Brutalités

Ça grouillait. De valises, de jingle SNCF, de familles qui relisaient, inquiètes, leurs documents de voyage, plein d’employés pressés, agacés par la présence d’obstacles sur leur route, de couples sacs au dos, de petites fripouilles, d’annonces à la voix douce et métallique. D’habitude je haïssais la Part-Dieu. Sa foule en mouvement permanent, ce lieu de passage bouillonnant de nervosité qui n’offrait pas un coin de repos, d’intimité. Pourtant, ce jour-là, je m’y sentais bien. Ce remue-ménage me rassurait, j’avais le sentiment de me pouvoir dissoudre dans l’anonymat. Me dissoudre et tout oublier.

La veille, j’avais cru mourir. J’avais vu le canon pointé sur moi, à bout portant. Puis Raoul m’avait épargné, peut-être au risque de sa propre vie. Il avait tiré deux coups dans le mur alors que j’étais à sa merci. Une façon de faire croire à ses complices qu’il m’avait raté. Je ne pouvais désormais plus rester à Lyon, je n’aurais pas trois fois la même chance. David et Khereidine m’entouraient, bienveillants. L’un m’avait hébergé pour la nuit. L’autre m’avait ramené un expresso depuis le Cafécyclette. Il avait passé son bras sur mon épaule, comme pour me cacher. Il souriait gentiment, peut-être sincèrement, de toute sa moustache. Ils avaient organisé notre départ vers la clandestinité, hors de France. Je n’avais pas le choix de leur faire confiance. Le train nous permettrait de fuir sous de faux noms. J’étais encore sous le choc, évidemment. Raoul avait dû recevoir l’ordre de me liquider et il avait renoncé. Par peur, par amitié malgré nos différences, par humanisme ou tout à la fois, je l’ignorais. En tout cas j’étais bien vivant et je ne le devais qu’à lui.

Et puis il y avait Marseille. En donnant cette maigre indication à Léon-Blaise, j’avais causé un massacre. Isabel y était peut-être passée. Non, je ne pouvais pas croire ça. C’était trop abstrait, trop loin. Je n’avais rien fait de mal, j’avais aidé un type à retrouver une amie. Un chauffeur de taxi qui transporte un meurtrier sans le savoir n’est pas responsable du crime auquel il contribue. Isabel devait s’en être tirée, c’était impossible autrement.

L’arrivée de Severino m’a sorti un instant de mes états d’âme. Pantacourt, casquette de trekking, il traînait une immense valise derrière lui. Presque aussi grosse que lui. Éclat de rire général.

–      Vous avez pris votre collection d’enclumes inspecteur ? lui a lancé Khereidine de toutes ses rides taquines.

Le commissaire n’a rien répondu, nous a salués d’un haussement d’épaules. Il était là, c’est ce qui comptait, à peine en retard. Il n’était pas d’humeur à plaisanter, Severino. Nous nous exilions une seconde fois pour sauver nos vies et toutes ses méticuleuses précautions de cerbère surarmé n’y avaient rien changé. Moi, si, je rigolais. À le voir ainsi vêtu, comme un petit papa en vadrouille. L’absurde est le remède, au moins provisoire, à tous les maux.

Voyage pénible, évidemment. En ce temps-là, la SNCF n’avait pas encore été réformée. Enfin, elle avait subi pléthore de réformes, mais dans le mauvais sens, loin d’en faire un vrai service public, solide, fiable et orienté vers l’avenir. Alors qu’il y avait urgence écologique. Au lieu d’effacer les lourdeurs de la centralisation et de la rigidité étatique, la marchandisation des transports publics et la robotisation avaient empiré les défauts du secteur. Et la concurrence des vols low cost avait ôté la rentabilité du rail. Chambord avait bien essayé d’instaurer des taxes fixes au décollage pour rendre les sauts de puce en avion moins attrayants que le train, tout en taxant modérément les longs courriers. Il espérait financer de la sorte les transports publics écologiquement plus rationnels, mais il avait dû renoncer sous la pression des autres chefs d’État.

Comme l’avait craint Dyhia, la première tentative d’appliquer les principes humanistes au niveau national était en train d’échouer. Tout d’abord, parce que Chambord avait joué le jeu du pouvoir individuel, trahissant ainsi l’essence humaniste. La France jacobine ne pouvait pas se transformer d’en haut sans le concours du corps citoyen, non pas à coup de bulletins de vote, mais de participation véritable à la politique, des régions, des communes, des quartiers, des immeubles. Cependant, Chambord s’était montré relativement fidèle à ses engagements. Disons qu’il aurait pu faire preuve d’encore moins d’intégrité, compte tenu des circonstances. C’est que la fonction de Président de la République, si elle suffisait à monter à la tête de son détenteur, était en réalité celle d’un petit chef. Son titulaire pouvait bien tyranniser ses subordonnés, il était complètement impuissant pour résoudre les problèmes qui se posaient à son pays. Puisque leurs origines transcendaient les frontières. Tant que les États se tireraient dans les pattes à coups rabais d’impôts, les collectivités seraient privées de moyens d’agir. Ainsi, le petit Chambord avait beau multiplier les visites diplomatiques avec ses costumes élégants et son sourire charmeur, il était condamné au marasme tant que les populations de la plupart des États ne prendraient pas conscience de leur intérêt commun à supprimer la concurrence fiscale. D’où l’importance d’un mouvement, et non pas d’un parti humaniste.

Alors, le résultat de toute cette saloperie néolibérale, c’était les retards, les files d’attente interminables à cause desquelles on ratait des trains, des pilotes épuisés qui parfois s’endormaient au travail, des fréquences de desserte en baisse constante, des dizaines de changements et de correspondances absurdes, l’immense valise de Severino qui n’entrait pas dans le train (il aurait fallu remplir au préalable un formulaire de réservation payante sur internet), des agents de sécurité sous-traitants qui ressemblaient à des repris de justice, nos ventres aigris par des cafés trop chers. Enfin, ces annonces où une voix de femme robotisée nous traitait de clients, niant ainsi le fait que nous étions des citoyens, usagers et acteurs à la fois des services publics. Finalement Severino avait réussi à faire passer sa gigantesque malle et l’avait installée sur la banquette, à sa place.

Nîmes. Deux heures à poireauter dans l’attente d’une correspondance. Je voulais en profiter pour manger une assiette près des arènes, mais l’inspecteur a hoché la tête d’un air étrange. Il m’a entraîné presque sans dire un mot dans une ruelle déserte au sud de la gare. Son immense bagage tremblait sur toutes les aspérités du trottoir.

Alors il l’a ouvert. J’étais horrifié. Recroquevillé en fœtus au fond de la valise, baignant dans une infecte odeur d’urine, Léon-Blaise se débattait contre la lumière qui brûlait ses yeux. Il portait des marques de coups au visage. Même à moi, il me faisait pitié. J’ai protesté.

–      Qu’avez-vous fait, inspecteur ?

Il est resté impassible.

–      Raison d’État. Maintenant il est mûr.

Puis il pointé une arme sous le menton de sa victime.

–      Écoute petit gaucho raté. On a tenté de nous tuer à trois reprises à cause des intérêts que tu sers. On est de nouveau en fuite par ta faute. Et parce que tu as cafté à je ne sais qui où se trouve Isabel, il y a eu des morts. Peut-être Isabel elle-même. Tu en es responsable.

Severino s’est détendu, il regardait au loin. Soudain, il a brusquement ressaisi Léon-Blaise au col en pressant violemment le canon contre sa tempe.

–      Alors je l’ai mauvaise, tu vois.

Il a rangé son arme.

–      Je n’ai plus rien à perdre et je ne peux pas non plus te livrer à la police, parce que je suis désormais réduit à la clandestinité. Encore une fois par ta faute. Je ne vais pas prendre le risque de tirer un coup de feu en pleine ville. Qu’est-ce que tu ferais à ma place ?

Léon-Blaise lui a jeté un regard fait de respect et d’espoir. L’inspecteur lui a doucement soufflé.

–      Je vais te passer à tabac, jusqu’à ce que tu meures. Ou que tu parles.

Et sans attendre, Severino a commencé à l’étrangler. J’ai tenté de l’en empêcher et le flic m’a allongé d’un gros coup de genou dans le ventre. J’étais sans souffle, effaré, il m’a fait un clin d’œil discret avant d’envoyer son poing dans la mâchoire de Léon-Blaise. Ça n’a pas duré. Le traître est passé à table immédiatement.

C’est que Notis avait un dossier sur lui. Ils l’avaient convoqué trois ans auparavant, ils étaient en mesure de prouver sa participation à des actions violentes lors d’une manif et, mieux encore, ils disposaient d’une vidéo de ses relations sexuelles avec une étudiante. Pas de quoi le faire croupir en prison, mais assez pour compromettre sa carrière universitaire. Il n’avait pas hésité longtemps, d’autant plus que Notis ne lui demandait pas grand-chose, au départ. Il devait simplement contacter François Mérigot, le leader d’un groupe de gauche radicale française, le Front Unifié Contre le Kapital, s’assurer de ses convictions anti-humanistes et faire un rapport à Notis. Dans un deuxième temps, l’entreprise de Montreux l’avait dépêché auprès du tribun avec une enveloppe scellée.

–      Mérigot avait lu le mot, puis il m’avait demandé de partir.

Et Léon-Blaise s’est mis à sangloter. Severino lui a tendrement relevé le menton et l’a interrogé d’une voix de miel.

–      C’est vraiment vraiment tout ? Plus rien du tout ?

–      Plus rien jusqu’à la semaine passée. Notis m’a envoyé vers Niil pour savoir où était Isabel. J’ignorais les conséquences que cela aurait. C’est tout, je vous jure.

Ses larmes se confondaient avec la morve et le sang, il avait clairement moins d’allure que lorsqu’il donnait ses cours sur l’impérialisme. Vingt minutes avant de reprendre la correspondance, Severino a de nouveau enfermé Léon-Blaise dans la valise. Il ne fallait pas qu’il révèle notre position à la pègre. Puis il l’a abandonné en pleine gare, laissant le plan Vigie-Pirate libérer le pauvre imbécile prétentieux. Je n’ai pas adressé la parole au commissaire jusqu’à Barcelone. Il y avait beaucoup trop.

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