Khereidine

C’est également à cette période que j’ai pris contact avec une cellule humaniste locale. Un peu pour continuer mon enquête, surtout parce que l’engagement faisait désormais partie de ma vie. Les réunions avaient lieu rue Leynaud, chez Khereidine, un militant de la première heure. À quelques dizaines de mètres à peine des Tables Claudiennes, l’appartement avait quelque chose d’à la fois spacieux et labyrinthique. Une ancienne soierie au fond d’une traboule, une cour pleine d’arcades, des plafonds lointains, des chambres en enfilade sur un couloir qui paraissait sans fin, les WC à côté de la cuisine. Là-dessus, Khereidine avait empilé des tapis, des tableaux de copains, un portrait du Che fait maison, des narghilehs de toutes les couleurs, quelques meubles de brocante et statuettes malgaches, des mezzanines enchevêtrées vers les cieux, des lampions aux auras chaleureuses, un atelier aux milliers d’outils méticuleusement alignés dans un bordel pas croyable. Posés sur des coussins, nous écoutions, débattions, buvions du thé ou du pinard, nous passions des tartines aux achards croquants qui sabotaient l’haleine.

Ce soir-là, nous recevions Aline, une militante congolaise, et elle nous listait les succès et échecs du Mouvement sankariste dont elle faisait partie. En quelques années, une poignée d’activistes se revendiquant « libres héritiers » du leader burkinabé assassiné avait généré une vague citoyenne frappant l’ensemble de l’Afrique. Anti-impérialistes, démocrates, égalitaristes et pragmatiques, ils avaient su remettre au centre du débat la question de la chose publique et de l’autonomie. Naturellement, les néo-sankaristes prenaient acte de l’interdépendance liée à la globalisation et ils maîtrisaient parfaitement les classiques et l’actualité de la philosophie politique, de la sociologie et de l’économie. Le mouvement était en cela pleinement cosmopolite. Mais au lieu d’importer des modes d’emploi et des discours tout prêts, ils avaient non seulement traduit, mais réellement digéré et adapté les principes universels aux défis communs à l’Afrique, ainsi qu’à ceux propres à chaque État, à chaque région. D’une certaine façon, il y avait peut-être plus d’a-colonialisme que d’anticolonialisme chez eux, au sens où il leur semblait plus important de se débarrasser de la domination que de focaliser le discours sur la dénonciation de l’ancien colonisateur dans une relation ambiguë de dépendance. Bien sûr, les néo-sankaristes combattaient « les impérialistes » dans les faits, mais le rejet des acteurs impliqués s’exprimait surtout par la mise à l’écart de ces derniers. Tous les problèmes n’étaient pas encore réglés, évidemment. Toutefois, en moins de dix ans, par son discours nouveau et par ses programmes concrets, le Mouvement sankariste avait permis plusieurs révolutions démocratiques et donné lieu à des politiques publiques novatrices et efficaces. Si chaque État avait sa propre histoire et ses propres problématiques, on peut tout de même relever plusieurs traits communs : lutte contre la corruption, renforcement des institutions étatiques, délégation de pouvoirs aussi bien aux institutions continentales qu’aux collectivités locales et régionales, affirmation des souverainetés collectives contre l’impérialisme des multinationales et des grandes puissances, maximisation de l’autonomie économique, renforcement des libertés individuelles.

Aline racontait et nous écoutions, les yeux pleins de rêves, blottis sur nos coussins confortables. Les néo-sankaristes ne portaient pas l’étiquette « humaniste », trop européocentrée. Nous n’en partagions pas moins de nombreuses valeurs. Leurs succès nous encourageaient à continuer sur cette voie.

–      Je ne peux que saluer les réussites de votre mouvement, a déclaré David, un camarade de mon âge, mais certains points me paraissent problématiques, comme le vote à main levée ou les humiliations publiques de fonctionnaires corrompus. Cela n’est pas vraiment compatible avec une démocratie.

Aline a hoché la tête en souriant, elle semblait avoir anticipé cette remarque et sa réponse était prête. C’est toutefois Khereidine qui a pris les devants.

–      Dyhia nous a toujours mis en garde contre la tentation néocolonialiste, David. Je crois que nous n’avons pas à passer toutes les stratégies du néo-sankarisme au crible de notre critique paternaliste.

Il regardait notre camarade avec un sourire bienveillant, tout en caressant sa moustache grisonnante.

–      Ce n’est pas du paternalisme, a rétorqué David un peu nerveusement, il existe tout de même des valeurs universelles, c’est même l’essentiel du message humaniste. Le danger inverse, c’est le relativisme culturel, c’est la négation de l’égalité fondamentale à être protégé de la violence.

Aline a repris calmement.

–      Je ne pense pas que les valeurs auxquelles tu fais référence sont bafouées par le Mouvement sankariste. Le vote à main levée comporte un risque d’intimidations, nous l’admettons, mais le bulletin secret pose d’autres soucis à cause de la corruption encore présente. On se trompe peut-être sur ce point, mais c’est plus un problème technique qu’une question de fond. Idem pour les tribunaux publics anticorruptions : tu parles d’humiliation, David, mais il s’agit avant tout de confronter les coupables de détournement du bien public à leurs actes. Les droits fondamentaux des coupables ne sont pas moins respectés que s’ils étaient envoyés en prison. Et, tu sais, alors que nous n’avons pas encore totalement constitué de culture politique démocratique, le message passe mieux auprès de la population, ce qui n’est pas négligeable.

Nous avons entendu des pas depuis le couloir et une vieille dame en habits traditionnels berbères s’est profilée dans la pénombre. Elle s’est poliment inclinée, nous a souri de loin puis a appelé Khereidine. Il lui a répondu quelques mots en kabyle et elle nous a tourné le dos pour rejoindre la cuisine.

–      Ma mère, s’est excusé notre hôte.

J’aimais cette ambiance, ça sentait bon l’encens, la famille, les idées. Tout était chaleureux.

Profitant du silence qui s’en est suivi, Khereidine a repris la parole.

–      Nous avons toujours estimé que la première urgence était de « balayer devant sa propre porte », Dyhia le rappelait souvent. C’est important pour des raisons éthiques, d’abord. Dans ce cas, n’est-ce pas une forme de clanisme que de juger, à l’aune de notre étalon culturel, comment d’autres mouvements politiques d’autres continents traduisent les principes universels ? Et il ne s’agit que de questions organisationnelles, pas d’atteintes à la dignité humaine. Si nous estimons, d’après nos principes fondamentaux, que les personnes et les groupes doivent avoir le pouvoir d’agir sur leur propre existence, nous ne pouvons pas dénier ce pouvoir à d’autres sous prétexte de divergence.

La vieille dame a reparu comme une ombre. Nouvelle inclinaison de tête, nouveau sourire timide et sincère. Ses cheveux henné brûlaient avec les halos des lampions. Et puis elle s’est effacée dans le couloir. Khereidine s’était à peine interrompu.

–      Ensuite, les raisons de « balayer devant notre propre porte » sont d’ordre stratégique. Ne pas perdre de temps à tergiverser sur ce que nous ne pouvons pas changer. Sinon cela se résume à une stérile indignation de façade, alors qu’il y a assez d’autres combats urgents à mener.

Surtout, il s’agit de ne pas empirer la situation par une supériorité tapageuse. À quoi ça sert de dire aux autres comment faire depuis notre confortable position de pays riche ? Les néo-sankaristes ont bien compris qu’ils devaient débarrasser leur image de toute connotation coloniale. S’il s’agit de valeurs universelles, elles n’ont pas besoin d’être importées, le monde politique africain est capable de les exprimer sans la tutelle bien-pensante d’Occidentaux, qui eux-mêmes n’ont pas réglé non plus toutes leurs contradictions.

–      On peut quand même se montrer critique sans être arrogant ni tomber dans l’ethnocentrisme, a lâché David, rigide derrière ses lunettes épaisses.

–      Ne t’en fais pas, lui a souri Aline, je n’avais pas interprété ta remarque en ces termes.

Nouvelle intervention de Khereidine.

–      Désolé David, si tu as fait les frais d’un malentendu. Mais ce sont des aspects vraiment importants, d’autant plus maintenant que Dyhia est morte. Non seulement sa pensée  nous manque, mais ce drame a paradoxalement accru notre succès, ce sont deux facteurs de fragilisation. Nous ne devons pas oublier nos valeurs fondamentales.

Puis il a baissé la tête et pris son épaisse chevelure bouclée entre ses doigts secs et fatigués. Tout le monde l’écoutait dans un esprit de recueillement.

–      Moi qui l’ai connue, a-t-il ajouté avec importance, je peux témoigner que Dyhia m’avait confié s’être inspirée du Mouvement sankariste. Aussi bien de leur succès que de leur message. Les humanistes doivent donc davantage au sankarisme que l’inverse. Ne l’oublions pas. Merci, Aline, pour ta présentation.

Nous avons tous applaudi. Khereidine a regardé au loin.

À l’issue de la séance, j’ai commencé à poser des questions au vieux militant sur les débuts du mouvement, sur Dyhia. Pas tout de suite. Il me répondrait volontiers, mais dehors, derrière une bière. Il voulait laisser sa mère un peu tranquille.

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