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« crimes notis »

Ce sont les premiers mots-clés que j’ai tapés sur kookle au lendemain de cette soirée. Puis « notis terrorisme » ; « notis drogue » ; « notis mafia » ; « notis banlieue » ; internet n’avait rien pour moi et je m’en doutais, raison pour laquelle je n’avais pas entrepris de telles recherches plus tôt.

Rien que j’ignorais, du moins. Multinationale basée en Suisse, à Montreux, issue de nombreuses fusions dans le domaine des semences, de la pharmacie, de l’alimentation, de la distribution. Au moins cela avait rafraichi ma mémoire sur l’histoire peu originalement sulfureuse de l’entreprise : quelques scandales, de sources taries, de brevets, de dumping ou simplement alimentaires, rien de particulier. Il était clair que Notis n’avait pas intérêt à ce que les collectivités se reprennent en main et appliquent les principes humanistes. Mais pourquoi elle en particulier ? J’ai poursuivi mes recherches. « notis esclavage » ; en effet, ils avaient sous-traité du travail à des firmes accusées de telles pratiques, ce n’était pas un scoop non plus. J’ai tenté « notis humanisme motifs attentats ». Rien.

J’ai encore voulu tester deux ou trois déclinaisons des vices de l’entreprise et mon ordinateur s’est mis à chauffer, à ralentir. J’ai commencé à m’énerver, j’ai redémarré, il a pris des plombes. Navigateur/moteur de recherche/ « notis complot »/plus rien ne bougeait.

Parmi les symptômes centraux de l’absurdité du système économique globalisé, il y avait l’obsolescence programmée et cela m’enrageait. Le collaborateur-consommateur, réduit à la compétition pour un poste, contraint ensuite à appliquer des normes insensées sans moyen, ni de les penser, ni de faire son travail correctement, avec pour consolation la consommation, le droit d’acheter, bon marché, des objets qui venaient de l’autre bout de la planète, qui avaient vu le travail d’enfants dans les mines et toutes les exploitations imaginables. Il était malheureux, dépossédé, le collaborateur-consommateur, mais cela pouvait être pire, il n’était pas au bout de la chaîne, loin de là. Il pouvait encore perdre beaucoup. Alors il restait à sa place.

Cela ne l’empêchait pas de gueuler, d’accuser le monde entier, de partager sa misère sur les réseaux sociaux, de voter sarguiste pour soulager un peu sa colère. En attendant, cet individu dépossédé, c’était moi. Dépossession parmi d’autres, j’employais au quotidien une machine dont j’ignorais tout du fonctionnement, que j’étais bien incapable de réparer, ni même de programmer. Cette machine, intentionnellement construite pour expirer, me liait, avec mon consentement tacite, au système que je n’avais de cesse de dénoncer. Pour résoudre mon problème, j’allais devoir prendre mon éphémère téléphone mobile, passer par une compagnie privée de télécommunication pour appeler un pauvre bougre sous-payé sur un autre continent qui me dirait qu’il ne pouvait rien faire pour moi, qu’il faudrait en acheter un nouveau, que cela reviendrait de toute façon moins cher que le réparer. Et, moi, j’allais râler, consommer à nouveau, collaborer.

Je tempêtais et pourtant. Cette fois-ci, je l’apprendrais plus tard, l’obsolescence programmée n’y était pour rien.

Quand Severino est rentré, je n’ai pas manqué de relancer l’hypothèse Notis, mais je n’ai pas su le convaincre.

–      C’est toujours du vent, d’après moi. C’est pas parce que des armes sont livrées dans un camion Notis que ça implique la multinationale, c’est pas parce qu’un fonctionnaire est corrompu que les hautes sphères de l’État sont impliquées. Et puis, je ne vois toujours pas le rapport avec l’attentat. C’est pas parce que votre vieil arabe vous a fait des théories que…

–      Vieux berbère. Et il ne doit pas être si vieux que ça, puisque sa mère est encore en vie et a l’air en forme.

–      Oui, berbère, c’est un peu pareil.

–      Non, cela reviendrait à vous traiter de Suisse-allemand.

Il m’a jeté un regard outré, puis il s’est calmé.

–      Bref, vous vous laissez impressionner par ce type parce qu’il a connu Dyhia, mais il n’a rien apporté de nouveau. Si l’on admet, malgré l’absence de preuve, l’hypothèse des Phalanges de Sargon, antihumanistes, qui commettent les attentats et répandent des théories du complot, je vois mal comment Notis peut être derrière tout ça.

–      Je vous l’ai dit, les théories humanistes remettent en cause le pouvoir. En cas de succès international, finie la concurrence fiscale, fini le droit de violer impunément les législations internationales.

–      Peut-être, mais si c’est Notis, c’est pas des imbéciles. L’attentat a au contraire donné une impulsion au Mouvement humaniste.

–      Ce ne serait pas la première fois que des puissants commettent une erreur stratégique grave…

–      D’accord, mais quand même, c’est vraiment trop énorme. Des dizaines de morts pour tuer une personne qui n’a même pas de service de sécurité, ça n’entre pas dans la rationalité cynique d’une entreprise. C’est plus simple et moins coûteux de lui rouler dessus en camion. Et ça a l’avantage de ne pas en faire une martyre. Votre histoire tiendrait plus la route s’ils n’avaient pas visé la personne de Dyhia.

–      Pourquoi vous acharnez-vous à dédouaner Notis ?

–      Parce que c’est trop facile. Les gauchistes passent leur temps à cogner sur les entreprises, par profession de foi. À vous entendre, on croirait presque que c’est le forum de Davos qui a organisé l’attentat.

–      Mais on n’est pas des gauchistes, bordel ! Le Mouvement humaniste est justement né de la volonté de dépasser ces clivages pour en revenir à l’essentiel : le but commun de lutter contre la violence. On n’a rien contre le secteur privé ! Au contraire, on veut favoriser la libre-entreprise, qui s’inscrit dans le droit à chacun d’avoir du pouvoir sur sa propre vie. On s’oppose au fait que des personnes et des groupes détiennent un pouvoir qui réduit le pouvoir des autres.

Les paupières mi-closes et papillonnant des bras, l’inspecteur m’a imité d’un ton précieux.

–      Fufufufufufuu ! Je suis un théoricien et je fais de la théorie. En réalité, je ne suis qu’un gaucho qui balance des concepts pour cacher son socialisme.

–      Vous voulez du concret ? Un type qui souhaite lancer son business, son resto de quartier ou son épicerie doit pouvoir le faire sans subir une oppression, c’est le principe de base du libéralisme. Au 18e siècle, c’était souvent l’État ou les privilèges des corporations qui l’empêchaient de mener à bien son entreprise. Maintenant, ce sont les hauts loyers et la concurrence des grands groupes. Le petit épicier, s’il veut ouvrir son magasin, sera presque contraint à acheter une franchise Notis. Et payer des taxes à son seigneur pour survivre. C’est antilibéral !

–      Voilà ce que je disais : vous pouvez pas blairer les grands groupes et les accusez de tous les maux !

J’ai laissé tomber le débat. Il avait dû être un âne dans une vie antérieure pour être si têtu. En attendant, il n’avait pas tout tort, l’hypothèse Notis était fragile. J’ai donc écrit — sur papier — à Isabel, qui n’avait toujours pas quitté la Suisse, pour lui demander d’enquêter sur la multinationale des bords du Léman. J’allais rapidement le regretter.

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