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Le 10 novembre, la presse titrait de façon unanime sur le succès de notre action. Plus d’un milliard de personnes des cinq continents avaient participé à leur manière à la Nuit des Humains, la Nuit des Tours. En une de nombreux journaux francophones, la photo de Bradley, le gamin des Koalas, dans sa tenue d’apprenti boulanger. Avec ses potes Bruno, Asma et même Hassan. Une torche bleue à la main. Lui aussi s’y était mis, finalement. Une façon de presser fort sa tête contre mon épaule. Ou celle de Severino.

Cela n’a pas été sans coûts. Il y a eu des victimes et nous aurions tort de le cacher. Aucun calcul arithmétique ne peut saisir la perte d’une vie humaine. Cependant ces pertes ont été d’une très faible ampleur par rapport à ce que nous attendions. Il faut bien se rendre compte que les Phalanges nous avaient promis le chaos, avec ou sans action humaniste. Ce n’est pas la Nuit des Tours qui a tué, c’est la terreur sarguiste. Et ils ont échoué. Réalisons tout de même qu’aucune victime n’a été à déplorer sur l’ensemble des États-Unis, alors que chaque personne qui avait allumé une lumière bleue l’avait fait en pleine conscience du danger. Dans ces conditions, il s’agissait d’une victoire éclatante, totale.

Pourquoi les phalangistes s’étaient-ils dégonflés ? Il y avait eu bien sûr l’action policière coordonnée. L’enquête sur les attentats de l’année précédente, les arrestations massives, le harcèlement judiciaire des groupes mis en cause, tout cela avait affaibli l’organisation de plusieurs de ces groupes criminels. Mais cela n’aurait jamais suffi à étouffer un mouvement d’une telle ampleur. Ils avaient des moyens financiers impressionnants, des réseaux omniprésents. Un discours rodé, un dispositif de communication presque monopolistique. Ils avaient de quoi tout foutre en bas.

Le message de Dyhia, ses derniers mots, notre stratégie, la mobilisation de chaque personne, c’était cela qui avait freiné la terreur. Mis fin à la maladie. Les Actions Contact semblaient avoir porté leurs fruits. Sans bien sûr générer de conversions massives au Mouvement humaniste, cela aurait été de l’utopie. Mais de nombreux sarguistes avaient été confrontés à l’humanité de leurs adversaires, cette évidente humanité que les divers clanismes tentaient à tout prix de dénier. La réhumanisation avait vaincu la déshumanisation.

Enfin, je crois que la confusion avait changé de camp. Les Phalanges de Sargon, alliance circonstanciée d’entités égoïstes et violentes, parfois d’ennemis, avaient vu leurs rangs se dissiper au fur et à mesure des jours. Les groupes s’étaient dénoncés les uns les autres, plusieurs avaient d’ailleurs déposé les armes, ceux qui restaient étaient désorganisés, découragés. Plus personne n’avait confiance en personne. Au soir du 9 novembre, les Phalanges ont dû faire face à leur échec. La mobilisation humaniste était massive, les premiers attentats rataient les uns après les autres, lorsqu’ils n’étaient pas simplement annulés. Cela a été le sauve-qui-peut général. Qui a envie de risquer sa vie ou sa liberté dans une action vouée à l’échec ? On peut demander d’immenses sacrifices à des personnes fanatisées dans un contexte d’espoir, d’emballement ou de détresse. Pas dans le cadre d’une déroute totale.

À la suite de cette nuit, tout a été possible. Un an plus tard, l’Accord international sur la Souveraineté des Peuples entrait en vigueur et remplaçait l’Organisation Mondiale du Commerce. Pour cela, il avait fallu que des États représentant les deux tiers du produit mondial brut le ratifient. D’une grande complexité, il créait une zone globale d’échanges commerciaux et de solidarités, en appliquant cependant avec fermeté des principes essentiels. Postulat fondamental, tous les États collaboraient dans le but que chacun d’entre eux soit le plus autonome possible au niveau des besoins prioritaires. Pour l’alimentation, la santé et l’énergie. Il était aussi possible de dévaluer sa monnaie en cas de déséquilibre. Avec l’accord des autres États, en revanche, pour éviter une fuite en avant généralisée. C’était la condition au libre-échange, que personne n’ait le couteau sous la gorge. C’était dans l’intérêt de l’économie globale à long terme.

Un fonds de solidarité était créé pour assurer la transition, il bénéficiait notamment aux États les plus pauvres, ainsi qu’à ceux qui étaient le plus dépendants des exportations. On ne pouvait pas demander à l’usine du monde de transformer tout son secteur productif du jour au lendemain. Le commerce international était maintenu et encouragé, dans la mesure du respect des droits humains et de l’environnement, les transferts de savoirs étaient soutenus. On connaissait les effets dévastateurs de l’extrême protectionnisme sauvage. Une instance d’arbitrage veillait donc à lutter contre les mesures de rétorsion et pouvait sanctionner au besoin un État non coopératif. Enfin, chaque État s’engageait à appliquer au moins 30 % d’impôts sur le bénéfice des entreprises à partir d’un certain seuil. C’était loin d’être des taxes confiscatoires et cela a permis d’atténuer la concurrence fiscale. D’autre part, un barème international d’impôts sur le revenu était établi. En cas de non-respect de ces engagements, des sanctions étaient prévues, dont la plus dure impliquait l’exclusion totale de la zone globale d’échanges.

Notre victoire a également conduit à des accords internationaux sur les stupéfiants. On était contraints de faire deux constats. Tout d’abord, il fallait absolument et urgemment faire cesser le marché illégal de la drogue. Trop de morts, depuis trop longtemps. Notamment les victimes collatérales du trafic mafieux. Ensuite, les politiques prohibitionnistes avaient complètement échoué à enrayer la consommation et le trafic de drogues. Les pays consommateurs ont donc décidé de légaliser, d’étatiser même la vente de stupéfiants. Contrairement à ce que ceux qui nous taxaient de Bisounours auraient pu croire, cela ne revenait pas à tout tolérer, au contraire. Les comportements antisociaux liés à la consommation, les bagarres, les petits larcins, les déprédations de l’espace public, ont été réprimés avec plus de sévérité que par le passé. De même, on a sanctionné avec vigueur le trafic, le deal et la consommation de drogues de contrebande. Ainsi, en évitant les aléas coûteux de la clandestinité, les États ont pu proposer des produits de meilleure qualité et moins cher, protéger les mineurs par un contrôle strict lors de la vente, tout en s’assurant des revenus conséquents. Sur le dos des consommateurs, malheureusement, je sais. Aujourd’hui, plusieurs décennies après, on s’en offusque. Peut-être qu’il est temps de changer de politique. Mais n’oublions pas qu’à une époque, on voyait vraiment des personnes à moitié décharnées traîner dans les rues à la recherche de quelques sous pour une dose ! Et les bénéfices de cette saloperie ne finançaient pas la lutte contre les dépendances comme maintenant, mais bien quelques puissants qui en faisaient un commerce agressif. Le deal visible, le sale boulot, c’étaient les populations les plus vulnérables qui s’en chargeaient, souvent des migrants. Toujours les plus faibles. Cela attisait donc également la xénophobie. Franchement, je sais que la situation actuelle n’est pas une panacée, qu’il reste des personnes dépendantes et qu’il est peu agréable de voir l’État, les pharmacies, distribuer ces saletés, mais la consommation a tout de même diminué. Et désormais, le trafic et ses conséquences n’empoisonnent et ne détournent plus les débats politiques.

Aujourd’hui, on déplore l’amnistie dont ont bénéficié certains barons de la drogue. Oui, c’est dégueulasse, compte tenu du nombre de victimes qu’ils ont causées. Cela m’écorche aussi le cœur de laisser de tels criminels se pavaner dans les médias et continuer à s’enrichir malgré l’origine de leur fric. D’autant plus que c’étaient souvent ceux qui, parmi cette faune immonde, avaient le moins d’honneur. Ce sont ceux qui ont trahi lorsque nous avons semé la division. Ceux qui ont accepté de se recycler dans le trafic légal en coopération avec les États, ceux qui ont balancé tant d’anciens alliés et rivaux. S’allier à eux a pourtant permis d’éviter de nombreuses victimes et les trafiquants qui ont persévéré après le délai d’amnistie ont été très lourdement condamnés. Quant à ceux qui ont collaboré, si leur vie continue à être confortable, leurs revenus sont bien moindres qu’auparavant.

C’était la seule chose à faire. Même si je comprends l’offuscation des progressistes d’aujourd’hui : je n’ai jamais accepté de voir nos dirigeants serrer la pince de criminels comme la CEO de Notis, qui faisait son beurre en affamant les pays pauvres, en mettant du poison dans nos assiettes, en faisant travailler des enfants. La fin d’une situation brutale implique souvent des amnisties écœurantes, mais nécessaires.

Dans ce sillage, l’Europe a été repensée. Plutôt que de détruire l’Union européenne, cette espèce de confédération d’États aux intérêts particuliers, dirigée par une conférence de chefs d’État aux intérêts encore plus particuliers, on l’a peu à peu simplement remplacée. Par une Europe des peuples. Avec un Parlement fort, représentatif, proche de la base. Une Europe avec un collège exécutif, composé d’élus de tous les États membres, élus par toutes les citoyennes et citoyens de tous les États membres. La nouvelle Europe, ce n’était pas seulement changer les institutions, c’était une approche d’un tout autre ordre. Il y demeure certes une uniformité des pratiques, une sorte de centralité au niveau de certaines normes techniques, de la fiscalité et des droits fondamentaux. Toutefois, la priorité c’est le fédéralisme d’exécution et l’esprit de la loi. Le bon sens, même si l’expression est souvent taboue. En somme, chaque État, chaque collectivité, parfois chaque ville, applique les principes à sa façon, du moment qu’elle parvient à atteindre les objectifs fixés sans nuire aux autres. En cas de conflit, on remonte au niveau supérieur pour des arbitrages.

Les succès se sont ainsi multipliés, même s’ils n’étaient pas nécessairement qualifiés « d’humanistes » (terme que les sankaristes trouvaient par exemple trop connoté culturellement). Après quelques balbutiements et désaccords sur de diaboliques détails, le plan de paix au Proche-Orient a été mis en place. Cet apaisement a fait reculer les identitarismes aussi bien sionistes qu’islamistes. Et, désormais dénués d’ennemis faciles, de nombreux États arabes ont dû démocratiser leurs appareils et leurs sociétés.

De plus, toute cette dynamique, ces idées, venues d’en bas et relayées de façon aisée grâce aux réseaux sociaux, tout cela a imposé davantage de coopération aux chefs d’États, ce qui a permis, à terme, la création de la Zone internationale de sécurité et de solidarité, dont la plupart des États font aujourd’hui partie. Les Nations Unies n’ont pas été supprimées bien sûr. Cette institution était bancale dès le début, inégalitaire, mais nécessaire tout de même, faute de mieux. Maintenant, on a mieux, justement. L’idéal est identique, mais on a les moyens de le réaliser. Une assemblée souveraine, disposant de forces armées transnationales à son service, autorisées à intervenir pour la paix et les droits humains, uniquement dans les États qui y ont adhéré. Volontairement, par une majorité de 60 % des votant-e-s.

Ces réformes ont aussi été rendues possibles par internet et les réseaux sociaux. Longtemps, les internationalistes ont été limités par les barrières des médias nationaux, de même que par leur refus de prendre en compte les identitarismes. Si les humanistes ont réussi là où tant d’autres avaient échoué, c’est qu’ils bénéficiaient désormais des moyens technologiques pour faire communiquer les bases citoyennes du monde entier. Directement. Mais sans pour autant faire fi des barrières identitaires claniques, de classes, de cultures, de religion, des bulles de filtres. Nous avons pris acte de ces obstacles, non pas pour les valoriser, mais pour les franchir. Réalisant alors les intérêts globaux qu’elles avaient en commun, les populations ont ensuite agi localement.

Grâce à toutes ces institutions qui ont rétabli la confiance et le pouvoir du corps citoyen, les collectivités ont ainsi eu les moyens de financer leurs politiques publiques. Les mesures favorisant la coopération, la sécurité et la citoyenneté, de même que la reprise en main de la distribution des ressources, ont encore davantage rendu confiance aux populations. En son voisin, en la collectivité, en soi-même, avant tout. Cette confiance retrouvée a dès lors permis de débloquer les cinq crises de la Grande Anomie.

En premier lieu, la question des migrations et de l’asile a été abordée avec plus de sérénité. Les inégalités et les guerres ont globalement diminué, réduisant donc les migrations. Les causes en sont tout d’abord le foisonnement de mouvements citoyens dans des pays pauvres et autoritaires du Sud, qui, à l’image des sankaristes rendu aux populations le contrôle de leurs destinées communes. Cette dynamique a été d’autant plus efficace qu’avec le volet contre l’impunité des multinationales de l’Accord international sur la Souveraineté des Peuples, les principaux responsables des inégalités étaient contraints par leurs propres pays à respecter les lois, les droits humains et la nature, partout.

Ensuite, comme les démocraties ont gagné de la vigueur, les populations, repossédées, n’ont plus eu besoin de boucs émissaires, plus de raisons d’avoir peur de l’inconnu. À plus forte raison parce que les nouvelles politiques sécuritaires ont été efficaces. Sanctionner plus systématiquement, de façon très désagréable, sans détruire la vie et la dignité des délinquants. Et surtout, ne plus se préoccuper de leur origine. Lorsqu’un juge prend une décision, il sanctionne l’auteur d’un délit, peu importe son identité clanique. Ce principe, martelé encore et encore, a fini par s’ancrer dans les mentalités. Les migrants ont ainsi cessé d’être considérés uniquement à travers le prisme du criminel, du profiteur ou de la victime, pour devenir des personnes, à égalité. Cette nouvelle perspective ne signifiait en rien qu’on négligeait les traumatismes vécus ni l’inégalité structurelle à laquelle ces personnes étaient confrontées dans les pays d’immigration. On sanctionnait le non-respect des lois, indépendamment de l’individu. Les difficultés d’intégration ? On les contrait par des mesures favorisant l’intégration. La criminalité « étrangère » ? On la combattait en combattant efficacement toutes les criminalités.

De même, l’instauration de services obligatoires pour toutes les personnes résidant sur les territoires nationaux n’a pas seulement relancé l’esprit citoyen, rapproché les groupes sociaux et fourni des prestations importantes aux collectivités. La conscription dès les premiers mois a aussi eu un effet dissuasif pour certains migrants à la recherche d’argent rapide, tout en favorisant l’intégration de ceux qui étaient prêts à s’engager. Une façon égalitaire de traiter la question.

Enfin, malgré une mise en œuvre catastrophique dans un premier temps, le changement d’approche des politiques migratoires a eu des conséquences positives à long terme. Désormais, on embauche légalement les personnes dont l’économie a besoin et l’on va chercher directement dans les régions en guerre les personnes qui doivent être protégées. Fini l’engagement de travailleurs sous-payés, clandestins en raison de lois restrictives. Si le marché de l’emploi manque de bras, on paie correctement les bras en question et on leur offre une entrée régulière dans le territoire. C’est la moindre des choses. Les autres savent qu’ils n’obtiendront rien, puisque les places sont prises. Ainsi, désormais, à part quelques romantiques, plus personne ne quitte son pays sans un permis ailleurs. En ce qui concerne l’asile, les organisations internationales ont été en mesure de créer des voies sûres pour les réfugiés. Le droit d’asile n’a plus été utilisé comme prétexte, puisqu’il existe désormais des moyens plus simples et légaux pour obtenir des emplois. Nous pouvons maintenant accueillir plus de requérants d’asile, bien que le nombre de conflits a diminué. Je crois que cette approche avait du sens, même si Dyhia ne s’est jamais vraiment remise des conséquences d’erreurs commises injustement en son nom. Au final, on reçoit davantage de personnes. Et mieux.

La sérénité dans les sociétés, la fin de l’Anomie, a ensuite favorisé la coopération, permis d’aborder les mesures de transition vers un nouveau modèle économique et écologique. Moins de gaspillage, de consommation ostentatoire. Les ressources, on a pu davantage les partager ou les utiliser en commun. Une vraie économie du partage, cette fois-ci. Après, c’est tout le système de production qui s’est rapproché de l’humain. Les savoirs ouvriers et artisans ont été à nouveau valorisés par des usines en relocalisation. Les prix s’en sont ressentis, mais la qualité des produits aussi. On a recommencé à réparer. Des ateliers ont ouvert un peu partout. Les circuits se sont raccourcis, de l’agriculteur au consommateur. Dans l’ensemble, c’est vrai qu’on a moins possédé, moins dilapidé. Mais on ne s’en est pas rendu compte. On mange bien, mieux. On s’est mis à soigner ce qu’on a — même ce que l’on partage. On a plus de temps, pour créer, passer des moments précieux avec ceux que l’on aimait. Pour ne rien faire aussi. Tout cela n’aurait pas été possible, à large échelle, sans la confiance retrouvée.

Quand j’y pense, ces évolutions sont simplement parties du rappel d’un principe qui a fait le fondement de nos collectivités depuis toujours : assurer le droit à nos pareils d’être protégés de la violence. On l’oubliait, dans le clanisme, dans la complexité, dans l’emballement. Mais on le savait depuis toujours. Avec le recul, c’était tout con.

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