Ethnocentrisme

Ethnocentrisme et clanisme

Le journaliste : Vous citez les Droits de l’homme, mais n’est-ce pas un peu ethnocentrique comme façon de voir ? Ce que je veux dire par là, c’est qu’il est clair que vous êtes inspirée par les idées des Lumières. Que répondez-vous aux personnes qui pensent que vous cherchez à imposer à l’humanité les valeurs de l’Occident ?

Dyhia : [rires] Comment vous répondre sans paraître irrespectueuse ? Ce genre de raisonnement échappe d’après moi à toute intelligence. Les principes humanistes constituent en effet les fondements de nos sociétés à vocation démocratique, souvent associées à tort à l’Occident. Mais ils sont aussi ceux qui ont façonné toutes les cultures. Avec d’autres mots parfois. L’humanisme, comme le sarguisme, est un universel.

Pour nous en convaincre, je vous citerai un extrait choisi de la Bible, une œuvre fréquemment utilisée pour célébrer la soi-disant supériorité de notre civilisation chrétienne.

Moïse vit que le peuple était incontrôlable, car Aaron l’avait laissé devenir incontrôlable : il allait être la risée de ses adversaires. Moïse se tint debout à la porte du camp et dit : Ceux qui sont pour le Seigneur, à moi ! Tous les fils de Lévi se rassemblèrent autour de lui. Il leur dit : Ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël : Que chacun de vous mette son épée au côté ; passez et repassez dans le camp, d’une porte à l’autre, et tuez, qui son frère, qui son ami, qui son parent ! Les fils de Lévi firent ce que Moïse avait dit : ce jour-là, il tomba environ trois mille hommes parmi le peuple. Moïse dit : Soyez investis aujourd’hui pour le Seigneur, chacun même au prix de son fils ou de son frère, afin qu’il vous accorde aujourd’hui une bénédiction. (Exode 32 ; 25-29)

Ce n’est pas un exemple frappant de civilisation ou de modération. Et il n’est pas exceptionnel : dans Genèse 34, les frères de Dina, enfants de Jacob, cherchent à venger leur sœur qui a été déshonorée par Sichem. Ils acceptent de la lui donner en mariage, à condition que ce dernier ainsi que tous les mâles de la ville se fassent circoncire. Je cite la suite :

Le troisième jour, alors qu’ils étaient souffrants, deux des fils de Jacob, Siméon et Lévi, frères de Dina, prirent chacun son épée, arrivèrent dans la ville en toute sécurité et tuèrent tous les mâles. Ils tuèrent aussi au fil de l’épée Hamor et Sichem, son fils ; ils reprirent Dina de la maison de Sichem et sortirent. Les fils de Jacob se jetèrent sur les victimes et pillèrent la ville, parce qu’on avait souillé leur sœur. Ils prirent leur petit bétail et leur gros bétail, leurs ânes, ce qui était dans la ville et ce qui était dans la campagne ;

ils capturèrent et pillèrent toutes leurs richesses, leurs femmes et toutes leurs familles, ainsi que tout ce qui se trouvait dans les maisons.

En fait, vous trouverez des chapitres de ce genre dans l’ensemble du Livre. J’ai choisi la Bible comme exemple, parce que les identitaristes s’y référent souvent, mais elle n’a pas le monopole de l’horreur. On peut aussi extraire des parties ignobles, réactionnaires ou simplement stupides de penseurs comme Rousseau, Voltaire, Marx, Hobbes, Locke, Kant, Luther ou Érasme.

Est-ce à dire que tout est à jeter, qu’il faut considérer notre civilisation et tous ces auteurs comme intrinsèquement dangereux à cause de certains contenus ? Si l’on se munit d’un minimum de bonne foi, on devine aisément une volonté humaniste dans la plupart des textes que j’ai nommés et c’est également le cas des autres traditions. L’Ancien Testament, claniste et brutal sous bien des aspects est empreint d’un désir — maladroitement exprimé — de protéger les personnes de la violence. Évidemment, il manquait à ce texte une prise de conscience de l’universalité de la valeur humaine, mais on était encore loin de l’ère de l’information globale, n’est-ce pas ?

Essayons plutôt de voir tous ces écrits dans leur contexte. Par rapport à la situation dans laquelle ils ont été rédigés, dans quelle direction vont-ils ? Vers une augmentation de la brutalité et un recul des droits accordés aux plus faibles ? Ou s’agit-il d’une tentative d’instaurer un peu plus de justice, d’égalité, de respect des humains, sans nécessairement rompre avec tous les aspects brutaux de la société d’alors ?

Partout, dans toutes les sociétés, dans la plupart des textes de référence, on trouve cette tension entre sarguisme et humanisme, des contenus brutaux et clanistes, mais aussi un dessein diminution des violences et de l’injustice. D’après nous, il est souvent dominant.

Ainsi, ces valeurs que nous défendons ne sont pas seulement humanistes, mais véritablement humaines. Universelles.

Le journaliste : À propos d’universalité, vous consacrez beaucoup d’énergie à lutter contre le clanisme. Vous estimez que c’est une attitude déshumanisante, donc violente, car elle réduit l’Autre à ses différences. Mais, désolé de vous provoquer une nouvelle fois, Dyhia Mostar, le clanisme ne fait-il pas intrinsèquement partie de notre humanité ?

Dyhia : Si je suis votre raisonnement implicite, il ne faudrait pas réprimer des comportements parce qu’ils constituent notre condition humaine. Je ne suis pas d’accord, vous l’avez deviné. Admettons en effet que les groupes humains sont « naturellement » claniques. Oui, admettons cela et quoi ? C’est un comportement qui a rendu possible la survie des groupes humains ? D’accord. Je vois bien les avantages qu’il peut y avoir à favoriser son groupe et à déshumaniser l’autre si l’on ne vit que de la chasse, que l’on est assez nombreux pour se reproduire et que les autres groupes humains peuvent constituer un danger. Dans ce contexte, d’accord, le clanisme est même nécessaire à la survie. Cette attitude n’est donc pas un mal en soi. Mais autorisez-moi à vous raconter une petite parabole.

Une femme et un homme habitaient une cabane à l’orée d’une forêt. Ils s’aimaient et vivaient tant bien que mal des fagots qu’ils vendaient au marché. Un matin, alors qu’il était rentré du village plus tôt qu’à son habitude, l’homme surprit sa femme se plaindre seule de l’inconfort de la cabane et des insectes contre lesquels elle devait se battre. L’homme prit peur. Il aimait tant sa femme et souhaitait son bonheur — à ses côtés bien sûr. Il ne supportait pas l’idée qu’elle puisse être malheureuse dans cette pauvre maison et qu’elle puisse partir pour cette raison. L’homme décida aussitôt de fabriquer un palais pour sa moitié. Or il ne possédait rien d’autre que ses mains. Dans le but de garder sa femme heureuse et près de lui, ne se consacra plus qu’à gagner de l’argent. Bien que fatigué par ses journées de labeur, il commença à travailler la nuit. Il eut l’idée de fabriquer des statuettes en bois et de les vendre sur le marché. Il taillait ces pièces avec tant d’amour qu’elles eurent un succès immédiat. L’homme travailla de plus en plus tard, dormit de moins en moins. Afin d’en vendre encore davantage, il engagea des ouvriers et des marchands. Désormais, il passait à peine quelques heures par jour dans sa petite demeure. Il n’entendait plus sa femme lui raconter comment elle avait passé sa journée, il n’avait plus de temps pour blottir sa tête contre sa poitrine. Cela ne durerait pas, se disait-il, son rêve serait bientôt réalisé, car il avait réuni assez d’or pour bâtir le palais. Sa femme ne connaîtrait plus l’inconfort. Cela lui prit encore plus de temps, il fallait surveiller le chantier, mais il obtint finalement le plus merveilleux et le plus luxueux des édifices qu’on pouvait imaginer. Il courut à l’orée de la forêt pour annoncer la nouvelle à celle qui comptait plus que tout, mais trouva la maison vide. Elle avait foutu le camp, lasse de l’absence de l’homme qu’elle avait pourtant aimé.

Il avait acquis son aptitude à gagner de l’argent dans le but de rendre sa femme heureuse et de la garder près de lui. Au final, c’est justement son obsession pour l’argent qui l’a éloigné d’elle. L’outil s’était retourné contre son utilisateur, si je peux m’exprimer ainsi.

La plupart des caractéristiques de notre espèce peuvent tantôt se révéler nécessaires à la survie ou causes d’autodestruction. Le stress permet de fuir face à un ours, de résoudre une situation professionnelle complexe et peut mener au suicide. L’agressivité est une excellente arme de défense, mais elle génère aussi des conflits à notre désavantage. Il en va de même du comportement d’accumulation et de l’égoïsme, tout comme d’ailleurs de l’empathie. Ces comportements sont en fait des outils qu’il faut utiliser au bon moment. Un marteau piqueur, c’est quelque chose de fantastique, si vous ne l’employez pas pour vous curer les dents. Dans le même ordre d’idées, Bernard Stiegler parle de pharmakon pour désigner tout objet technique, à la fois remède et poison.

De même que notre comportement d’accumulation peut conduire paradoxalement à l’épuisement des ressources, le clanisme peut aller contre l’intérêt des individus qui constituent les clans, voire même conduire ces clans à leur propre destruction. Dans un monde globalisé et interdépendant tel que le nôtre, le clanisme devient même une maladie sociale, un obstacle au bien-être de l’humanité.

J’en reviens donc à votre question. Oui, le clanisme est un comportement humain qui ne disparaîtra sans doute pas. Cependant, dans le contexte actuel, il est dangereux pour les individus et les groupes. Si l’on ne peut pas l’annihiler de notre code génétique, permettez-moi l’expression, on peut tout au moins le réfréner quelque peu, ne pas en faire le principe fondateur de nos sociétés.

Le journaliste : La vision des humains que vous dépeignez est assez pessimiste. Des êtres condamnés à réprimer leurs tendances naturelles au stress, au clanisme, à l’accumulation. On croirait parfois entendre un discours religieux sur les bas instincts. Ne faut-il pas vivre avec ces derniers ? N’est-ce pas un peu contradictoire par rapport à l’espoir que vous cherchez à incarner ?

Dyhia : Ça le serait si les humanistes se contentaient de dépeindre les humains uniquement en ces termes. Et si, comme vous le dites, on devait passer notre temps à réprimer des instincts qui ne demandent qu’à s’exprimer, l’on pourrait se poser la question du sens fondamental de tout cela.

Je crois au contraire que nous avons une vision plutôt positive des êtres humains. Nous vivons toutes et tous avec nos propres peurs et égoïsmes. Les comportements claniques nous permettent également de trouver notre place dans les groupes sans trop réfléchir. Le stress est nécessaire à la plupart des réalisations, je ne vous cache pas que nous n’aurions sans doute jamais lancé le mouvement sans l’aide salutaire de l’adrénaline [rires]. Mais nous ne limitons pas l’être humain à ces comportements. Nous sommes tout autant capables d’empathie, de sens de la justice et de sacrifice pour une cause transcendante, qu’agressifs. Ce sont des circonstances extérieures, ainsi que des choix personnels, qui déterminent quel comportement sera adopté par un individu dans telle ou telle situation. Cela relève donc à la fois de la responsabilité de la société d’encourager les bons comportements, quitte à employer éventuellement la contrainte dans les cas extrêmes, et de la responsabilité individuelle des individus de choisir quels traits de leur humanité ils mettront en avant.

Au contraire du populisme sarguiste, pour penser la vie en société, nous nous référons à ce qu’il y a de meilleur en l’humain, l’empathie, la générosité, la justice et non pas à ses instincts les moins sociaux, mais qui sont parfois utiles pour assurer notre survie en milieu hostile, la peur, l’égoïsme, l’agressivité. Même si nous considérons leur existence. Dans le contexte actuel du 21e siècle, les humains ont bien plus à gagner à la coopération qu’à la défiance s’ils veulent vivre dans un système économique viable, s’ils souhaitent continuer à satisfaire leurs besoins les plus essentiels sans se retrouver à court de ressources, s’ils souhaitent éviter de graves conflits civils ou internationaux.

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