Erreurs

Il y avait cette statuette. Là, posée sur une vieille table aux pieds délicatement courbés. Au beau milieu du capharnaüm organisé de l’appartement Rue Leynaud. Une Malgache en pagne tressait les cheveux d’une jeune fille, les yeux fermés, le geste plein de tendresse. Sur le socle, une fissure suggérait un coup de ciseau en trop, une cassure du bois, un accident de vie peut-être. Le travail était fait main, à n’en pas douter. S’agissait-il de l’original ou d’une copie ? La douceur du bois semblait indiquer un vieil ouvrage, mais cela pouvait aussi être un objet de série destiné aux touristes. J’étais bien incapable de juger. J’ai caressé le dos courbé de la femme du bout de mes doigts jusquaa p pjusqu’à ma paume. J’aurais cru frôler une plume. Le dos, si lisse, et puis les aspérités des motifs qui fendaient le pagne.

Et Khereidine s’emballait dans ses explications, se calmait, s’affligeait, s’enthousiasmait à nouveau, puis se taisait, regardant au loin ou me fixant avec intensité. Tout en théâtralité. Moi, je n’en menais pas large. J’avais beau accuser, sous-entendre, questionner, j’avais le sentiment que le vieil homme dirigeait la conversation. J’étais là pour dissiper mes doutes sur une possible trahison humaniste, pour comprendre ce qui semblait mettre mon ami mal à l’aise, et je me retrouvais à subir une leçon de politique. Même s’il prônait la limitation du pouvoir de dominer, Khereidine gardait des réflexes autoritaires. Il me fallait reprendre le dessus, orienter la discussion vers les failles du Mouvement humaniste, ses échecs, ses éventuels conflits internes.

–          Tu n’es pas clair Khereidine : tu me dis que vous vous êtes plantés et tu as une réponse toute faite pour chacune des critiques que je formule.

Il a émis un triste rictus.

–          La mise en place, politique et pratique, des propositions de Dhyia a été plus compliquée. Elle n’a justement pas assez tenu compte du principe de réalité dont elle se réclamait pour élaborer son propre projet. La réalité, c’est comment les propositions sont appliquées. C’est aussi comment on passe concrètement d’un système à un autre, la transition.

Constatant le succès populaire des propositions de Dyhia, la vieille UE a rapidement pris des mesures. Les chefs d’État, commissaires et ministres responsables se sont mis d’accord sur une clé de répartition, ils avaient compris que la sortie de crise était dans l’intérêt de tous. Mais, à cause des pressions électorales, ils ont vite commencé à tricher. Chaque État dénonçait l’absence de zèle des voisins pour légitimer son propre laxisme. Mais tout cela, tu le sais, non ?

–          J’en ai entendu parler, bien sûr. Continue, s’il te plaît.

Le laisser justifier, laisser émerger les contradictions, les remords. Au fond du couloir, le plancher grinçait.

–          En gros, a-t-il repris, le compromis humaniste impliquait un retour d’ordre et de souveraineté des États contre une augmentation du nombre total de personnes reçues. Or, les dirigeants nationaux ont profité des moyens politiques qui leur étaient donnés pour diminuer dans la pratique le nombre de migrants. Ça a bien semé le foutoir et même empiré la situation dans un premier temps.

–          C’est ce que je disais tout à l’heure, c’est la faute de ces institutions européennes déficientes. Ce n’est d’ailleurs pas le seul problème de mise en œuvre que la Politique commune a rencontré, non ?

–          C’est vrai. Les centres de candidature hors de l’Europe ont été gérés de façon catastrophique. Au lieu de les ouvrir dans des États sankaristes, plus sérieux, plus éthiques, mais plus durs à la négociation parce qu’anti-impérialistes, l’UE a préféré traiter avec des dictatures en quête de nouvelle virginité démocratique. En plus de ça, la gestion interne des centres a souvent été confiée à des entreprises à but lucratif pour qui l’approche humaniste, voire même humanitaire, comptait peu. Ces lieux, vite surnommés « centres de tri humain » ou tout simplement « camps » étaient le théâtre de mauvais traitements et de corruption, sans parler de l’hostilité des populations voisines.

–          Ouais, c’est le nœud de notre problème. Comment faire appliquer des politiques humanistes par des institutions dysfonctionnelles ? Par quoi commencer ?

–          Par ce qui est possible. C’était du moins notre politique.

Mais la faiblesse de l’UE n’est pas la seule cause du problème. La transition en soi d’un système à l’autre était très délicate et je crois que même une Europe fonctionnelle n’aurait pas pu la mettre en œuvre sans provoquer de drames.

La Politique commune impliquait aussi, en parallèle à une plus grande ouverture, de plus nombreuses expulsions. Vers des centres d’accueil où les personnes pouvaient à nouveau tenter leur chance, certes, mais…

Il a fermé les paupières une seconde.

–          On avait oublié l’humain.

Il me regardait à nouveau, la main écartée en signe d’impuissance.

–          Les rêves, c’est la seule chose qu’on ne peut pas enlever à ceux qui n’ont rien. Comme tout le monde n’obtenait pas systématiquement de permis par les nouvelles procédures, nombreux étaient ceux qui continuaient à courir le risque du long voyage. Exclure des personnes qui ont tout misé sur une migration, y compris leur propre vie, c’est d’une brutalité rare. On ne peut faire de l’ingénierie avec des humains.

–          D’accord. Mais comme tu l’as dit, avant c’était encore pire. Désormais le message est clair : il est inutile de placer sa vie en jeu pour un permis de séjour. Et les gens renvoyés vers les centres d’admission ne perdent pas tout espoir.

–          Dans un monde idéal, a-t-il répondu d’un ton las.

Comme je le regardais intrigué, il a poursuivi avec une forme d’entrain amer.

–          Il aurait peut-être fallu penser à trouver des solutions avant de procéder aux expulsions ! Comment faire avec les personnes qui n’avaient plus de papiers ? Comment faire avec les États qui refusaient de reprendre leurs ressortissants ? Il y avait pourtant plein de pistes, obtenir des accords de réadmission contre des visas pour d’autres personnes, des programmes locaux d’aide au retour mis en place par les États sankaristes. Il y aurait eu des solutions, mais il fallait y penser bien avant la mise en œuvre.

Au lieu de cela, on a agi avec urgence, brutalité. Chacun dans son petit coin sans prendre en compte l’ensemble de la situation. C’est de la faute de l’UE, d’accord, mais on aurait dû prévoir leur incurie. On connaissait déjà les limites des institutions européennes à l’époque.

Les humanistes devaient faire des compromis pour sortir de l’impasse, mais ils ont mal joué. On n’aurait jamais dû accepter le principe des expulsions sans garantie effective d’une augmentation du nombre de migrants. On a ouvert la voie à une récupération sarguiste de notre discours.

–          Si je comprends bien, Dyhia a foiré sur ce coup. Elle pensait que l’ordre sauverait des vies et ses propositions ont généré un bordel criminel.

Khereidine a soupiré avant de reprendre.

–          Ce n’est pas si simple, Niil. Les migrations sont de toute façon le reflet d’un autre problème, l’inégalité. Dans l’accès aux ressources économiques, aux droits fondamentaux, à la sécurité physique. Se dire qu’on est tellement privilégiés que ça nous donne le droit de filtrer les êtres humains qui veulent seulement avoir la même vie que nous, c’est écœurant. Ce pouvoir, personne ne devrait être en mesure de l’avoir. La gestion des migrants, ce ne sont que des mesures d’urgence. Ce qu’il faut, c’est que chaque personne puisse être protégée de la violence, physique et économique, dans son propre pays. Et ce serait hypocrite de dire que les pays riches n’y peuvent rien. On n’est pas responsable de tout, mais la situation serait moins dramatique si on faisait appliquer les lois internationales par nos entreprises ou si on arrêtait de lécher le cul aux dictateurs de pays pleins de matières premières et aux puissances qui déclenchent des guerres.

Il n’y aura pas de solutions durables aux problèmes migratoires tant que les inégalités seront aussi flagrantes.

En attendant, des millions de personnes se trouvaient, se trouvent encore, du mauvais côté de l’inégalité, au point d’être prêtes à tout abandonner, à tout risquer, pour une vie meilleure. Il fallait prendre des mesures d’urgence, les moins inhumaines possible dans ce contexte chaotique.

Ne rien faire c’était cautionner l’insupportable. Et ne considérer que l’idéal en faisant abstraction de la réalité, cela revenait à ne rien faire. Le devoir humaniste c’était d’envisager toutes les possibilités, y compris celles qui nous dérangeaient beaucoup.

On ne sort pas proprement du chaos.

Dyhia avait fondamentalement raison : reprendre le contrôle des migrations, calmer les fureurs sarguistes, accueillir davantage et mieux. De nos jours le trafic d’êtres humains a diminué et, lors des derniers conflits, des centaines de milliers de réfugiés ont pu être pris en charge par une cinquantaine d’États sûrs. On n’a plus revu les scènes inhumaines d’exilés syriens tabassés aux frontières.

Bien sûr, si cela va mieux, c’est aussi grâce à la détente des relations internationales et au succès de mouvements sociaux comme les sankaristes ou les pachamamistes. Mais la nouvelle approche des migrations a également compté, elle est plus humaine et plus efficace. Il aurait fallu instaurer un tel système bien plus tôt, c’est la transition qui a posé problème, ainsi que sa désastreuse mise en œuvre, comme je te l’ai dit.

–          Dyhia a donc bien agi, alors ?

Il a froncé douloureusement les sourcils.

–          Elle a commis des erreurs d’appréciation très humaines. Stratégiques. Dyhia n’était pas une politologue, ni une politicienne. Son rôle, en tant qu’humaniste, était de rappeler des principes universels fondamentaux que la confusion tendait à faire oublier. Pas de dicter des mesures concrètes.

–          Elle aurait dû prévoir les conséquences ! Quand on a de l’influence, on est responsable de ses propos.

Face à mes questions, volontairement inquisitrices, Khereidine se voulait pédagogue. Cependant l’agitation de ses doigts effilés trahissait ses états d’âme.

–          Une seule personne ne peut pas tout penser juste, Niil. Dyhia n’est pas coupable de la récupération et de la mauvaise interprétation de ses paroles.

Les dynamiques claniques ont tout embrouillé. On aurait sans doute pu faire des propositions plus réalistes si les milieux de défense des migrants ne s’étaient pas braqués, s’ils avaient dialogué de façon moins dogmatique, s’ils nous avaient fait des contre-propositions au lieu de nous traiter immédiatement de bourreaux. On aurait mieux vu venir les problèmes. Mais le mouvement tient également sa part de responsabilité et de clanisme : on aurait dû être plus critiques face aux idées de Dyhia. Attaqués à gauche comme à droite, on a resserré les rangs. Exactement ce que l’on reprochait aux autres.

Il a jeté sa main désarticulée par-dessus sa tête en signe d’impuissance.

–          C’est allé trop vite, la situation était pourrie. Les solutions restrictives étaient aussi inhumaines qu’inefficaces, les approches dites « laxistes » bourrées de contradictions. On attendait désespérément des propositions plus originales. Le discours de Dyhia sur les migrations comblait un manque urgent, c’est pour cela qu’il a fonctionné.

Il regardait ses genoux.

–          Trop vite, bien sûr.

–          Et Dyhia ? Elle s’en est voulu ?

Il m’a de nouveau fixé. Solennellement.

–          Tu ne peux pas savoir à quel point.

J’arrivais au moment délicat. Ces mesures, ces politiques, je les connaissais déjà en partie. J’avais un peu joué au naïf pour faire parler Khereidine. Ce qui m’intéressait dans cette discussion, ce n’était pas l’implémentation de la Politique commune de migrations, mais bien les coulisses du Mouvement humaniste, le rôle de Dyhia, son influence, les rivalités dans les cellules-mères.

–          À t’entendre, Dyhia avait autant, voire plus d’autorité individuelle que n’importe quel chef d’État européen. Elle était dans une posture totale de domination.

Il me dévisageait silencieusement, je lisais un début de colère contenue.

–          On peut raisonnablement penser, ai-je continué avec un petit sourire, soit que Dyhia a chopé la grosse tête, soit que des personnes, moins bien intentionnées qu’elle, ont voulu prendre sa place.

–          Tu ne comprends rien, a-t-il explosé. Tu débarques ici avec ton air expert, carrément méprisant, et tu te permets de douter de la sincérité de Dyhia, du mouvement ! T’es de quel côté, mon gars ?

Constatant vraisemblablement ma confusion, il a repris la voix douce à laquelle il m’avait habitué.

–          Désolé de m’énerver comme ça. Je crois qu’on culpabilise tous pour cette histoire. On aurait pu éviter certains drames si on avait été plus prudents, plus modestes dans nos certitudes. Il aurait fallu davantage dialoguer avec les milieux concernés, trouver des accords de réadmission au préalable, plus réfléchir au calendrier de mise en œuvre. Sur le fond, je maintiens qu’on avait raison de chercher dans cette direction : accueillir plus, mieux, plus fermement si nécessaire, sécuriser les routes.

Il avait joint ses mains maigres. Son auriculaire droit est parti dans un spasme.

–          Nous avons a été victime de notre succès. Dyhia sous les projecteurs, tout le monde entendait notre message. Tout est allé si vite, les réseaux sociaux, l’enthousiasme populaire, les idées fusaient et elle assurait tellement.

Le vieux militant a réfléchi un instant.

–          Mais j’insiste : il n’y a jamais eu de conflit de pouvoir autour du leadership de Dyhia.

Il me pointait du doigt nerveusement.

–          Elle a toujours pris en compte toutes les opinions, ne s’imposait jamais ! C’est nous qui n’avons pas été à sa hauteur.

Khereidine s’est alors redressé avec autorité.

–          C’est quand que tu l’as vue pour la dernière fois, ai-je demandé comme pour changer de sujet ?

–          Je ne sais plus.

Il s’était à nouveau calmé.

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