La légende de Sargon

De ce jour-là, l’histoire a retenu les explosions, les conséquences sur le Mouvement humaniste, les procès. Il y a aussi ce que le public ignore. En réalité, peut-être que tout tient dans cette légende que nous racontaient les réfugiés syriens à l’époque.

Lorsque Sargon naquît il y a plusieurs milliers d’années, le Pays de Sumer, en Mésopotamie, était une région riche. Chaque cité était libre, chaque famille était libre dans la cité, chaque humain était dans libre dans sa famille. Les terres étaient fertiles grâce aux systèmes d’irrigation communautaires, personne ne manquait de blé. La région était parsemée de petits royaumes qui commerçaient ensemble et lorsque l’un d’eux manquait de blé, ses voisins lui livraient gracieusement leur surplus afin que nul ne meure de faim. Cette région heureuse était enfin dotée du plus grand trésor qui soit, l’Écriture. En ce pays prospère, le travail des scribes était sacré et les dieux protégeaient la connaissance.

 

Sargon, lui, ne vient pas de Sumer. On raconte qu’il naquit en Haute Mésopotamie, dans la sévère ville d’Azupiranu. Il était le fils d’une grande prêtresse qui l’avait conçu en secret, malgré l’interdiction des lois de sa cité. Afin de lui éviter une mort certaine, la jeune mère déposa l’enfant dans une corbeille de roseaux qu’elle recouvrit de bitume pour en garantir l’étanchéité. Puis, serrant sa gorge, elle laissa cet étrange landau partir dans les eaux de l’Euphrate. Sargon ne comprit pas que sa mère le quittait pour lui sauver la vie. Comme tant d’autres à sa place, il ne retint que l’abandon dont il était victime. L’enfant vit une dernière fois le visage réconfortant de celle qu’il aimait tant et puis, l’obscurité. Il sentit le ballotement des eaux et hurla sa douleur. Pris dans le courant, Sargon pleura au-delà des limites de sa voix, de son souffle et de ses larmes. Il pleura tant l’abandon que son cœur se mit à saigner, ouvrant une plaie sur sa poitrine. Tout au long de sa vie, Sargon tenta d’apaiser la douleur que lui procurait sa blessure, durant toute son existence, son cœur n’eut de cesse de saigner.

 

L’enfant fut recueilli par le puiseur d’eau Aqqi, qui avait trouvé le panier sur une berge du grand fleuve. Malgré la bienveillance de son père adoptif, la jeunesse du futur roi fut douloureuse. Il travaillait dur pour puiser l’eau et subissait les moqueries des autres enfants, qui riaient de sa blessure ouverte. Mais Sargon était courageux. Il serrait sa colère au fond de son cœur et sa plaie s’approfondissait. Il tenta d’oublier sa peine par le labeur, mais la cicatrice ne se refermait pas. Parfois, il errait seul au bord du fleuve et recueillait des plantes médicinales pour apaiser ses douleurs. L’espace d’un instant.

 

Un jour, au crépuscule de son adolescence, Sargon, qui était devenu un robuste jeune homme, entendit des cris venant du marais. Il bouscula les roseaux et courut vers la source du vacarme. Un enfant pleurait, les mains crispées sur un genou plein de sang. Il avait les traits réguliers et les yeux entourés de khôl. Ses oreilles, sa nuque et sa poitrine étaient recouvertes de bijoux, ses habits — déchirés — étaient faits des plus belles étoffes. Sargon emporta l’enfant dans sa cabane de roseaux et soigna sa plaie avec les meilleures herbes qu’il avait recueillies. Le lendemain, le roi Ur-Zababa en personne vint à lui. «Toi qui as soigné mon fils, lui déclara-t-il, je veux que tes connaissances des plantes soient mises au service des dieux et de moi-même. Viens avec moi, tu seras mon Grand Échanson.» C’est ainsi que Sargon entra au Palais et devint un des personnages les plus importants du Royaume de Kish. Il épousa la femme d’un notable de la ville, il eut des serviteurs pour chacun de ses caprices, il devint l’un des plus proches du roi, ses talents furent loués dans toute la cité. Quelques instants, il oublia sa douleur, mais sa plaie ne se referma pas pour autant.

 

Un jour, alors que Sargon préparait une boisson sacrée dans le temple d’Ishtar, quelques gouttes de son sang tombèrent sur l’autel. Sargon se jeta au sol pour effacer la souillure, mais il était trop tard. La pierre se fendit à l’endroit même où le sang avait coulé et un profond rugissement se fit entendre. De l’ouverture restée béante, un lion gigantesque sortit, fixant l’échanson de ses yeux fiers et sauvages. Sargon, déjà à terre, inclina sa figure respectueusement et déclara: «Ô noble Ishtar, ô ma Dame, je me soumets à ta colère.» Le majestueux animal se redressa et Sargon n’eut pas même le temps de respirer que le lion prit la forme d’une femme à la beauté inhumaine. Jamais sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, jamais sur la Forêt des Cèdres, jamais sur les sommets du Zagros, jamais sur les lointains plateaux d’Elam, ni même sur l’île de Dilmun aux trente-six mille joyaux, on n’avait vu si grande beauté. Belle, elle l’était plus que toute autre femme, mais ses yeux verts et son corps élancé gardaient l’élégance sauvage d’un félin. «Relève toi, Sargon, toi qui fus sauvé des eaux.» Le jeune homme se redressa, mais garda la tête inclinée. «Que puis-je pour toi, ô, ma Dame? Aie la bonté, Ô Souveraine parmi les dieux, de m’indiquer si je suis face à Ishtar la Guerrière ou si je suis face à la Déesse de l’Amour.»  «Mes deux visages n’en forment qu’un, jeune Sargon, répliqua la divinité. Unis-toi à moi, laisse-moi me réjouir des fruits de ton corps, je te donnerai force et couronne. Replace mon autel au centre de ta cité et je ferai de celle-ci le centre du monde. Je suis venu à toi, jeune Sargon pour t’offrir mon Amour, la Guerre et la Victoire.»

 

Et il fut son époux, et elle fut son épouse. Sans doute espérait-il que la puissance et le succès qu’il pouvait tirer de l’alliance avec la Guerrière le soulageraient de ses douleurs.

 

Fort de son pacte avec la déesse, le jeune échanson accourut au Palais d’Ur-Zababa. «Ô, mon roi, lui dit-il, honorons plus dignement notre maîtresse Ishtar, replaçons son temple au centre de notre belle cité.» «Non, mon ami, répondit le monarque, Ishtar doit certes être respectée, Ishtar doit être honorée, mais elle doit l’être avec la même distance que nous respectons et honorons une bête sauvage. Gardons-nous de sa colère, mais gardons-nous aussi de placer les valeurs qu’elle incarne au centre de notre royaume. Les passions de l’Amour sauvage et de la Guerre font partie de notre humanité, nous devons les regarder en face, apprivoiser et accepter cette facette de nous-même. Mais jamais nous ne devons placer ces bêtes sauvages au cœur de notre société.» 

 

Le lendemain soir, Sargon monta au trente-sixième étage du Ziggurat royal et trouva Ur-Zababa occupé à l’observation des astres. «Ô, mon roi, dit le jeune échanson, faisons de la grande Ishtar la maîtresse de notre royaume.»  «Non mon ami», lui répondit le souverain.

 

Au matin du troisième jour, Sargon se glissa dans les jardins du roi et se coucha, muscles tendus, face à lui. Sa posture évoquait tant la soumission respectueuse que le félin à l’affût. «Pour la troisième fois, Seigneur, honorons Ishtar, faisons de la Belle Ishtar notre protectrice.» Et le roi répliqua: «C’est non pour la troisième fois. Ne me dérange plus, fils du puiseur d’eau.» Ce furent ses derniers mots. Sargon bondit, vif comme le feu du ciel, et égorgea d’un coup de dent le roi légitime. Puis, de ses poings, il mit en pièces les douze gardes qui s’étaient jetés sur lui. Ishtar lui avait donné la force du lion. Enfin, sans même avoir essuyé le sang qui le couvrait du visage aux mains, Sargon revêtit le manteau du roi défunt et brandit bien haut le bâton du pouvoir en criant «À Ishtar!» «À Ishtar!», répondirent en chœur les autres gardes, terrorisés, qui se prosternèrent en signe de soumission à la violence sauvage de l’usurpateur. Puis Sargon grimpa les trente-six étages du Ziggurat, brandit la tête d’Ur-Zababa par les cheveux et l’exposa à la cité entière. Fils adoptif du puiseur d’eau, il était devenu roi incontesté de Kish. Et sa blessure saignait toujours.

 

Sargon fit d’Ishtar la protectrice de la cité et souffla son esprit dans les âmes. Dans les discours qu’il adressait à la population, le monde était cruel, les lions mangeaient les agneaux, les plus faibles périraient, c’était la volonté de la déesse. Il fallait dévorer pour ne pas être dévoré. Écoutant cela, chacune et chacun tremblait secrètement, car tout le monde savait qu’un agneau se cachait au fond de son propre cœur.

 

Mais Sargon continuait à mentir pour soumettre les habitants à son pouvoir. Il inventait des faits glorieux qu’il attribuait à des ancêtres communs imaginés, forgeant ainsi une identité collective à cette cité plurielle, constituée de bergers nomades des montagnes, de paysans sédentaires des vallées, de prêtres nobles de la ville, de soldats, d’artisans et de marchands venant de tous les coins du monde. Le clan était fort, c’était inscrit dans son sang. À ces mots, chacune et chacun tremblait en secret, sachant à quel point son propre sang n’était pas pur, sachant à quel point son courage n’égalait pas celui des ancêtres mythiques dont ils n’étaient même pas issus. L’ennemi, selon les mots du jeune roi, était partout, dans les villes voisines, parmi les regards sournois des traîtres. Et chacune et chacun tremblait de plus belle, par crainte de l’ennemi et par crainte d’être soi-même pris pour un ennemi. Sargon appelait à la soumission au clan, c’était de cette seule façon que les ennemis seraient vaincus. Il fallait toujours favoriser les siens, détester les autres, obéir sans discuter et dénoncer les traîtres.

 

Alors la cité acclamait Sargon à l’unisson, chacune et chacun hurlant pour dissimuler son propre mensonge.

 

Le monde de Sargon n’était que domination. Le roi dominait le maître, le maître dominait la femme, la femme dominait l’esclave. Chaque maillon de la chaîne acceptait sa situation de dominé en échange du pouvoir sur autrui qui lui était conféré. Même les plus faibles revendiquaient cet état de fait, car ils participaient eux-mêmes à la domination du clan, lorsque la ville était en guerre, ce qui était à peu près tout le temps le cas. En effet, afin de satisfaire l’appétit de chacun, la cité de Kish devait s’emparer de ses voisines, la violence était la condition de la grandeur.

 

L’homme était semblable au lion, beau, d’une puissance fascinante; Sargon était autant adoré que craint. Sous son commandement, les jeunes gens devenaient des soldats disciplinés et des guerriers brutaux. À chacune de ses conquêtes, le monarque offrait à son peuple les biens des vaincus, les corps de leurs femmes et ceux des plus jeunes hommes. Les peuples soumis, déportés aux quatre coins de l’Empire, transportaient à pied les pierres de leurs maisons pour bâtir la nouvelle cité d’Akkad, dédiée à Ishtar et à la gloire de Sargon. Certains échappaient à ce triste sort en intégrant la Horde des Volontaires. Ces soldats des peuples vaincus formaient une armée à la sinistre réputation, dans laquelle on entrait en exécutant de ses propres mains douze compatriotes. Ainsi fut le règne de Sargon, fait de conquêtes, de destruction, un règne de prédation.

 

Lorsqu’il eut conquis Lagash, tout le pays de Sumer lui était soumis. Le roi marcha seul dans le sable et s’enfonça dans la mer avec armes et vêtements. L’eau devint pourpre et, quand il en ressortit, le bronze et l’étoffe étaient lavés du sang des vaincus. L’Empire d’Akkad était le plus grand, Sargon était le plus grand. Pourtant, une tâche restait à l’endroit de son cœur. La plaie saignait toujours.

 

Il avait tenté d’apaiser sa douleur par l’ivresse de la puissance, mais ce n’était pas le bon chemin et Sargon ne l’avait toujours pas compris.

 

Dominer la Mésopotamie, être le roi des rois ne suffisait pas à apaiser sa douleur. Sargon décida de vaincre celui qui voit tout, celui qui sait tout, Shamash, le dieu soleil. Il partit seul dans le désert, sortit son épée et défia l’astre brûlant. La divinité ne prêta aucune attention au roi d’Akkad et continua à briller de la même façon qu’elle l’avait toujours fait. Sargon appela plus fort, cria de tout son souffle. Et le soleil ne bougeait pas. Sargon hurla à s’en dessécher le palais et Shamash l’ignora. C’est alors que la blessure du monarque commença à saigner plus fort que jamais auparavant. Ishtar l’avait abandonné, de la même façon qu’elle avait délaissé ses amants précédents.

 

On ne retrouva jamais le corps de Sargon, ses restes desséchés se répandirent dans le sable, ses armes fondirent contre la pierre. Le corps de Sargon disparut à jamais. Mais le vent du désert se réveilla, hurla et répandit l’âme du tyran aux quatre coins du monde.

Peut-être que cela suffit pour comprendre.

Il s’agit d’une légende, bien sûr. Sargon d’Akkad a probablement existé il y plus de trois millénaires, mais les détails de ce récit échappent à toute vraisemblance historique. Il a dû être été réinventé près de mille fois avant que Dyhia s’en inspire pour forger et expliquer le concept de « sarguisme ». Ce terme générique qui qualifiait toute idéologie, anti-universaliste, clanique, justifiant le recours à violence dans le but de maximiser ses propres intérêts.

Pas de vérité historique et pourtant cette légende sonne vrai. Je crois que tout y est. L’esprit. Il suffit à tout expliquer. L’histoire du Mouvement humaniste qui a contribué à transformer nos sociétés au cours du premier tiers du vingt-et-unième siècle, le sens de ce que nous avons combattu, celui de notre engagement et de l’utopie que nous avons en partie construite, celui des erreurs que nous avons commises, le sens de la mort de Dyhia.

Le sens y est. Maintenant, considérons les faits.

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