Guerre psychologique

La lumière de l’aube avait à peine entamé la brume.

On avait mis nos chaussures encore trempées et nous étions partis. Chacun de son côté, avec ses enveloppes, des reproductions des preuves. Séparés, l’une en voiture, l’autre en train, en bus, vers un coin d’Espagne, de France ou de Suisse. De là, on avait envoyé les lettres. Vers une quinzaine de journaux.

La publicité. Nos révélations valaient de l’or. Des clics, de la pub. Bien mise en scène, elle était sensationnelle notre histoire. Vraie ou fausse, d’ailleurs. Pas le temps de vérifier. À l’ère de l’information en temps réel, on ne se permettait pas un tel luxe. Alors que la concurrence disposait également du tuyau. Même les journaux du groupe Notis ont diffusé nos preuves. Avec un peu plus de distance et quelques conditionnels, mais sans retard. Désormais, le monde savait.

Nous avons aussi expédié les documents à différentes polices. Vingt-quatre heures plus tard. Ce que nous avions produit n’était certes pas juridiquement recevable tel quel, mais la pression politique était devenue trop importante pour ne pas ouvrir d’enquête. L’affaire — un attentat monstre, plusieurs groupes criminels — ne pouvait être écartée d’un revers de procédure. Les services de renseignements, les polices concurrentes, tout ce que les États comptaient de bureaux d’investigation, tous ces pandores étaient mis sur pied de guerre. Dans un simple but de vérification. Tout en respectant la présomption d’innocence. Ouais.

Après, il y a eu qu’à attendre.

Et ça n’a pas traîné. Chaque jour, parfois chaque heure, le fil de l’actualité confirmait notre hypothèse. Les gars ont commencé à tomber les uns après les autres. Tout d’abord Thomas Mitterrand, le type qui avait sorti son flingue à Central Park. Il a tout de suite été replacé en garde à vue pour « vérifications ». Son avocat se démenait contre l’évidence. Lors de sa première interpellation, les fouilles à son domicile n’avaient rien révélé de plus qu’une fascination pour la bannière étoilée, les armes, la chose militaire et la personne de Jésus Christ. Une partie des objets retrouvés dans son attirail de collectionneur prenaient désormais un sens nouveau. Beaucoup moins local. Les insignes anguleux en forme de croix ou de temple n’étaient évidemment autres que le symbole des Phalanges. Le terroriste a très vite reconnu avoir contribué aux deux attentats.

En parallèle, des témoignages, obtenus séparément et de façon méthodique, confirmaient la présence à New York de autres participants du congrès de Montreux, dont Taylor, bien sûr. Deux jours plus tard, on apprenait qu’un département de l’entreprise Notis avait loué un étage entier d’hôtel. Et caetera. Aussitôt arrêtés, les alliés de circonstance se balançaient les uns les autres. Bien qu’ils partageaient les mêmes valeurs sarguistes, ils avaient peu de raisons de faire confiance aux autres groupes qui demeuraient, pour la plupart, des ennemis.

Tout cela, bien sûr, c’était du pain béni pour les médias. Une enquête qui se résolvait en direct. On y mettait les moyens journalistiques et chacun y allait de son scoop. Un long article détaillait comment les grenades avaient été volées dans une caserne, puis transportées dans un bus Tesla. Un documentaire YouTube visionné 50 millions de fois en 24 heures racontait l’histoire romancée de Ram K., cet enfant des taudis de Bombay, homosexuel, qui avait réussi à coup de débrouillardise, de ruses et parfois de violence, à sortir de son bidonville pour devenir cadre dans une multinationale de l’informatique. Méritant, héroïque même, il avait fait de sa réussite un hymne qu’il rabattait à ses collaborateurs éreintés par des objectifs sans cesse repoussés plus loin. Il était devenu un modèle à tel point que son livre de développement personnel « No excuse » avait fait de lui un chantre remarqué du néolibéralisme. Qu’est-ce qui avait motivé ce jeune homme, riche et brillant, issu de plusieurs minorités discriminées, à engager son propre corps dans un acte terroriste, à tuer plusieurs personnes de ses propres mains, au nom d’un idéal antihumaniste ? Le web documentaire, hautement sensationnaliste, brossait le portrait assez pertinent d’un challenger de l’extrême, parvenu par ses propres moyens à atteindre le sommet de l’échelle sociale, qui déniait en conséquence le droit à l’égalité aux personnes issues de son milieu qui n’auraient pas enlevé les mêmes épreuves que lui. Oubliant naturellement que ses nouveaux amis enthousiastes venaient pour la plupart de groupes favorisés et n’auraient pas franchi le premier des obstacles qu’il avait dus surmonter. Ce succès ne suffisait pourtant pas à ce porte-drapeau radicalisé de la tendance néolibérale du sarguisme. Il lui fallait l’épreuve ultime, la violence physique. Le « Loup de Juhu » avait dû l’affronter lorsqu’il était enfant, mais s’il s’était battu, c’était dans une logique de survie et sans tuer. Il n’y avait rien d’héroïque à cela. À ses yeux. Tandis que la prise de risque gratuite, dispenser l’horreur des propres mains, la grenade et les explosions, observer la panique autour de soi, se cacher dans le chaos, la dissimulation d’un crime, tout cela était bien plus excitant. Des vies, il en avait déjà enlevé. À coup de décisions rentables. Mais ce n’était pas pareil. Moins romantique.

Les procès allaient ouvrir et les douze terroristes survivants du massacre seraient jugés, ainsi que toutes les personnes présentes au « Congrès de Montreux ».

Sauf que le chaos continuait.

Si les auteurs directs du crime tombaient, l’alliance sarguiste ne vacillait pas. Face à nos accusations, face aux preuves acquises par la justice, des vidéos, des pages entières de journaux achetées, des rumeurs lancées. Tout n’était que complot, les médias mentaient. On brouillait les pistes. En parallèle, les dirigeants de Notis avaient opté avec un certain succès pour la stratégie du déni. Ils étaient horrifiés par ce qu’ils découvraient, ils étaient prêts à coopérer, se tenaient à disposition de la justice, suspendaient provisoirement chacun des collaborateurs accusés dans l’attente des résultats de l’enquête officielle, portaient plainte pour diffamation. Il faut dire que la CEO de l’entreprise, Betty Vauban, était non seulement une stratège redoutable, mais également une communicatrice de génie. Mère de famille, sportive, bien habillée, détentrice de tous les MBA imaginables, elle avait mérité ses galons au sein du département RP de la multinationale montreusienne. C’est elle qui avait dans le passé étouffé les affaires de corruption de ministres en construisant des orphelinats, fait oublier les morts dus à pollution d’une rivière à coup de contre-enquêtes, sponsorisé un hôpital sur les lieux du crime, rentabilisé les pertes en testant des médicaments sur les patients contaminés. Sans négliger de leur faire signer des décharges de responsabilité en échange de la gratuité des soins.

Le discours sarguiste redoublait de violence. Chaque groupe appelait à prendre les armes contre le complot humaniste, désormais clairement nommé, ainsi que contre les ennemis héréditaires, souvent eux aussi membres de l’alliance. L’élément humano — s’associait de façon péjorative à toutes les appartenances identitaires autres. Humanogauchisme, islamohumanisme, humanoféminisme, judéohumanisme, homohumanisme, humanocapitalisme, humanocroisés. La peur gagnait, la confiance s’effaçait.

J’étais rentré en Suisse pour envoyer mes enveloppes aux journaux et j’y étais resté avec l’espoir que tout serait bientôt fini. C’était loin d’être le cas. Partout, même dans ce petit coin privilégié, la violence régnait. Coups de feu nocturnes, hold-up, agressions sexuelles, des milices armées prétendant instaurer l’ordre tabassaient ceux qui ne leur ressemblaient pas. Moi aussi j’avais peur. On n’avait pas pensé à se coordonner pour la suite. Le doute m’a assailli : allais-je survivre à cette vague de chaos ? J’étais en train de me renseigner sur la possibilité d’acheter une arme au marché noir. Oui, moi. Je souhaitais retourner à Zatges, mais je voulais le faire en vélo en évitant les grands axes. Et assurer ma défense. Je cédais peu à peu à la maladie sarguiste. Je ne suis pas un héros.

Tout le monde basculait un peu lorsque cette vidéo est apparue.

Virale, une archive ressortie au bon moment et récemment sous-titrée. Je m’étonnais de ne pas l’avoir remarquée auparavant. Dyhia y apparaissait, le visage serein, ses cheveux resplendissaient de blancheur. La revoir ainsi alors qu’elle était partie depuis près d’une année, on aurait dit… je ne sais pas. Elle parlait, tranquillement, mais d’une voix assurée. Moins malicieuse que d’habitude, plus profonde peut-être.

« La voie humaniste ne sera pas sans obstacle. Comme un animal blessé, le sarguisme se montrera d’autant plus agressif qu’il sentira sa fin proche. Les derniers soubresauts seront sans doute les plus violents. Nous devons être prêts à affronter ce moment.

Cela signifie qu’il nous faudra, dans les ténèbres, rester fidèles aux principes qui nous ont unis lorsque le ciel était clair. Plus que jamais, balayer devant nos propres portes, plus que jamais, agir au plus près, à notre propre échelle. En premier lieu sur nous-mêmes, refuser tout clanisme. Car ce ne sont jamais des personnes que nous combattons. Nous luttons contre le sarguisme, y compris celui qui nous anime. »

Elle était belle, les cheveux blancs étincelants.

Ce ne sont pas des personnes que nous combattons. J’ai repensé à Raoul. Qui m’avait épargné. Au péril de sa propre existence. On pouvait combattre le mal sans frapper les individus qu’il habite. Balayer devant sa porte, c’était d’abord combattre le sarguiste en soi, puis celui du voisin. Sans violence ni mépris, cela n’aurait pu qu’attiser la haine, les loyautés identitaires.

Une autre vidéo m’était suggérée. Datée du jour même, celle-là. Sylvain Tahiri y faisait référence à la vidéo posthume de Dyhia. Mais il était plus concret. Moins prophétique. Factuel. Il rappelait que le chaos et les théories du complot faisaient partie de la stratégie des Phalanges de Sargon. Il appelait en conséquence à ne pas se laisser envahir par la haine. Parler à son voisin, aux personnes que l’on ne connaissait pas. Rappeler les principes humanistes. Convaincre d’agir ou, au moins, se rapprocher les uns les autres. Se réhumaniser les uns les autres. Il appelait cela des « Actions contact ». Enfin, il nous demandait d’être prêts le 9 novembre.

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