Le vieil homme

Il marche dans la poussière. Il sue. Ses pieds saignent. Il ferme parfois lentement les paupières, puis regarde au loin. Lui qui a pourtant connu le luxe. La notoriété. Le pouvoir. Il a renoncé à tout cela. Un temps il a cru qu’il pourrait changer le monde d’en haut. Président. L’homme le plus puissant de la planète. Non, c’était pire que tout. Le pouvoir est une maladie. Il voulait bien faire. Il a ordonné la mort. Président. Ce n’est une posture pour personne. Changer le monde, il n’a pas abandonné. Il marche désormais. Et il parle aux gens, il leur explique. Des principes simples. Pour eux, il n’est plus président. Il est le vieil homme qui marche. Sa barbe a poussé. Il est noir. On vient à lui, on l’écoute. Mais il va seul. Emprunte les chemins de traverse. Refuse les caméras. Aux personnes, il veut parler directement. Sans intermédiaires ni prompteur. Échanger, pas seulement parler, écouter. Voir, toucher, sentir. Croiser les haleines.

Pas d’images, pas de télétransmission. Un vieil homme qui marche. On le sait, on se le dit, on raconte son histoire. Cet ancien président repenti qui parle aux humains. La rumeur annonce son arrivée dans un patelin, on l’attend. Il refuse les stades, les micros. Parfois, il monte sur une caisse, souvent il s’assied à même le sol. On fait cercle autour de lui. Il a son modèle, il n’a jamais feint ses croyances. Des fois c’est au bistrot qu’il va. Il dort chez l’habitant ou dehors. Sa nourriture, frugale, il la paie par contre. Il n’aurait pas le culot de quémander auprès des gens simples. Lui qui possédait tant. Il a beaucoup donné. Mais il gardé de quoi ne jamais mendier.

Jusqu’à présent, on l’a respecté. On ne l’a pas harcelé, ni sur la route ni pendant la nuit. Il marche seul et personne n’ose rompre la magie. Un jour sans doute, il se fera tuer. Il suffit d’une fois, une personne. Ils sont nombreux à souhaiter qu’il disparaisse. Peu importe. Il aurait fait ce qu’il fallait. Et son histoire est déjà une légende.

Il n’a pas voulu répondre à mes questions. Malgré ma notoriété. Ou plutôt en raison de celle-ci. Il veut parler aux gens, pas aux médias. Il m’a serré la main, avec gentillesse, comme à tous ceux qu’il rencontre. Quelques secondes, un instant, il a fait de moi un simple quidam et je lui en suis infiniment reconnaissant.

Les temps sont toujours durs, la violence, la pauvreté n’ont pas disparu. Mais il se passe quelque chose, le monde bouge, de partout. De l’autre côté de l’Atlantique, un mouvement a émergé. Celle qui l’incarnait a perdu la vie chez nous, mais ses idées sont plus vivantes que jamais. Partout, sur chaque continent, des personnes semblent s’unir, se rappeler ce qu’elles sont. À chaque région sa culture, ses spécificités, ses problématiques, ses mouvements et ses solutions. L’Afrique des Sankaristes n’est pas la Chine de la Nuit Claire, ni la Mouvance Pachamama, ni l’Europe de Dyhia, ni les autres. Mais la direction est la même, le respect. Chez nous, en Amérique, le changement, c’est un vieil homme qui l’incarne. Pour le meilleur, je crois.

Harvey DellaVecchia, Memphis Week

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