Le retour de Léon-Blaise

J’étais de nouveau mal à l’aise. L’attitude de Khereidine ne me convenait définitivement pas. Un instant il s’ouvrait et la minute d’après il se refermait, grave, nerveux, comme fâché. On s’était fait la bise en partant et il m’avait accordé une grimace plissée en guise de sourire avant de me faire une accolade pleine de mots gentils. La confiance était rompue. Peut-être pas l’amitié.

J’étais encore en train de méditer là-dessus, lorsque, montant les derniers étages de notre immeuble, j’ai senti une présence dans le couloir. D’abord, une forme d’intuition, quelqu’un m’attendait. Juste après, j’ai perçu une sorte d’odeur de trop propre, de l’eau de toilette sur fond de lessive et shampoing. Ça ne pouvait pas être Severino, il était absent ce jour-là. Et ce n’était pas son odeur. J’ai voulu fuir, dévaler les escaliers. Mais si c’était un guet-apens, l’un ou l’autre des types qui me suivaient me guetterait en bas. Je devais faire face. J’ai sorti mon couteau suisse à cran d’arrêt sans trop ralentir le pas, j’allais faire semblant de n’avoir rien remarqué et surprendre mon ravisseur en dégainant au dernier moment. Je l’ai fait.

Il a ri.

–      Mais tu fais quoi ?

Je pointais ma petite lame avec une intensité maladroite. J’étais ridicule. Et lui, il était là, tout en maigreur romantique, en cheveux flottant sur les épaules, tout en keffieh, en beauté torturée. Un peu de condescendance dans le sourire, il rayonnait, Jupiter victorieux. Léon-Blaise.

–      Tu t’entraînes à la guerre avec un couteau suisse ?

J’ignorais ce qu’il pouvait bien faire ici, mon adversaire lors du débat sur la police de proximité, le dogmatique des Koalas. Ce gros con.

Il a pris un air un peu moins arrogant. Grave, empathique, vulnérable.

–      Niil, je peux entrer, s’il te plaît ?

Efficace.

Il s’inquiétait pour Isabel, il demandait des nouvelles. Mon ventre s’est glacé. Je ne savais pas qu’ils se connaissaient.

–      Tu vois, on a été assez proches un temps…

Je le haïssais. Comment avait-elle pu se laisser séduire par ce tricheur ?

–      Elle a complètement disparu de la circulation. Il paraît qu’elle était en contact avec toi.

–      Tu es venu à Lyon exprès pour ça ?

–      Elle compte beaucoup pour moi, tu sais.

Ses yeux n’étaient que douleur. Il voulait la retrouver, devait impérativement lui parler. C’était urgent. J’enrageais silencieusement.

–      Franchement, Léon-Blaise, j’aimerais bien pouvoir t’aider, mais j’ignore où elle se trouve. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle a dû fuir la Suisse après s’être introduite clandestinement chez Notis.

–      Mais pourquoi elle a fait ça ? Quelle cinglée ! De tels risques pour rien.

–      Qu’est-ce que t’en sais que c’était pour rien ?

Il a pris un air docte.

–      Tu comprends, Niil, on ne devient pas martyr tout seul dans la guerre contre le capital. C’est à travers les luttes collectives que nous triompherons. Et pour cela, nous avons besoin de toutes les forces. L’avant-garde ne peut pas permettre de perdre de précieux éléments comme Isabel.

J’avais beau avoir complètement désapprouvé les initiatives de mon amie, il m’était insupportable de le laisser parler en ces termes.

–      Je vois, Léon-Blaise. Ce qu’il faut, c’est rester intransigeant sur les principes théoriques et attendre bien au chaud que la Révolution murisse, puis la cueillir sans risque. Laisser crever le bas peuple avant d’en devenir le Guide. T’es plutôt héroïque et généreux comme type.

Il s’est cambré à la façon d’une oie à qui on aurait mis un suppositoire par surprise.

–      Vous vous êtes vus, les humanistes, vassaux du capital ? Vous êtes pires que les fascistes avec votre réformisme. Au moins eux sont clairs dans leur jeu, on sait quand et comment les combattre. Vous êtes les plus dangereux, vous êtes des traîtres.

Il agitait ses petites mains en un millier de gesticulations rageuses.

–      Vous ne servez à rien d’autre qu’à prolonger la longue agonie du capitalisme, vous êtes des cryptolibéraux, des collabos, de la vermine bourgeoise, les valets du pouvoir, des flics en Birkenstock, les chevaux de Troie de Goebbels, le cancer de la gauche. Vous êtes un obstacle au changement, vous ne faites que ralentir la Révolution.

Il se gorgeait de ses propres paroles, interrompant parfois son monologue pour se recoiffer avec satisfaction. J’en ai profité.

–      Léon-Blaise, tu sais très bien que l’affrontement n’aura pas lieu. Et que s’il se produisait aujourd’hui, on le perdrait.

–      On peut faire des trêves avec le capital, des accords de non-agression le temps de récupérer des forces. Mais l’affrontement final est inévitable. Alors vos compromis foutent tout en l’air.

–      Qu’est-ce que tu veux dire par « accords de non-agression » ?

–      Rien.

Il regardait au loin. Ça m’a énervé.

–      Ouais, c’est surtout que ton discours ultra-orthodoxe te permet d’éviter de te mouiller. C’est plus simple de parler juste que d’agir juste, c’est plus confortable.

Il allait rétorquer quelque chose qui collerait à son dogme ou à son image, j’ai poursuivi.

–      Écoute, Léon-Blaise, tu me gonfles. Je ne peux pas vraiment t’aider à trouver Isabel, tout ce que je sais, c’est qu’elle est sans doute à Marseille. Mais Marseille c’est grand.

Maintenant, j’aimerais que tu partes.

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