Le 9 novembre

Il faisait particulièrement beau le 9 novembre, aussi bien à Lausanne qu’à Central Park, un de ces après-midi aux lumières doucement rousses et bleu clair. Un jour plein d’espoir. J’avais la trentaine, pas d’autres engagements que le bénévolat et la politique. Pour le reste, je gagnais quelques sous dans le social, je bricolais. Déjà une sorte de vieux garçon maladroit. Depuis plusieurs années, le Mouvement humaniste accumulait les succès et l’avenir pouvait être envisagé avec sérénité, même s’il restait encore beaucoup à faire. Le soleil, vieillard accompli, jouait ses dernières notes d’une voix fatiguée, mais plus grave et plus chaleureuse, rocailleuse, vraie. Dernier rappel avant de céder sa place aux glaces pâles de l’hiver. J’étais allé lui rendre ses adieux en un rituel automnal. Comme chaque année, j’avais commencé par le parc de l’Hermitage, j’étais remonté par le Signal de Sauvabelin, laissant les rayons guider mes pas. Au sommet de la colline, je m’étais arrêté un instant sur un banc, pas loin de la tour. Dans ces moments, je fermais les yeux, je humais la lumière. Puis je les ouvrais, libérant mon regard dans les milliers de nuances des feuilles dorées. Le feu doux glissait depuis le ciel, se reflétait au loin dans le lac gravissait les pentes de la ville, s’accrochait dans les branches encore fournies, enfin pénétrait mon être. Je fermais les paupières à nouveau, je restais jusqu’à ce que l’ombre des arbres rafraichisse mes joues. Comme chaque année, j’étais rentré chez moi à la fois nostalgique et apaisé. Les dernières lueurs de l’automne baignaient l’appartement de ses rayons bienveillants. J’étais bien. Il était 18h34 lorsque mon téléphone a vibré la première fois.

Ne te décourage pas mon fils je crois en ce que tu fais.

Je n’avais pas eu le temps de répondre au gentil message de mon père que mon appareil a vibré à nouveau. C’était Anna, une pote.

On s’en sortira jamais. J’ai la rage.

Et puis…

Chers amis et famille, je suis en sécurité. Je pense fort à vous.

Jonas, un ami humaniste qui s’était rendu à la manifestation de New York. J’ai consulté aussitôt le fil d’actualité de mon portable.

Attentat terroriste à Central Park. Plusieurs explosions ont eu lieu pendant la grande manifestation pour la paix à New York. On dénombrerait des dizaines de victimes. Développement suit.

J’enrageais de ne pas avoir senti l’évidence arriver. Des dizaines de milliers de personnes réunies à New York afin de faire pression sur les Nations Unies en vue d’une paix au Proche Orient, un des plus grands succès du Mouvement humaniste. Cette nuit, sur toute la planète, nous devions éclairer nos fenêtres et nos toits en bleu, comme marque de soutien à la manifestation de Central Park. C’était si facile à gâcher, à détruire. Et la date n’était-elle pas un prétexte en soi ? Le 9 novembre, 09.11., sinistre rappel du 11 septembre et du 13 novembre, la Nuit de cristal aussi. Les terroristes sont de grands enfants superstitieux. Merde. On y était presque, on ne réclamait rien d’autre que l’application du droit international et des principes humanistes, rien de bien extrême. Il avait fallu des années pour constituer une coalition crédible en ce sens, réunissant aussi bien des libéraux américains, que des nationalistes palestiniens, des militants israéliens pour la paix, des sionistes modérés, des islamistes conservateurs, des Juifs de tous les pays, des gauchistes, des conservateurs, et voilà que des ordures détruisaient tout à coup de kalach ou d’explosif. Tous ces efforts, toutes ces remises en question, tous ces compromis, le travail minutieux de ces diplomates, l’effort de communication pour lutter contre l’image fausse que trop de médias avaient du camp de la paix, tout cela semblait balayé par l’attentat. Sans compter les victimes. Le suivi minute par minute de l’évènement nous martelait les mauvaises nouvelles en continu.

[19h00] Au moins soixante morts dans l’attentat de Central Park. Plusieurs hommes armés ont lancé des grenades dans une manifestation pacifiste à New York. La confusion est grande en raison des milliers de personnes présentes sur place et des mouvements de panique générés par les explosions.

[19h47] Au moins soixante-neuf morts dans les treize explosions de l’attentat de Central Park. Le porte-parole de la Maison-Blanche annonce que le Président est en vol pour New York. La piste du terrorisme islamique est envisagée, mais doit être confirmée.

La routine de l’horreur. Peu à peu, avec le temps et la fréquence régulière d’attentats spectaculaires, on était de moins en moins choqué, de plus en plus désespéré. Ce n’est pas qu’on s’y habituait, mais que la stupéfaction cédait à la déprime, au marasme. On pouvait aisément anticiper la suite des évènements : alourdissement du nombre de décès dans les jours qui suivent, poursuite des terroristes encore en vie, discours sécuritaires, déclarations martiales, remises en question de la démocratie, indignation, marches de protestation, récits individuels tragiques, oubli des grandes causes humanistes et puis tout continuerait comme avant, sauf pour les familles des victimes. Jusqu’au prochain attentat. Mais ce 11 novembre, une autre nouvelle est tombée.

[20h08] Le porte-parole du Mouvement humaniste annonce la disparition de Dyhia Mostar dans les attentats de Central Park. Figure centrale du Mouvement humaniste, Mme Mostar était un des soutiens principaux à la Coalition pour la Paix au Proche-Orient.

À terre.

[21h00] Les réseaux sociaux secoués par les attentats de Central Park. Nombreuses réactions aux évènements du jour: hommages aux victimes, hommages ou insultes à Dyhia Mostar. Moins d’une heure après l’annonce du décès de la penseuse du Mouvement humaniste, des photos de son corps sont publiées sur plusieurs sites. Réaction outrée et émue du porte-parole du Mouvement.

J’étais hébété. La nouvelle de la mort de Dyhia m’avait simplement terrassé. Oui, ce n’était qu’une victime parmi des dizaines, oui, les autres méritaient tout autant d’être pleurées. Mais Dyhia, je la connaissais. Bien que je ne l’avais jamais rencontrée, elle faisait partie de ma vie, je la lisais ou l’écoutais tous les jours. Elle était au centre de mes recherches depuis trois ans. Il y avait sa personnalité touchante et sa présence permanente dans mon quotidien, et aussi ce qu’elle incarnait. Dyhia n’était pas seulement le porte-drapeau du mouvement, elle en était elle-même l’étendard. Moi qui, adolescent, avais déploré que l’on pleure davantage la mort d’une princesse que les dizaines de victimes d’un massacre en Algérie, ce jour-là, j’avais perdu une proche. Avec Dyhia, l’espoir s’en était allé.

[21h18] Attentat de Central Park. Le bilan s’alourdit à 73 victimes. La police serait en voie d’arrêter un des assaillants.

 

[21h30] Réactions outrées à la publication de dizaines de photos du corps de Dyhia Mostar. De nombreux journalistes condamnent le manque d’éthique des médias. Ici les photos qui font scandale.

 

Évidemment, je me suis abstenu de regarder. Pas que je sois incapable de faire preuve parfois de voyeurisme morbide. Mais pas cette fois. Je voulais garder une autre image de Dyhia, je refusais de salir ma mémoire avec son corps mutilé, une expression cadavérique déformée par la peur, je refusais de me livrer à la sinistre tâche de trier les vraies prises parmi les centaines de photomontages glauques réalisés à la hâte. Mon souvenir resterait celui des dernières vidéos, un sourire malicieux, des rides bienveillantes, des cheveux gris soigneusement réunis en une lourde tresse. En attendant, les flashes infos continuaient à rythmer notre désespoir.

[21h43] Un des présumés terroristes figurerait parmi les victimes. La police annonce avoir interpelé un suspect.

[22h30] Attentat de Central Park. Les hommages se multiplient dans le monde entier. De San Francisco à Moscou, des milliers de personnes descendent dans la rue pour manifester leur effroi.

[23h00] Bilan d’une journée de violence: 74 victimes, dont un terroriste présumé, 6 personnes entre la vie et la mort. Les organisateurs de la manifestation appellent à redescendre à Central Park demain matin afin de ne pas accorder la victoire aux sarguistes.

J’ai cliqué sur la vidéo en lien. Pâle, en sueur et le regard vide, Sylvain Tahiri, porte-parole du Mouvement, apparaissait dans une conférence de presse en compagnie d’autres leaders humanistes, ainsi qu’avec des représentants des principales organisations qui avaient appelé à manifester. Il s’exprimait dans un anglais impeccable, toutefois teinté d’un léger accent français.

« Le décès de Dyhia Mostar nous bouleverse particulièrement, nous qui l’avons bien connue. Mais, si ce drame nous affecte au fond de nos coeurs, il ne saura remettre en cause ce que nous avons accompli avec elle. Dyhia s’est toujours opposée à la personnalisation du Mouvement humaniste et elle se considérait comme un simple rouage de quelque chose qui avait commencé bien avant sa naissance. Si son charisme l’a imposée comme cheffe de file et l’a rendue indispensable, c’est bien plus malgré elle que selon sa volonté que cela s’est produit. C’est donc à la fois en hommage à Dyhia Mostar et parce que notre cause ne se limite pas à l’autorité d’une personne, quelles que soient ses qualités, que nous appelons à manifester encore plus nombreux demain à Central Park. Nous n’abandonnerons jamais. »

Cette nuit-là, des millions de foyers ont allumé une lumière bleue à leur fenêtre et presque autant d’immeubles ont fait rayonner des guirlandes de la même couleur sur leurs toits.  

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