Le lendemain

Je me rappelle le lendemain du 9 novembre. Le ciel était pâle, ma cuisine tout aussi terne, je n’ai pas pris goût au café. J’ai enclenché ma radio dans un geste mou, avant de l’éteindre presque aussitôt. J’étais bien trop las pour soutenir le brassage d’air des nombreux experts qui se devaient de commenter, spéculer, trancher, tergiverser. Comme si cette logorrhée pouvait cacher sous les mots l’hébétude dans laquelle nous nous trouvions tous. J’ai vidé machinalement mes trois tasses devant un roman pour éviter de replonger dans les blessures de l’actualité.

Vaine échappatoire. En réalité, je ne pouvais faire taire ces voix qui me susurraient que l’attentat avait tout foutu en l’air, que nous en étions revenus à la morosité des temps préhumanistes. Ces temps d’impasse, où tout semblait empirer, ces temps où la peur gagnait sur l’espoir. Des temps de confusion aussi. Maintenant que Dyhia avait disparu, je pensais que nous ne sortirions jamais de ce que les historiens appellent La Grande Anomie du début du 21e siècle, l’ère chaotique située entre les deux attentats de New York. On ne peut pas comprendre les angoisses qui rongent encore ceux de ma génération sans prendre en compte cette époque.

Personnellement, je n’ai touché l’horreur que du coin de l’œil. C’est aussi le cas de beaucoup de mes contemporains, comme moi, bien nés, au bon endroit. De fait, l’enfer était assez loin de nous. Toujours visible, mais jamais assez pour qu’il ne semble totalement réel. Plus sournoisement, il semblait se rapprocher en un murmure sourd et étouffant. Alors que nous vivions dans un confort inimaginable, si l’on comparait notre situation à celles des générations précédentes. Nous mangions à notre faim (et même trop), nous avions des appartements chauffés, la possibilité de consulter un médecin et d’obtenir des médicaments, nous nous déplacions facilement à l’autre bout du monde, nous étions entourés d’un nombre incalculable d’objets. La plupart des gens avaient du travail, les autres ne mouraient pas de faim, et certaines personnes prétendaient même avoir du plaisir à exercer leur profession, même s’il nous manquait souvent du sens, du lien.

Le problème de notre mode de vie, c’est qu’il était à la fois la norme et l’exception.

En effet, il ne concernait qu’une infime partie de l’humanité, nous étions clairement privilégiés. Mais pour combien de temps encore ? C’est que la fin de tout cela se chantait partout, sur les affiches politiques, au café, dans la fiction, dans les réseaux sociaux. Les séries télévisées les plus populaires racontaient l’histoire de survivants à une apocalypse zombie ou celle d’un monde médiéval qui attend l’arrivée d’un hiver long et menaçant, les catastrophistes résilients préparaient un monde meilleur sous les cendres de notre civilisation. Quant aux survivalistes (une des nombreuses variantes du sarguisme), ils attendaient le chaos à venir les armes à la main, contribuant ainsi à accélérer son apogée. Crise écologique, inégalités, bruits de bottes sarguistes, l’impasse était dans l’air du temps. Un thème parfois chanté, le plus souvent fredonné, voire murmuré. Latent, menaçant, accompagnant nos faits et gestes, rendant absurdes nos gesticulations autour de la carrière, de la beauté, de la gestation. Et nous nous accrochions encore davantage à ces chimères. L’impasse, ce refrain intarissable et autoritairement saccadé, personne ne voulait vraiment l’entendre. L’accepter c’était accepter le désespoir et la vanité de nos actions. Alors on faisait la sourde oreille, refusant de considérer ce qui était évident, les limites de la planète, les inégalités, le chaos. C’était notre modèle lui-même qui était malade et, impuissants on faisait tout pour l’ignorer. On continuait à s’empiffrer.

Mais, franchement, est-ce que les condamnés à mort profitent vraiment de leur dernier repas ?

Théoriquement, l’anomie, c’est ce qui caractérise une société dont les règles, les normes et les valeurs qui assurent l’ordre social sont faibles ou inexistantes. En pratique, cela ne se définissait pas. La force d’un concept, c’est de simplifier, de donner sens. Il lui manque justement les sens et l’absence de sens, l’esprit qui confond, qui panique, l’estomac qui se noue doucement, mais tout le temps, chaque fois qu’on y pense. C’était plutôt une nuée de sauterelles, à la fois à venir et déjà là.

L’anomie, c’était les leaders xénophobes élus, la guerre en Lybie, les filles harcelées dans la rue, les abattoirs, les attentats quotidiens dans des pays qu’on ne situait même pas sur une carte, les réfugiés qui se noyaient, les fake news, les sols qui s’appauvrissaient, le dumping salarial, la surconsommation, les accidents nucléaires, la guerre de la drogue au Mexique, les famines et l’obésité, les mafias, les médicaments dans la viande, les crimes impunis, les guérillas du diamant, les djihadistes, les embouteillages, les hooligans ultra-nationalistes, l’eau en bouteille qui asséchait les sources, les maladies du travail, le chômage, l’antisémitisme, les droits des indigènes bafoués, les enfants qui fouillaient les décharges en Afrique, les tomates qui avaient toutes la même gueule, la guerre en Syrie, les filets anti-suicides autour des usines, les enfants tués à coup de machette, la forêt dans le bide des animaux, les animaux dans nos gros ventres, ou dans nos poubelles, le retour à l’autorité, les légumes qui venaient de si loin, l’eau potable dans laquelle on chiait, le voisin qu’on ne connaissait pas, chacun dans sa caisse, les hooligans, les dealers dans les rues, l’humiliation des Palestiniens, la torture dans les prisons, les banlieues abandonnées, les abus du petit chef, le noir que l’on n’engageait pas, le viol ordinaire, les pesticides, les services publics vendus, les élèves qui se suicidaient, les forfaits fiscaux, les banquises qui fondaient, le nettoyeur qu’on ne regardait pas, la femme de l’autre con qu’il ne fallait pas regarder, les toxicomanes qui tendaient la main en tremblant, les produits bios qui ne l’étaient pas, le monde du travail et les antidépresseurs, le fils à papa qu’on ne sanctionnait pas, l’anorexie, les maladies des poumons, les mômes qui ne se salissaient plus les genoux, les écolos qui prenaient l’avion, les régimes militaires, la guerre au Congo dont personne ne parlait, les murs entre les peuples, la misère en pleine rue, Mussolini et Franco qui avaient fait de bonnes choses quand même, les viols collectifs, les oignons de Nouvelle-Zélande, les esclaves dans les ambassades, les enfants dans les mines, la guerre en Ukraine, les bouddhistes fanatiques et racistes, les homosexuels en prison, le kid shaming, les retraites qu’on ne toucherait jamais, la prof qui se méfiait de ses élèves musulmans, les dettes des États, les banques qu’il fallait sauver alors qu’on foutait dehors des familles, ce petit gars qui cognait sa copine, le gamin qui mendiait, le pétrole sous la banquise fondue, les espèces qui disparaissaient, la salope que l’on conspuait, les vieux qui crevaient seuls, l’Europe qui s’effaçait, la guerre en Afghanistan, les larmes autour des premières rides, les chiites contre les sunnites, les poules en batterie, les brevets sur le vivant, les fermes qui fermaient, les caméras dans les écoles, les premiers ébats d’une adolescente sur internet, des zones industrialo-commerciales sans fin, la tricherie adulée, la technocratie, toutes les guerres au nom de Dieu, les comptes en banque au Panama, les appels à la haine, les aborigènes alcooliques, les loyers qui montaient, les régions que l’on désertait, l’ONU impuissante, la peur des ados, les abeilles qui disparaissaient, cet apprenti traité d’incapable, la nature bétonnée, ces partis de gauche devenus ultra-nationalistes, autoritaires, néolibéraux, les zones sinistrées, la petite putain de quinze ans, la solitude de l’ancien prisonnier, la bouffe surgelée, le Haut-Karabakh, on ne savait même pas où c’était, seulement que ça n’allait pas, les inondations, la sécheresse, la neige qui ne venait plus, les faillites, le mobbing, la bouffe dans les moteurs, les billets de train trop cher, le ciel strié d’avions, les somnifères, l’enfant humilié par son prof, les voleurs qu’on n’essayait même plus d’arrêter, les artisans qui fermaient, les appareils qui nous lâchaient, le déserteur expulsé dans son pays, la corruption, la guerre au Sud-Soudan.

Tout cela comme un nœud complexe où se confondaient les informations, les lieux, les niveaux, les causes, les conséquences, les faits et les émotions. Tout cela n’était que menaces, c’est en ces termes que l’anomie se traduisait dans le ventre de ceux qui l’observaient. Des menaces. Face à ce que nous ne pouvions saisir et qui nous effrayait pourtant, impuissants, nous étions crispés, hébétés. C’était cela l’insécurité, au fond, ce sentiment que tout nous échappait. Tout paraissait si compliqué et cela l’était, bien sûr.

Jusqu’à Dyhia.

Il y avait tellement d’informations, trop d’éléments pour que nous puissions comprendre, au point que nous en étions paralysés, noyés dans la complexité. Il fallait bien commencer par saisir un brin.

Dénouer, et comprendre que notre monde anomique vivait cinq grandes crises. Crise économique et financière, crise écologique, crise des migrants, crise des relations internationales, crises de confiance au sein des États. Tout cela formait la Grande Anomie, le nœud de problèmes que je viens de lister. Les crises se nourrissaient entre elles et il n’était pas imaginable d’en résoudre une en faisant abstraction des autres. Pourtant, les séparer conceptuellement, c’était découper, simplifier, reprendre pied, se donner les moyens de comprendre.

Dyhia nous avait raconté les crises, leur histoire, leurs articulations, elle avait rappelé ce qui nous unissait, elle nous avait proposé un chemin. Enfin, plutôt une boussole. Le problème n’était pas que nous manquions de ressources ou d’idées pour régler ces crises. La plupart des mesures qui ont été couronnées de succès par la suite avaient déjà été pensées depuis longtemps. Dyhia et les humanistes n’ont fait qu’attirer l’attention sur ce qui manquait pour faire tourner la machine : le lubrifiant. Autrement dit, des outils collectifs efficients pour répondre à ces crises et, surtout, la confiance sociale. Ils avaient simplement proposé un message clair et incluant pour l’expliquer.

Et beaucoup avaient cru Dyhia parce que ses paroles sonnaient vrai. Le Mouvement humaniste nous avait permis d’envisager l’avenir différemment. Moi j’avais rapidement sympathisé, bien que timidement dans un premier temps, mais la victoire n’est pas allée de soi. Il a fallu plusieurs années pour gagner les esprits. On avait progressé, peu à peu, ce n’était pas encore gagné, on y croyait.

Là, ils venaient de tuer Dyhia.

Mon espoir s’en était allé avec elle. Ce matin-là, je ne croyais plus en rien. Pourtant, avec le recul, peut-être que ce 9 novembre a été un mal nécessaire. Peut-être. Au fond de mon cœur, je me refuse encore à le croire.

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