Europe

Europe

J’étais inquiet pour Isabel. Je me sentais coupable aussi. J’avais imaginé qu’elle prendrait des renseignements sur Notis auprès de ses amis gauchistes, qu’elle consulterait quelques ONG tiers-mondistes ou qu’elle tenterait, en tant que chercheuse, d’obtenir l’accès aux archives historiques (et publiques) du groupe. Pas qu’elle envisagerait carrément d’espionner, elle, « petite intervenante sociale » une des plus grandes entreprises de la planète, que nous soupçonnions d’armer des gangs, peut-être même d’avoir organisé un attentat. Elle semblait fonctionner uniquement ainsi, Isabel : indignation — impulsion – action. Peur ? Jamais. Alors j’avais peur pour elle.

Par ailleurs, je culpabilisais d’autant plus que je doutais de la pertinence de mon enquête. C’était Khereidine qui avait relancé la piste Notis. Or, je ne pouvais m’empêcher de ressentir une ambivalence à son égard. Au départ, je me suis senti immédiatement bien à ses côtés, comme un gamin auprès de Tonton. Il avait quelque chose de sympathique et rassurant. Une voix douce, des airs de Brassens algérien, une profusion de plaisanteries sous la moustache, des rides qu’il jetait à la volée au moindre rire. Il était bonhomme et généreux, mais pas seulement. Il avait connu Dyhia personnellement et, d’une certaine façon, il y avait un peu de Dyhia chez lui. Quand il prenait la parole depuis son fauteuil à bascule au coin de la pièce, c’est comme s’il se trouvait au centre. On l’écoutait. C’était un merveilleux conteur et un orateur hors pair. En même temps, quelque chose m’avait gêné lors de notre dernière rencontre et je commençais à peine à comprendre quoi. Sous son charisme de vieux sage méditerranéen, c’était lui qui menait les débats de la cellule lyonnaise. Avec pertinence, bienveillance et bon sens, d’ailleurs. La parole était certes ouverte, mais on semblait craindre le jugement de l’ancien combattant. Il était au centre. Et quand j’avais émis la possibilité d’une piste humaniste, il avait carrément balayé mes hypothèses avec autorité. D’une certaine façon, Khereidine avait quelque chose de patriarcal. Avec mes doutes sur sa figure, c’étaient toutes mes certitudes sur Dyhia elle-même qui s’effritaient. Bien sûr, je ne pouvais pas la soupçonner d’avoir une responsabilité dans l’attentat qui lui avait coûté la vie. En revanche, elle avait toujours fait office de modèle pour moi, une sorte de sainte qui montrait l’exemple, alors que je ne l’avais connue qu’en vidéo. Pouvait-elle avoir eu une dérive autoritaire ? Quelque chose m’avait perturbé et je voulais tirer les choses au clair. Avais-je été dérangé par la nature dominante de mon nouvel ami ou avais-je plutôt senti qu’il me cachait la vérité ?

J’ai repris mon chemin. Il avait pleuviné et j’ai glissé sur une pierre de la Grande Côte, me suis rattrapé comme j’ai pu. J’espérais être seul et me suis retourné pour m’en assurer. Ça aurait pu être pire, il n’y avait qu’un seul type, quinze mètres en arrière, un grand blond au nez tout foutu. Sale gueule, tout rougeaud, je m’en foutais de son opinion.

Khereidine m’a bien accueilli, comme à son habitude. Il m’a servi un thé. Je lui ai fait part de certains de mes doutes, il a soupiré.

–          Je n’ai jamais prétendu que Dyhia était à l’abri des erreurs. Désolé si j’ai pu te donner cette impression. Tu comprends, ça fait moins d’une année, c’est encore difficile pour moi.

Il a éclairci sa gorge.

–          Dyhia n’était pas une déesse, elle était honnête, je crois, très intelligente. Elle a aussi pu se planter. Elle l’a regretté. Tu as entendu parler de la Politique commune de migrations ?

Évidemment, j’en avais entendu parler.

–          Tu veux parler de cette séquelle dramatique des institutions de l’Europe ?

J’espérais avoir ainsi fidèlement montré mon adhésion aux propositions humanistes. Avec le recul, je tenais un peu du croyant, voire même du clébard. Peut-être du claniste.

–          Oui, les institutions européennes sont en cause dans les conséquences navrantes de cette politique. Mais cela n’enlève rien à notre responsabilité, puisque nous avons soutenu les propositions de Dyhia.

–          Et alors ? Dyhia n’a fait que suggérer un programme. Et il a été mal appliqué. Est-ce cela que tu lui reproches ? Est-ce que Marx est responsable du Goulag ? Einstein de la bombe atomique ?

De ce que j’en savais, les décisions de politique migratoire qui avaient caractérisé les dernières années de l’Union européenne, avaient été implémentées de façon chaotique. Elles avaient été inspirées par différents textes de Dyhia, mais la plupart des humanistes considéraient que le relatif fiasco de la PCM était dû à la désastreuse mise en œuvre de bonnes idées par les États membres d’une union en fin de vie.

À l’époque, l’Europe que l’on connaît maintenant n’existait pas encore. Loin d’avoir les vertus démocratiques de la Confédération Européenne d’aujourd’hui, l’UE du premier quart de ce siècle était avant tout un club de chefs d’États et de technocrates. Il y avait bien sûr une sorte de Parlement, mais c’était un organe législatif de pacotille, même s’il tendait à s’affirmer.

Il faut savoir qu’à l’époque les décisions les plus importantes étaient prises soit par les exécutifs nationaux, soit par des fonctionnaires représentants les États. On créait donc des normes à Bruxelles, qui étaient le fruit de projets technocratiques passés au moulin des intérêts particularistes des dirigeants, de ceux avaient la plus grande gueule, ou la plus grande économie. Ensuite, ces normes étaient appliquées, du haut vers le bas. Sans compter le rôle des lobbies. Cela signifie que les individus et les petites collectivités n’avaient pas de pouvoir d’initiative, leur rôle se limitait, sinon à l’obéissance, à l’expression d’un ras-le-bol par référendum ou par l’élection de représentants souvent extrémistes.

Il n’y avait pas de vraie conscience européenne et il n’y avait pas de débat politique commun. À l’époque, pas d’élection du Gouvernement européen, pas de chaînes de TV suivies dans toute l’Union. On n’avait pas encore créé le système exécutif d’aujourd’hui : un premier tour où chaque État membre élit à la proportionnelle cinq candidats ; un second tour où les quinze membres de l’exécutif sont choisis au scrutin majoritaire par l’ensemble des Européens à raison d’un candidat pour chacune des quinze zones démographiques ; le président de l’exécutif élu par ses pairs. Donc, pas d’élection internationale des quinze ministres dans l’ancienne Europe.

Le système actuel, qui interdit aux habitants d’une zone de voter au second tour pour les candidats de leur propre zone, a bien sûr plein de défauts. Mais il a le mérite d’avoir rendu les campagnes continentales. Des partis européens se sont constitués autour d’enjeux communs, cela a fait émerger des grandes figures politiques internationales, en même temps que l’élection d’un collège exécutif a aussi un peu dépersonnalisé la politique. On a vraiment une arène politique d’une autre échelle, même si cela n’a pas effacé les débats nationaux, ni même régionaux et communaux.

De façon générale, l’Europe est plus forte, plus démocratique et plus légitime, car, si elle produit moins de normes aujourd’hui qu’avant, les citoyens ont beaucoup plus la possibilité de débattre de ces règles. Et d’en proposer d’autres. Désormais, les populations participent davantage à la prise de décision centrale et, paradoxalement, subissent moins de règlements et procédures de la part de Bruxelles. Peut-être que l’instauration d’un système de référendum et d’initiatives a joué un rôle en ce sens.

C’est ce mélange de souplesse et de cohérence qui a fait aussi bien la force et la légitimité de la Nouvelle Europe. D’un côté, une confédération moins centralisée, moins uniformisée, l’autonomie maximale des villes, des régions et des États membres, la possibilité pour chaque collectivité de faire sécession à condition d’obtenir plus de 67 % des votes ou deux fois la majorité absolue à cinq ans d’écart, l’abandon de la gestion par normes bureaucratiques centralisées, la mise au pas des lobbies. De l’autre côté, une vraie scène politique européenne, l’armée commune qui a rapproché les citoyennes et citoyens tout en assurant notre influence stratégique, l’acceptation de l’idée d’une Europe plus petite, mais plus soudée, l’affirmation des valeurs humanistes comme centrales pour l’union, ce qui nous amené à exclure des États membres pour cause de politiques sarguistes. Une Europe moins à cheval sur les procédures, sur l’uniformité, mais plus solide sur ses valeurs, une Europe qui a réellement intégré toutes ses populations.

Bien sûr que la construction européenne a été coûteuse, difficile. Les débats sur l’intégration de la Pologne et de la Hongrie ont été très douloureux, mais on est restés cohérents sur nos valeurs. On n’allait pas faire la leçon aux populations de ces États — en tant que peuples souverains, elles étaient libres de choisir leurs dirigeants, on n’allait pas cesser de commercer, on n’allait pas exclure leurs ressortissants qui étaient en Europe, mais on ne pouvait pas non plus conserver au sein de notre union politique des gouvernements ouvertement sarguistes.

Bien sûr qu’on s’est sentis cons quand, isolés, ils ont été intégrés, plus ou moins volontairement, à l’Empire Fédéral nouvellement constitué et clairement dominé par la Russie. Mais au final, c’est justement la diversité des peuples qui composent cet empire qui a permis au Mouvement Anarchiste Institutionnel russe de triompher et de faire basculer le pouvoir présidentiel. On a foutu la paix aux collectivités qui ne partageaient pas nos valeurs. Ainsi, nous avons cessé de renforcer les extrémistes russes, polonais ou hongrois en leur faisant la morale, nous avons préféré nous concentrer sur nos propres tendances sarguistes — et on avait du boulot ! Le rejet de l’Occident n’était donc plus un argument électoral. Les peuples de l’Empire russe du vingt-et-unième siècle ont alors redécouvert sereinement et sans pression identitaire externe à quel point leurs cultures étaient riches en penseurs antiautoritaires. La lecture des classiques et des anarchistes n’a plus été l’apanage d’une élite progressiste, mais a constitué la base d’une nouvelle culture populaire. À la différence de la fin de l’URSS, ces mouvements ne se sont pas compromis avec un soutien politique états-unien. Surtout, la chute de « l’Homme de cire », surnom que l’on donnait au vieillard ultra-médicalisé qui dirigeait l’empire de façon autoritaire, n’a pas donné lieu à la débâcle des institutions étatiques. Le MAIR avait pris soin de renforcer la participation citoyenne à tous les niveaux, avant de lancer sa révolution. En fait, on n’a pas tranché la tête de l’ancien régime, celle-ci est tombée parce que le socle avait déjà été intégralement remplacé. L’Empire russe, libéré de sa figure tutélaire et de son régime centralisé, a de cette façon gagné en soft power. C’est devenu un modèle. On parle ainsi de nos jours d’un projet d’Union Eurasiatique qui unirait les États de la Confédération Européenne et de l’Empire, sans dissoudre ces dernières organisations.

Aujourd’hui, loin d’avoir été uniformisés par l’union politique, nous sentons pourtant que nous partageons cette même chose publique, que nous gérons ensemble nos problèmes communs, avec et malgré nos différences.

C’est donc dans ce contexte des dernières années de la vieille Union européenne que le Mouvement humaniste avait suggéré une nouvelle approche des migrations. Dyhia s’était beaucoup exprimée à ce sujet, à travers des critiques, et des propositions dont certaines avaient fortement influencé la politique européenne.

–          Je ne nie pas la faute des gouvernements des États membres de l’Europe, a repris Khereidine. Ce que je dis, c’est que le programme de Dyhia en termes de migrations contenait les germes de son échec. Nous aurions dû le voir.

–          Explique-moi, alors.

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