Le mur

« On va dans le mur »

Je n’ai pas prêté attention à cette une du Monde, j’avais faim et j’étais fatigué. C’était une savante référence à Jacques Delors, à la politique de rigueur des années 1980, je n’ai pas compris tout de suite sa signification. Je n’aimais pas la personne de Chambord, mais je n’avais pas imaginé que son programme puisse échouer.

Je rentrais tard du service. Séance avec des parents, moment pénible, mon message ne passait pas. Comment leur expliquer, à eux qui venaient d’un pays où, sans études, tu n’étais rien, qu’il fallait dédramatiser les résultats de leur gamine, qu’ils pouvaient peut-être cesser de considérer la possibilité d’un apprentissage comme un échec ? Que leur gamine aimait travailler le bois, qu’elle le faisait bien et qu’elle souhaitait en faire son métier. Comment leur dire ça, à eux qui avaient tout donné pour que leurs enfants aient une meilleure vie ? Moi je venais d’un des coins les plus riches du monde, et d’une génération pour qui, d’un point de vue strictement financier, le choix d’une formation professionnelle initiale, plutôt que de longues études, était souvent une stratégie gagnante.

Ils s’étaient habillés pour l’occasion, m’avaient serré la main avec déférence, ils semblaient avoir le trac. J’avais beau être un troufion, un migrant à peine arrivé en France, je n’en étais pas moins un francophone diplômé à la peau claire. Ils en avaient bavé pour parvenir jusque-là et ils en bavaient encore tous les jours, accumulaient les heures, calculaient le moindre sou. Ingénieur chez lui, ici il usait ses mains dans des jobs plus ingrats les uns que les autres. Pourquoi était-il parti ? La liberté, la sécurité. Mais il lui fallait plus que cela pour tenir, il avait besoin de croire en un lendemain meilleur, il comptait sur sa fille pour cela. Alors, il faut imaginer comme j’étais crédible quand j’essayais de les convaincre que le problème de la gamine en question n’était pas la quantité de travail fournie, mais la confiance. Qu’ils pouvaient lui payer tous les répétiteurs du monde, que cela ne changerait rien à la panique qui la gagnait chaque fois qu’elle se retrouvait seule face à une feuille blanche. Qu’ils pouvaient faire davantage en l’encourageant, en l’écoutant, en validant ce qui l’intéressait. Qu’elle était fatiguée, qu’elle était déprimée, que la pression affectait sa santé. Que la voie de l’apprentissage n’était pas à bannir avec autant de violence.

Je lui disais ça son père, à lui qui avait traversé clandestinement plus d’une dizaine de pays, à lui qui avait été battu, menacé de mort, dévalisé, pour que sa famille puisse mieux vivre, à lui dont la peau était marquée par des allergies aux produits qu’il utilisait, je lui disais que sa fille souffrait de la pression qu’il lui imposait. Il s’est soudain complètement fermé. Il restait poli naturellement, mais son regard allait au-delà des convenances. Seule sa femme communiquait. Je n’étais plus un allié, notre échange était coincé. Je n’ai pas abandonné pour autant.

J’étais crevé, je sortais de l’entretien, j’avais faim. Je suis entré dans une épicerie de quartier encore ouverte, il y avait du monde. J’ai pris quelques légumes frais et un journal que j’ai parcouru en faisant la queue. Chambord semblait dans une sale situation. Si certaines de ses politiques avaient été couronnées de succès, s’il avait évité d’augmenter aveuglément tous les postes budgétaires et s’il avait entrepris des démarches pour alléger les procédures administratives, décentraliser, il se heurtait à la question du financement global. Comme chaque fois que la France prenait son destin en main, on avait assisté à un exode fiscal. Or ses réformes, loin d’être ruineuses sur le long terme, avaient des coûts immédiats importants. Elles constituaient un investissement raisonnable et nécessaire, mais peinaient à obtenir les moyens conséquents. Cela faisait plus de quarante ans, depuis Reagan et Thatcher, que ce cercle vicieux durait : les gouvernements élus ne gouvernaient plus vraiment, soumis à la volonté des gros contribuables. Tant que l’ensemble des États ne prenait pas conscience de la nécessité de s’unir contre la concurrence fiscale, ils se condamnaient à renoncer à leurs souverainetés respectives.

Je suis passé à la caisse, j’ai voulu payer à la carte. Insupportable bip, votre compte a été bloqué. Ma solde aurait pourtant dû être arrivée depuis une bonne semaine. L’épicier m’a souri tristement, je n’étais pas le seul dans cette situation, les salaires étatiques étaient en retard. La France avait eu le courage de faire office de pionnière et, isolée, elle en assumait les conséquences financières. J’ai payé cash, renoncé au journal.

J’avais faim, j’ai emprunté un passage qui avait l’air d’un raccourci. Sans doute puisque, quelques mètres derrière moi, un type avait pris la même direction. L’échec de Chambord signifiait-il l’échec du Mouvement humaniste ? Malgré les réserves de Dyhia à son égard, on ne pouvait nier que son programme s’inspirait de notre mouvement. Relocalisation de la production, renforcement des institutions collectives, décentralisation de certaines d’entre elles, intégration des citoyens à tous les niveaux de décision, rapprochement des groupes et communautés, soutien aux petites entreprises, insistance sur l’éducation. Qu’est-ce qui pêchait dès lors ? N’était-ce pas l’idéal humaniste dans son ensemble qui était ainsi remis en question par cette quasi-banqueroute ?

Dans l’absolu, cette politique était tout à fait raisonnable. Nécessaire même. Les ressources étaient suffisantes, simplement mal réparties. Et seuls un rétablissement de la confiance sociale et des démarches collectives étaient à même de répondre aux défis du moment. C’était de la stricte rationalité. Sauf que la France ne pouvait tenir isolée dans cette voie. Quand Chambord proposait aux autres chefs d’État un accord-cadre pour les autonomies régionales, il se heurtait à des fins de non-recevoir ; aussitôt qu’il augmentait la progressivité de l’impôt sur le bénéfice ou qu’il tentait de taxer les transactions de capitaux, c’était le vote par les pieds. Ce n’était pas seulement que ses pairs n’avaient pas envie de contribuer au changement : ils s’étaient mis d’accord pour faire échouer les réformes, car un succès en France du projet humaniste risquait de compromettre leurs propres positions. Sans des mouvements populaires analogues dans les autres États, la France était condamnée à abandonner très prochainement.

Quelle poisse, c’était un cul-de-sac, j’aurais dû voir que la ruelle était nommée «impasse». Mon ventre me tyrannisait, je ne voulais pas faire demi-tour, il devait bien y avoir une traboule qui menait chez moi. Je n’osais pas demander au type derrière moi, quelque chose en lui ne m’inspirait pas confiance. Il suffisait de chercher. On était à Lyon ou pas ?

Malgré sa faible maîtrise du français, la mère de mon élève avait déployé tout son tact pour faire reprendre notre conversation sur des bases constructives. Au contraire de son mari, elle ne s’était pas braquée sur les exigences de performance, elle avait vu peu à peu sa fille gagner de la confiance, elle avait constaté une amélioration de ses résultats, certes timide. Son enfant avait besoin de reconnaissance pour ce qu’elle était, pas seulement pour les espoirs qu’elle incarnait, son époux le comprendrait. Mais il lui fallait du temps. Elle savait aussi à quel point le respect entre eux et nous comptait. Elle n’avait rien lu de Dyhia et pourtant elle avait compris depuis longtemps que toute personne doit faire le lien entre le milieu où il va et celui d’où il vient. Que les loyautés sont multiples et que plus les différents groupes auxquels un individu appartient se reconnaissent, plus il lui sera facile de construire ce trait d’union existentiel. Elle a pris la main de son mari, doucement. Puis elle m’a regardé, sérieusement, mais sans agressivité. Dans un français approximatif, mais clair, elle m’a prié de leur réexpliquer le schéma des perspectives scolaires, les différents cursus possibles. Chaque fois que je montrais une passerelle d’une voie vers une autre, elle me demandait de répéter, comme pour confirmer. En fait, elle comprenait très bien. Je répétais : « Oui, une fois son apprentissage terminé, elle pourra faire telle école. » « Non, son bac ne lui servira à rien s’il n’est pas complété par d’autres études. » « Oui, si elle interrompt sa formation après l’apprentissage, elle aura un métier et le moyen de devenir patronne. » Par ses questions, elle me conduisait à les rassurer sur le fait que leur fille ne s’apprêtait pas à choisir « une voie de garage ». Le mari levait les yeux de plus en plus souvent. Son visage semblait s’ouvrir à nouveau. Je leur ai ensuite montré deux feuilles d’exercices de leur fille, réalisées à quelques mois d’intervalle, pour leur faire voir la progression. Ils m’ont serré la main chaleureusement.

Cette porte ne pouvait qu’ouvrir sur une traboule, je le sentais. Mais il y avait un digicode. Je n’allais pas faire demi-tour maintenant, il suffisait que quelqu’un passe et m’ouvre. Pas le type qui m’avait emboîté le pas, en tout cas. Il s’était arrêté, posé contre un mur. Il fumait une cigarette. Il me dérangeait.

L’autre problème de Chambord, c’est qu’il avait opportunément transformé le projet humaniste en un programme de parti, alors que c’était tout l’inverse que nous prônions. Nous souhaitions que les priorités humanistes transcendent les rivalités partisanes, que les candidats s’accusent mutuellement de ne pas être assez humanistes. Nous préférions être une référence pour les dirigeants plutôt que détenir nous-mêmes l’autorité politique. En confisquant le concept d’humanisme pour son parti, Chambord nous avait mis des bâtons dans les roues. Il restait le président d’un pays centralisé, marqué par la personnalisation de la souveraineté et des débats. Le changement devait autant venir d’en haut que d’en bas et Chambord était allé trop vite. Dyhia avait eu raison de se méfier de lui, la concentration du pouvoir corrompt, c’est inévitable. Là seule autorité qui vaille, c’est celle qui est déléguée et contrôlée. C’est pour cela que le Mouvement humaniste a sans cesse cherché une répartition maximale des compétences à tous les niveaux. En s’attribuant le label humaniste et en n’appliquant que partiellement les principes dont il se réclamait, Chambord avait compromis le mouvement. S’il échouait, on nous associerait à son échec, malgré les précautions de Dyhia.

Le pouvoir, toujours le même fléau. Pourtant, à écouter Khereidine parler dans un silence religieux au milieu des réunions, à l’entendre vénérer Dyhia, j’avais soudain eu le sentiment que le Mouvement humaniste n’échappait pas à cette problématique, malgré la volonté affirmée de ne pas nous compromettre dans le jeu partisan. L’hypothèse de Severino n’était peut-être pas si absurde que cela. D’une certaine façon, nous aussi nous cherchions le pouvoir. Pas celui de commander au jour le jour, pas celui des tapis rouges diplomatiques et des cérémonies nationales, pas celui de déclarer une guerre. Nous cherchions à être compris, à influencer les commandeurs, nous voulions peut-être une faculté plus importante, même si elle était moins personnelle, celle de dire ce qui est légitime et ne l’est pas, l’autorité symbolique.

Et cette saloperie de digicode qui m’empêchait de passer ! Moi je ne voulais pas faire de mal, je voulais seulement emprunter un chemin, sans déranger personne, contrairement au type qui a souillé notre cage d’escalier. Pourquoi les digicodes ne retenaient-ils que les passants curieux ou pressés ? Les autres devaient observer des habitants distraits, puis se passer le code. Comme le gars qui m’avait suivi et qui attendait, j’en étais convaincu. Ou peut-être avaient-ils des techniques plus simples. J’ai regardé de plus près ce petit clavier qui m’empêchait de passer. Cinq touches semblaient délavées. Dont le A, le 9 et le 1. Ne jamais sous-estimer les limites des personnes. 1918A ? Rien. 1981A ? Un déclic salutaire, la porte s’est débloquée.

La solution à l’impasse, je l’avais sous le nez dès le départ.

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