Le bras idéologique du cryptonéolibéralisme fascisant

Une semaine après notre rencontre avec l’inspecteur, on pouvait cependant s’offrir le luxe de réfléchir plus calmement à sa proposition. Sans tout accepter pour autant. C’est du moins ce que je pensais.

Mais l’extrême majorité des membres refusait simplement d’entrer en matière. J’étais seul, pas totalement convaincu, plutôt guidé par une sorte d’instinct. Comme je l’avais souligné, les jeunes du quartier allaient mal en cette période. Nous avions le devoir d’envisager de nouvelles pistes. La proposition de Severino en était une. De plus, malgré les airs un peu gourds du bonhomme, j’avais le sentiment que sa démarche était sincère et j’éprouvais un plaisir raffiné à pousser mes camarades dans leurs retranchements. Surtout, la question n’était pas de savoir si nous approuvions totalement l’idée de police de quartier, mais si nous étions prêts à collaborer, conseiller, au cas où le projet se concrétiserait.

–      On doit justement refuser de collaborer, et même s’y opposer carrément, mobiliser les mouvements sociaux, manifester, se battre. Si nous laissons passer ça, nous ouvrons le quartier au fascisme.

Léon-Blaise avait appuyé et rythmé son lexique martial en martelant la table de son poing frêle, puis il avait fièrement replacé son keffieh sur ses épaules. Au sein de la Scission Horizontale-Participative du GPCU (Groupe Populaire Critique Unifié) qu’il animait, il avait tant l’habitude que ses arguments soient considérés comme définitifs qu’il n’attendait même pas une réponse de ma part. Et pourtant…

–      Est-ce qu’en restant sur notre position attentiste, nous ne sommes pas justement en train de laisser une sorte de fascisme s’installer ? Ce n’est peut-être pas le bon terme, mais vous voyez bien à quoi je fais allusion. Dans le quartier, dans les groupes qui nous préoccupent, ce ne sont pas les valeurs libertaires qui dominent, mais plutôt le culte du chef, la valorisation de la force physique, un mode de règlement brutal des conflits, l’esprit de clocher territorial et même une tendance à la xénophobie.

–      Tu dis n’importe quoi, c’est un quartier multiculturel !

–      En partie. Bien sûr que Pablo s’est battu en gueulant « Koalas nique tout ! » pour défendre son pote congolais, bien sûr que leur sentiment d’appartenance au quartier va au-delà des origines de leurs parents. En même temps, j’ai aussi vu Idriss se joindre à Nelson et Davide lorsqu’ils traitaient Junior de macaque et d’esclave. Quant au petit Keanu Bovet, s’il ne se fait plus persécuter depuis qu’il s’est mis à la muscu et qu’il porte en permanence bottes militaires et ceinture d’agent de sécurité, je ne suis toujours pas serein à son propos.

Mon contradicteur avait secoué son épaisse chevelure contre ses épaules, cambré l’échine à la façon d’un coq mal nourri et, comme s’il pouvait s’observer dans une glace, contrattaqué aussitôt.

–      Tu parles comme un éditorial du Figaro, mec ! La situation que tu décris est totalement caricaturale. Le quartier des Koalas c’est aussi la fête de quartier multiculturelle, l’Association des habitants du quartier, les jardins potagers collectifs. Franchement, depuis que je suis là, je n’ai jamais été emmerdé.

–      Bien sûr que tu ne t’es jamais fait agresser dans le coin : c’est toi qui as défendu les subventions pour le studio d’enregistrement auprès du comité ! Au nom de l’épanouissement par l’art, tu as promis monts et merveilles à la bande à Bradley, sans poser la moindre condition. C’est facile de jouer à Papa Noël avec les impôts des autres, d’autant plus que ce n’est pas toi qui as assumé les conséquences du projet. Ce n’est pas toi qui as dû leur faire comprendre que ce n’était pas un lieu destiné à la biture, même si elle servait leur inspiration. C’est pas toi non plus qui as tenté de les encourager à trouver du boulot plutôt qu’à rester enfermés au studio toute la journée. Et quand le groupe s’est totalement approprié les lieux en excluant toute autre initiative artistique, ce n’est pas toi qui as pris la peine de leur expliquer qu’il s’agissait d’un bien public. Non, c’est Victor, l’animateur, qui a dû le faire. Et c’est lui aussi qui s’est fait casser la gueule le lendemain soir quand il rentrait en vélo du travail. Je vais te dire un truc, Léon-Blaise, c’est facile de ne venir qu’aux séances de comité ou de te livrer au clientélisme condescendant.

Je devais cependant reconnaître qu’il n’avait pas tort sur un point. Si je n’avais rien exagéré de la situation, je n’en avais peint que le revers négatif. Les Koalas ne se limitaient pas aux rapports de force que j’avais décrits et je le savais. Je ne me serais jamais engagé au comité dans le cas contraire.

Ce quartier, c’était un volcan sous du béton. Il respirait, il tremblait, brûlait. Ça, je le sentais, je le vivais, son énergie me nourrissait. Je voyais bien l’entier de la population, toutes communautés confondues, se serrer les coudes lors des trop nombreux enterrements, les regards qui exprimaient une sincère sympathie pour ceux à qui l’on n’avait pourtant jamais parlé, mais que l’on connaissait quand même. Le respect. Dans le quartier tout le monde avait sa place et autrement qu’ailleurs.

Par exemple, Hassan. Dans d’autres coins de la ville, sa vie aurait été confinée à un atelier protégé et à sa famille. C’était le sort de la plupart des handicapés. Ici, aux Koalas, Hassan était tout le temps dehors. Il traînait de groupe en groupe, taupait des clopes en inclinant la tête, sans que ses parents craignent un instant pour sa sécurité. Les gamins ne l’épargnaient pas de leurs moqueries, mais c’était tout sauf de la discrimination. Ne pas employer d’euphémismes, vanner, insulter, ne pas le préserver de ce que tout le monde subissait sous prétexte qu’il était différent, c’était l’inclure. Brutalement. Mais sans condescendance. D’ailleurs, personne dans le quartier n’aurait laissé quoi que ce soit lui arriver.

La vie aux Koalas, comme la mort, y était plus vive qu’ailleurs. Au bistrot, où l’on servait des rations plus grosses que dans les autres quartiers, je côtoyais les poivrots lors de mon café du matin. On échangeait trois blagues convenues et puis on écoutait les histoires, les colères, les chagrins, les projets pleins de couleurs et les souvenirs heureux. Beaucoup avaient le visage et le corps marqués par ce qui arrive plus souvent aux pauvres. Leurs yeux, teintés de rouge et de jaune, laissaient deviner un cœur à vif, baigné chaque jour dans un formol anisé pour le conserver des blessures. Cependant, la mort, omniprésente, les faces tuméfiées, les corps enflés ou secs, rien ne parvenait à retenir le souffle de vie qui s’imposait dans les éclats de rire et dans la sensualité des danses, lorsque la grisaille cédait à une fête improvisée, au hasard des occasions ou de la générosité de la pauvre machine à sous.

La vie s’invitait aussi au bistrot quand débarquaient timidement les familles dans leurs vêtements soignés. C’était l’anniversaire de Madame ou le dernier mercredi du mois. Ici, les pizzas n’étaient pas chères et les quantités suffisantes, ici l’on ne se sentait pas totalement étranger, même parmi les ivrognes indigènes. On ne buvait pas la plupart du temps, ou peu, on disait poliment bonjour et l’on reconstituait le cocon familial autour de tables aux sets garnis de publicités locales. Discrètement. On travaillait souvent beaucoup, on se donnait de la peine pour faire juste. Les filles avaient le serre-tête bien noué, les garçons étaient boutonnés jusqu’au col. C’est qu’on voulait le meilleur pour les enfants, quitte à sacrifier quelques bouffes au resto pour des cours privés, quitte à étouffer le répétiteur de böreks aux épinards.

Quant aux ados…

De l’extérieur, ils formaient un mur impénétrable, une haie de casquettes et de capuches. Ils n’étaient qu’attaque ou défense, avançaient en une formation faussement chaotique, subtilement placés selon leur hiérarchie. Quand ils investissaient un lieu, une salle, un café, un wagon, ils se déployaient méthodiquement pour occuper tout l’espace. Ils étaient visibles, parlaient fort. Ils exhibaient ainsi leurs codes, leurs valeurs réactionnaires, leurs rapports de force permanents, leur obsession pour le « bling-bling ». Une forteresse de mâchoires tendues et de regards fermés.

Et pourtant elle était là, la faille du bunker, le regard. Qui trahissait parfois lorsqu’ils baissaient la garde. Qui disait la vulnérabilité, la tristesse et l’espoir, qui révélait les enfants qu’ils étaient encore, comme une lucarne ouverte sur leur innocence. Mes souvenirs ressuscitaient alors les petits êtres pleins de vie du temps d’avant. Pablo, le costaud du groupe, qui avait peur d’aller chez le dentiste ou de se faire déshabiller pendant les cours d’éducation sexuelle. Ses grands yeux clairs, à la fois doux et inquiets, qu’il ne peut toujours pas cacher sous ses bras surdéveloppés.

Pablo et tous les autres, ces enfants. Quand ils trichaient, c’était pour mieux faire paraître leur innocence et quand ils se reniaient, c’était leur tendresse à vif qui ressortait. Asma aussi, cette adolescente fermée à tout dialogue non conflictuel avec des adultes. Depuis que je la connaissais, elle avait dessiné. Son crayon d’enfant savait reproduire avec exactitude ce qu’elle observait, comme si c’était une évidence, comme s’il suffisait de déposer les objets, les personnes, les animaux sur le papier. Pas seulement leur image, leur essence, comme si elle les sculptait. Il ne manquait pas une tapisserie aux pièces des châteaux dont on ne voyait que la façade. Et tout y était, on le sentait. Asma créait des univers merveilleux, des mondes remplis de collines, de forêts, d’arbres de toute essence, avec des cavernes sous les épines, des animaux qui n’existaient nulle part ailleurs qu’en son âme, et qui nous guettaient depuis les roseaux, les buissons, les nuages. La moindre de ses œuvres sur un papier brouillon était une fresque aux mille détails dans laquelle on s’égarait à l’infini. Et puis l’adolescence, les peurs, les chagrins étaient venus, recouvrant ses secrets d’un rideau de dureté. Elle, qui auparavant nous tendait ses dessins avec enthousiasme, ne daignait plus communiquer avec nous autrement que par défiance. Dédain. Cependant, elle avait beau s’agiter, Asma, séduire, mépriser, rejeter, froncer les sourcils, elle le retenait rarement, son regard rêveur, celui qui la trahissait. Celui qui s’évadait dans des vallées connues d’elle seule.

Moi, ils semblaient m’accepter, comme une pièce du paysage. Je n’avais pourtant pas ce qu’on appelle de l’autorité naturelle. Si les autres bénévoles me voyaient comme une forme de rustre, les gens du quartier me considéraient au contraire comme presque efféminé. Mes vêtements, mon langage, ma timidité, je ne répondais pas aux codes élémentaires de virilité. Un type qui jouait avec les enfants. Ma seule légitimité auprès des ados, c’était mon ancienneté. J’étais là depuis toujours, leur perception du toujours, alternant des mandats rémunérés ou pas, jouant au loup, animant un jeu de piste, distribuant les pinceaux, je les avais tous engueulés une fois ou l’autre. C’était ça, le lien, et là-bas ça comptait.

Bradley, le petit chef de la bande, n’était déjà pas facile alors enfant et, ado, il était simplement intenable. Rien ne l’arrêtait quand il pétait un plomb. Les coups de poing partaient en rafales et l’on craignait souvent qu’il réussisse à attraper un quelconque objet, une bouteille, un tabouret, une fourchette. Il était dur avec ses potes, qui s’en accrochaient d’autant plus à lui. Carrément cruel lorsqu’il tombait avec son groupe sur un gamin différent. En même temps, il avait gardé ses yeux pétillants, qui cherchent à bien faire, qui cherchent la reconnaissance, ceux qui portent la tristesse de ne pas toujours y parvenir. Enfant, il faisait déjà des crises et puis revenait, le crâne en avant, qu’il appuyait avec force contre nos épaules. Sans un mot et cela suffisait. À quinze ans, il n’avait pas vraiment changé, même si, techniquement, il ne pressait plus la tête contre nous. Quand il avait fait une connerie, quand on l’avait expulsé du centre, quand il avait recouvert toute ma famille d’une infamante série d’insultes, après avoir juré ma mort à treize reprises, il revenait. Lentement, il s’approchait, se gardant bien de nous adresser le moindre regard. On ne voyait que l’arrière de son crâne et c’était comme s’il nous fixait. Son dos paraissait connaître le chemin et le guider vers nous. Sous la pluie. Il s’allumait une clope et progressait encore, toujours le crâne face à nous. Il restait devant l’entrée, s’en rallumait une, crachait. Il était là, comme une ombre. Jusqu’à ce que sa présence ne se fasse plus remarquer. D’un coup, sans qu’on l’ait vu entrer, sans qu’on ait pu lui rappeler les raisons de son expulsion, il était dedans, dans un coin, la casquette rabaissée. Il tirait une sale gueule. On ne se considérait que du coin de l’œil. Et puis l’on commençait à accomplir des gestes normaux, dans la plus grande ignorance mutuelle affectée, jusqu’au moment où il m’adressait la parole comme si de rien n’était.

–      Hé ! Fils de pute, t’as vu ce but, putain-mec !?

Il souriait de tout ce qui pouvait sourire en lui. Et lui et moi, on savait qu’il venait de presser sa tête fort contre mon épaule.

Ces gamins, on ne peut pas les détester, malgré leurs efforts permanents pour bâtir une façade dure autour de leur tendresse. On peut avoir peur de leurs conneries par contre. Et moi, l’approche misérabiliste et condescendante, je ne pouvais pas. Je les respectais trop pour ça, j’attendais autre chose d’eux.

Or, à condition qu’on y amène quelques nécessaires amendements, le projet de l’inspecteur ouvrait la possibilité d’un accompagnement à la fois cadrant et bienveillant.

–      On ne devrait pas s’arrêter aux apparences. Severino est un peu lourdaud, il n’est pas de notre clan. Mais je crois que son projet, encore maladroit, découle d’une réelle préoccupation sociale. Franchement, c’est le genre de flic avec lequel s’allier si l’on veut rétablir la confiance dans le quartier. Il faut cesser de s’opposer à la police seulement par tradition. De la même façon que les voitures individuelles tuent et polluent mais les ambulances sauvent des vies, le problème n’est pas l’existence d’un appareil de sécurité, mais de quelle façon et dans quels buts on l’utilise. Bon, ce n’est pas de moi, cette phrase, mais de Dyhia.

–      Dyhia ?! Tu veux parler du mouvement pseudo-humaniste, du bras idéologique du cryptonéolibéralisme fascisant ?!

Cette version, je ne l’avais pas encore entendue. Ainsi, pour Léon-Blaise, comme ils proposaient d’aborder la question de la sécurité de façon non dogmatique, les humanistes étaient des fascistes. Peu importait l’énergie que dépensait Dyhia à dénoncer toute violence, qu’elle soit policière, militaire, mafieuse, religieuse, machiste, politique ou économique, peu importaient les mesures qui étaient proposées pour décloisonner et démocratiser les appareils répressifs. Selon un raisonnement analogue, le Mouvement humaniste était également néolibéral, car il se revendiquait des valeurs libérales et, bien que critique envers le système économique globalisé, il ne remettait pas totalement en cause une certaine forme de marché.

J’étais habitué à entendre tout et son contraire à propos de Dyhia. Elle était clairement adulée par certains enthousiastes qui se faisaient des t-shirts à son effigie et, contre sa volonté, la considéraient comme une prophétesse. Lors d’une soirée au bord du lac, au coin d’un feu, j’avais même entendu un allumé prétendre que Dyhia était une shaman qui œuvrait dans le sens de la lumière. En revanche, pour ses ennemis, c’était une antisémite notoire, une sorcière musulmane, une espionne juive ou simplement une pute.

Le bras idéologique du cryptonéolibéralisme fascisant.

C’était si bête que ça m’avait convaincu.

Aucun changement ne pourrait advenir tant que les mouvements sociaux seraient gangrénés par de narcissiques dogmatiques tels que Léon-Blaise. Le lendemain, j’avais timidement fait mes premiers pas dans le Mouvement humaniste en participant à la collecte de signature pour l’initiative « Alliance mondiale pour des peuples souverains ».

Ce rejet du clanisme, de quelque bord qu’il soit, ce refus des doctrines figées, Severino devrait le comprendre s’il voulait cerner le Mouvement humaniste.

J’étais perdu dans mes rêves quand il m’a rappelé à la réalité de ce 10 novembre.

–      Alors ? Vous êtes en train de rêver ? Pouvez-vous me dire ce que vous savez sur Dyhia ?

Ce que je savais…

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