencontrer quelque chose ou quelqu’un. Vaine et routinière recherche de récompense des jours de ciel bas.

Puis un clic distrait sur une vidéo au nom intriguant, « Le clanisme », et, soudain, cette voix grave et joyeuse à la fois, cette voix qui sentait un peu le soleil.

« Que reproche-t-on à ce jeune homme? Il a voté “facho”, comme ils disent. Il a donné sa voix à quelque chose de pas bien. Il est clair que son geste n’est pas louable. Mais ce n’est pas seulement l’acte qui est rejeté par mes voisins de table: son auteur aussi est exclu. Et je m’interroge.

Puisqu’il s’agit de confondre le jugement des actes et celui des individus, je me propose de faire passer à la barre ce groupe de belles personnes. Dans ma tête, bien sûr, je suis trop timide pour oser les aborder. À part ne pas donner leurs voix à des partis dangereux, qu’ont-ils fait concrètement pour lutter contre les discriminations les plus graves dont sont victimes les migrants? On me répondra que je ne n’en sais rien. Je veux bien. Mais que dire des conditions dans lesquelles sont fabriqués leurs portables? Et les serveurs étrangers sous-payés qui leur servent (et me servent aussi d’ailleurs) des plats de riches? Et que dire enfin du bilan carbone réel de ces voyageurs cosmopolites? Ne sont-ils, ne sommes-nous pas, également en train de donner “notre voix” à des injustices tout aussi graves que la restriction de l’accès de notre marché du travail que propose le FN? Alors que, de fait, cet espace est totalement fermé à l’entier du “monde pauvre” depuis toujours — ce qui ne les a vraisemblablement jamais particulièrement mobilisés.

 

Bien sûr, voter égoïste, voter clanique, voter exclusion, c’est un acte indéfendable. On ne mettra jamais assez en garde la France contre le danger que peut représenter l’idéologie du FN.

 

Mais ces personnes peuvent-elles affirmer sans mentir que leur réaction de rejet relève seulement d’une condamnation éthique et politique cohérente d’un geste? D’après moi, il s’agit avant tout d’une réaction identitaire, comme je suis aussi capable d’en avoir. Cet ami  n’a pas respecté les codes du groupe en affichant une position politique regrettable.

 

Si ce boycott était motivé par des raisons éthiques cohérentes, ces jeunes gens ne parleraient plus aux personnes qui ont des Iphones. Ils boycotteraient les bistrots qui ne paient pas assez leurs serveurs — ce que je ne fais pas non plus. Ces personnes bien-pensantes ne condamnent pas un geste politique condamnable, mais bannissent un ami pour avoir bravé les interdits élémentaires qui contribuent à l’identité de leur groupe, prétendument humaniste.

 

Exclure quelqu’un sur la base de son appartenance politique relève du clanisme et nous nous trouvons ici au cœur du problème.»

Dyhia Mostar était la figure de proue du Mouvement humaniste et sa voix m’avait littéralement harponné. Un personnage fascinant. Pourtant ce n’est pas en premier lieu le charisme de cette femme aux traits marqués par l’expérience, qui m’a touché. Certes, elle avait du chien et cela avait clairement contribué au succès du mouvement. La fameuse tresse gris-blanc d’un autre temps, le regard doux et malicieux, des rides de rire et de compassion, cet accent fabuleux, tout concordait pour exprimer une sagesse vive et rassurante. Mais à ce moment-là je ne savais encore rien de sa personne. Du monde sans espoir que reflétait mon écran avaient émergé une voix et un discours. Et c’est ce qui me parlait.

«Le clanisme, c’est agir principalement en fonction de son propre groupe. Cela implique aussi bien chercher à favoriser les siens au détriment des intérêts collectifs plus larges ou universels, que penser et se comporter en se conformant uniquement aux codes de son clan.

 

En ce sens, on peut considérer le discours politique xénophobe, par définition clanique, comme extrêmement dangereux et condamnable. Tout d’abord, parce qu’il est excluant. Plutôt que sur l’appartenance universelle à l’humanité, il met l’accent sur l’appartenance à un groupe particulier (la nation). Les différences sont exagérées et essentialisées. L’Autre devient ces différences. Ce n’est plus, comme nous, un humain avec ses limites, ses forces et ses valeurs, il devient ce que nous n’avons pas en commun. À partir de là, le pas vers la déshumanisation est plus facilement franchi. Il devient plus facile d’être indifférent au sort d’un autre humain lorsqu’on ne le considère justement pas comme tel. Et c’est cette indifférence qui permet, dans les cas extrêmes, d’aller jusqu’à tuer l’autre.»

On n’a jamais vraiment su d’où venait Dyhia Mostar. Il s’agissait d’un nom d’emprunt qui ne devait rien au hasard. Venait-elle réellement de Mostar, cette ville de Bosnie-Herzégovine qui avait été le théâtre de combats fratricides au cours de la première moitié des années 1990 ? Était-elle musulmane, serbe ou croate de Bosnie ? Venait-elle seulement d’ex-Yougoslavie ou avait-elle choisi ce nom en raison du vieux pont (détruit, puis reconstruit) qui était le symbole de la ville ? Quant à Dyhia, c’était un des noms que l’on attribuait à la Kahena, reine berbère de légende qui avait combattu les Omeyyades. Les mythes qui entourent la guerrière historique ont sans doute inspiré la Dyhia moderne. L’identité réelle de la Kahena reste en effet un mystère : icône de résistance nationaliste, féministe, voire même socialiste selon les interprétations postérieures, on ne s’accorde pas non plus sur sa religion : pour les uns, elle aurait été juive, pour d’autres, chrétienne ou animiste. Les projections sur son appartenance semblent surtout répondre à des besoins de récupération du mythe. Enfin, même si aucune source de l’époque ne va dans ce sens, une chanson traditionnelle berbère raconte que la Dyhia historique se serait convertie rapidement à l’Islam, mais aurait refusé la domination politique des Arabes. Sa foi musulmane l’aurait ainsi aidée à combattre courageusement jusqu’au dernier instant. Dans tous les cas, la vieille humaniste avait choisi un nom délibérément ambigu sur le plan identitaire. En même temps, dans la France qui l’avait accueillie et dans laquelle elle avait décidé de militer, tout en elle évoquait l’étranger. L’étranger indéfinissable que l’on se représente si souvent.

« La xénophobie divise et déshumanise, mais pas seulement. De par l’exclusion qu’elle implique, la xénophobie nous prive aussi du moyen de régler ce qui nous pose problème. Tout le monde est d’accord qu’il est peu productif d’insulter immédiatement son voisin si l’on souhaite qu’il cesse de tondre le gazon tôt le samedi matin. Il est nettement plus utile de dialoguer avec lui: cela crée un lien, permet d’exprimer nos besoins et de comprendre les siens. Il est donc plus facile de trouver une solution qui convient aux deux et — parfois même — de générer de la sympathie mutuelle.

 

Enfin, en mettant systématiquement en avant les défauts d’un autre groupe, le discours xénophobe génère un écran qui masque les propres défauts du groupe dont nous faisons partie. Il est tellement plus simple de critiquer l’autre que de se remettre soi-même en question. La xénophobie affaiblit la communauté d’appartenance, car elle empêche les remises en question dont elle a besoin. Ce n’est ainsi pas seulement pour des raisons d’éthique humaniste qu’il faut bannir toute xénophobie: c’est qu’elle est dangereuse pour nous-mêmes.»

Le Mouvement humaniste n’était pas un parti politique. Il avait une vocation bien plus ambitieuse : influencer le cadre des débats publics. À cette époque, tout discours politique passait par le prisme du néolibéralisme ou du populisme identitariste, deux cadres de compréhension du monde sarguistes, absolument inévitables et presque sans concurrent. Il y avait certes l’écologie, mais elle avait en partie été récupérée par les deux discours dominants. On avait tenté de résister à ces rhétoriques dangereuses et l’on était toujours tombé dans le piège. L’opposition systématique (et légitime) n’était rien d’autre qu’une défense désespérée, le réflexe d’un homme à terre. Pour les humanistes, il fallait cesser de résister lettre par lettre aux histoires fumeuses racontées par les populistes, arrêter d’être en réaction. Il fallait imposer une autre histoire. Ni Dyhia ni ses camarades n’avaient l’intention de proposer un nouveau système de pensée révolutionnaire. Le nom du mouvement, d’ailleurs, témoignait de la volonté de s’inscrire dans une continuité qui avait fait la force d’une part de l’humanité. Rien de spectaculairement changeant, donc, à part rappeler les fondamentaux qui nous unissaient. Et les réinterpréter à la lumière du jour nouveau.

« Si l’on résume mon propos, la xénophobie est dangereuse, car elle tend à déshumaniser l’Autre en l’excluant et en le réduisant à ses différences. Elle est contre-productive, car elle ne permet pas une compréhension des problèmes que nous souhaitons régler. Elle constitue un péril pour tout groupe, car elle empêche de salutaires remises en question.

 

Reprenons maintenant l’exemple de l’exclusion sociale de l’ami qui a mal voté. Ne s’agit-il pas également d’une attitude clanique de la part du groupe de jeunes gens? Quelles différences avec la xénophobie? En tant qu’identitarisme replié sur un groupe social soi-disant humaniste, cette attitude est justement déshumanisante, contre-productive et dangereuse pour le groupe en question. Comme la xénophobie, finalement.

 

Soyons clairs: il ne s’agit pas d’accepter le racisme ou la xénophobie, de cesser de les combattre. Je viens d’insister sur les dangers de tout clanisme. C’est une menace assez sérieuse pour être combattue de manière efficace et cohérente. Il faut combattre toute xénophobie, tout geste xénophobe — quitte à le punir selon la gravité de l’acte — sans exclure totalement les personnes qui auraient une telle attitude. En déshumanisant ces individus, on devient à notre tour identitaristes, ce qui est éthiquement inacceptable, pratiquement inefficace et réellement dangereux.

On pourra répondre à cela qu’une personne qui tient des propos xénophobes ou vote xénophobe a fait quelque chose de grave, contrairement à leurs victimes, discriminées sur la simple base d’une différence. C’est juste. N’oublions pas que cependant que, s’il fallait rejeter toute personne au comportement discriminatoire, on devrait également rejeter de nombreux membres de minorités. En effet, les hommes, français, allemands ou états-uniens, hétérosexuels et blancs ne détiennent pas de monopole en matière de rejet de l’Autre.»

C’était probablement cette douce malice qui faisait le charisme de Dyhia. Elle a pourtant toujours refusé l’étiquette de chef de mouvement qu’on lui collait souvent, se considérant surtout comme une des porte-paroles d’une mouvance. Elle assurait d’ailleurs à qui voulait bien l’entendre qu’elle ne faisait que répéter des discours qu’elle n’avait pas inventés. Sauf qu’elle savait mieux que quiconque donner une apparence simple et naturelle à ses propos. Elle ne proposait rien de nouveau, répétait-elle, rien qu’un peu de bon sens.

« Je ne suis pas en train de tenir des propos de mauvaise foi sur le “racisme à l’envers”. Je rappelle une évidence qu’on tend à oublier: le clanisme, et ce qui l’accompagne (rejet et déshumanisation de tout ce qui ne correspond pas aux normes du groupe), est un phénomène largement répandu sur la planète. Accepter des personnes de toute origine, de tout genre, de toute religion, c’est accepter également des pléthores d’individus potentiellement capables d’attitudes claniques. Et nous ne faisons pas exception à cela.

 

Ce ne sont donc pas les personnes qui doivent être rejetées (auquel cas, on devrait se rejeter aussi nous-mêmes), mais les attitudes discriminatoires. Et pour combattre plus efficacement ces comportements, il faut les comprendre. Pas les excuser, les comprendre, tout simplement. À cet effet, il faut dialoguer avec les personnes qui adoptent de telles attitudes. Et commencer par lutter contre la discrimination que nous commettons nous-mêmes.

 

Cela nous amène à nous questionner nous-mêmes, qui nous considérons comme humanistes, sur nos propres défauts. Nous devons examiner plus finement ce qui, parmi nos pratiques, relève de la tradition, voire du dogme, afin d’atteindre plus efficacement et de façon plus cohérente nos objectifs humanistes.»

C’était comme si je l’avais toujours su et pourtant j’étais surpris. J’ai jeté un regard distrait vers le ciel de cette journée froide. La couche blanchâtre de nuages continuait à recouvrir méticuleusement l’ensemble du ciel. Le temps n’avait pas changé. Dehors, chacun continuait à tirer la gueule pour soi. Cependant, à travers l’épais plafond qui recouvrait le jour, j’ai soudain imaginé un peu de lumière. C’était bête. Tout à coup, les passants, les immeubles, les rues, tout a semblé moins laid. Et j’y ai cru.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s