Les Sages de Sion

–      Et celui-là, là, ce pâlot bigleux. Vous le connaissez ?

J’ai regardé quelle figure s’affichait à l’écran de vidéosurveillance que Severino avait installé à l’entrée.

–      Pas de danger, inspecteur, c’est mon pote David, celui qui m’a sauvé la vie.

Il a alors reposé l’immense calibre qu’il venait de saisir avec intensité. Pour la sixième fois de la journée.

Nous vivions désormais dans un arsenal sous vigilance permanente, un nid d’aigle fortifié de toute part grâce aux soins méticuleux de mon colocataire. À trois reprises ce jour-là, le commissaire n’avait pas reconnu les visiteurs. Par trois fois, j’avais dû vaincre ma peur du vide et atteindre le parcours sécurisé sur les toits auquel on accédait par la lucarne, tandis que Severino pointait de son canon la porte blindée pour couvrir ma fuite. Tantôt, c’était un livreur de pizza qui générait l’alerte, tantôt une grand-mère au cabas plein de légumes.

Cette fois-ci, il ne s’est un peu calmé que lorsque, après huit étages d’escalier et onze tours de serrures différentes, c’est bien mon ami David qui est entré, chemise mouillée, dans l’appartement. Severino s’est d’ailleurs montré plutôt froid et j’ai pu observer que le gros pistolet n’était pas sur le buffet, sa place habituelle.

–      Le type à l’octogone, m’a dit David, je sais où je l’ai vu.

Severino a cessé de fixer son écran de surveillance pour tendre indiscrètement l’oreille.

–      C’était à la synagogue, il y a une semaine quand j’accompagnais mon père.

–      Comment pouvez-vous en être aussi sûr ?

L’inspecteur, qui s’était immédiatement immiscé dans notre conversation, fronçait les sourcils d’un ton sévèrement expert.

–      Comment vous répondre ? Des têtes de brute avec des octogones violets sur la joue, ça ne court tout de même pas les rues de Lyon…

Severino l’a fixé avec l’air de celui à qui on ne la fait pas. Mais il n’a rien répliqué.

–      Niil, d’après mon père, il s’agirait d’un colon israélien fanatique en voyage en France.

–      Ton père fréquente ce genre de milieux ?

–      Non, pas du tout. Il fait partie d’une communauté très libérale. C’est ce gars qui n’y a pas sa place. Dès son arrivée, il a commencé à les bassiner avec des histoires d’autodéfense armée pour la Judée-Samarie. C’est un peu délicat pour eux, d’autant plus qu’on ne peut pas complètement rejeter quelqu’un pour des questions d’opinion.

Les idées et les pistes se mélangeaient dans mon esprit. Il y avait les attentats de New York, dont un des auteurs était Abu Massacre, il y avait deux autres suspects, le type à la croix gammée sur le mollet et Thomas Mitterrand ; Notis et les Phalanges de Sargon, impliquées dans je ne sais pas quoi, ce mec à l’Octogone qui avait clairement voulu me tuer, israélien d’extrême droite. Il y avait aussi le Grumeleux qui est apparu dans nos vies au Lapin Vert, alors que Severino enquêtait sur l’extrême droite. Ce n’était pas cohérent, quelque chose bloquait la logique du tout.

–      Mais en fait c’est tout simple ! Il suffit de mettre de côté provisoirement Notis et tout s’arrange. Quels sont les points communs entre la plupart des suspects ?

–      La laideur, a répondu Severino ?

David m’a jeté un regard figé.

–      L’extrême droite sioniste…

–      Exact. C’est évident pour l’Octogone, colon radical, et c’est également très probable pour Mitterrand qui est membre de l’extrême droite états-unienne. Tous ces extrémistes ne sont pas nécessairement antisémites, c’est le cas de certains cinglés de la Bible Belt qui pensent que le Royaume du Seigneur n’arrivera que lorsque les Juifs occuperont à nouveau les royaumes d’Israël et de Juda dans leur intégralité.

–      Et c’est pour cela qu’ils feraient tout pour empêcher la paix au Proche-Orient ?

–      Exact. Une sorte d’alliance chrétienne-blanche-sioniste islamophobe qui s’opposerait au Mouvement humaniste en raison de la Paix au Proche-Orient.

–      Mais que faire d’Abu Massacre ?

–      C’est censé être un converti récent passionné par les armes. Ne pourrait-il pas s’être fait passer pour un salafiste dans le simple but de leur faire porter le chapeau ? D’ailleurs, un nom pareil, c’est soit de l’humour, soit un mauvais pastiche.

Severino semblait extrêmement concentré, tandis que l’on échangeait.

–      Ça ne tient pas, a-t-il soudain remarqué, on a quand même vu une croix gammée sur le mollet d’un des terroristes.

–      On n’est pas certains qu’il s’agisse d’une croix gammée, bien que ça y ressemble. Ensuite, s’il s’agit d’un paumé comme beaucoup de terroristes, il a tout à fait pu se tatouer un svastika pour se donner une image de dur et se faire recruter par un groupe identitariste chrétien après coup. On ne peut pas construire tout un raisonnement sur la base d’un seul indice.

–      Ou peut-être qu’ils sont judéophobes, mais que cela n’empêche pas leur volonté de voir s’accomplir les prophéties, a ajouté David. De voir les Juifs loin d’eux, en Israël.

Quelques verres plus tard, aussitôt que David a quitté l’appartement, Severino a méthodiquement fermé les onze verrous, puis il a attendu que la silhouette de mon ami s’éloigne sur l’écran de surveillance avant de prendre enfin la parole.

–      Les Juifs, j’en étais sûr.

–      Je vous demande pardon ?

–      Attendez que je vous explique…

Il s’est interrompu, prudemment.

–      Franchement, je les comprends. Il faut se défendre contre l’antisémitisme, on ne peut pas tout le temps être des victimes.

Moi, je me retenais de l’éventrer. Il poursuivait son délire avec l’air du badaud qui a vu ce que personne d’autre n’avait vu avant lui, celui qui sait depuis son bistrot.

–      Soyons factuels. J’ai lu sur internet qu’un des conseillers d’administration de Notis s’appelle Bernstein…

Il devait interpréter mon silence comme de l’intérêt ou de l’admiration pour son raisonnement.

–      Or, quelle est la religion de votre agresseur ?

J’étais estomaqué. Ses yeux ont alors brillé de mille feux.

–      Et vous êtes suivi à Lyon par des tueurs depuis que vous avez fait une recherche sur kookle. Ne saviez-vous pas que les créateurs de kookle sont des Juifs ?

Il a conclu en me faisant un clin d’œil.

–          Et ne m’avez-vous pas dit que les vidéos des Invisibles ne contenaient aucune allusion antisémite ?

Il avait un regard si triomphal, j’ai explosé.

–      Mais c’est pas possible d’être aussi con ! Mais idiot ! Mais con ! Mais idiot ! Mais crétin ! Mais con ! Con ! Con !

Il a pris un air vaguement penaud, vraisemblablement aussi vexé.

–      On ne peut pas parler des Juifs comme ça, comme un groupe fermé avec un cerveau central, ça tient pas la route. C’est complètement débile et raciste ! C’est comme si on disait que c’est un coup des Suisses parce que le Grumeleux vient de Suisse. Vous vous rendez compte qu’on a un Israélien sur les trois terroristes ou suspects et que ça vous suffit pour prétendre que c’est un coup « des Juifs » ? C’est absurde.

–      Vous m’avez assez dit à quel point les Juifs sont contre la paix au Proche Orient…

–      Pas les Juifs, les extrémistes !

Il s’est renfrogné un peu davantage. Il ne disait plus rien. J’ai tenté de me calmer et de reprendre un ton pédagogique.

–      Ce ne sont pas des Juifs que nous soupçonnons, commissaire. Tous les Juifs ne sont pas israéliens, ni même ne soutiennent Israël. Et d’ailleurs, tous les Israéliens ne sont pas des colons, bien au contraire. Il y a des Juifs, des Israéliens et des personnes nées dans les colonies qui approuvent le plan de paix. Arrêtez d’enfermer les gens dans leurs appartenances.

Il a bougonné sans lever les yeux.

–      Donc, les colons, Notis, kookle, c’est de la pure coïncidence ?

–      Peut-être pas. Il est fort probable que kookle ait vendu des données à Notis. Mais l’explication la plus simple est commerciale. Un client malhonnête paie une entreprise tout aussi malhonnête pour un service malhonnête, en profitant des failles législatives. C’est le principe même du néolibéralisme. Cela n’a rien à voir avec la religion des personnes qui font ça. Il y a d’ailleurs un Africain dans le Conseil d’administration de Notis. Vous pensez vraiment que c’est un sankariste ?

Comme Severino faisait une moue boudeuse, j’ai continué ma petite leçon.

–      Si nos hypothèses se vérifient, il s’agit plutôt d’une histoire de colonisateurs ultra-religieux ou ultra-nationalistes, ainsi que de leurs soutiens aux États-Unis, impérialistes et aussi ultra-croyants. Laissez donc de côté leur religion ou leur culture. La colonisation est un acte violent, peu importe qu’il soit commis par des personnes issues d’un groupe discriminé. Et les actes violents commis par des individus qui se revendiquent d’une culture ne sont pas de la responsabilité de tous les gens qui se reconnaissent dans cette dernière.

Il s’agit d’un enjeu politique, d’un enjeu de valeurs. La culture, l’ethnie ou la religion ne font que de se greffer sur un problème plus profond, clanisme, sarguisme, contre humanisme. Bref, laissez de côté les identités, commissaire. Elles ont bien assez tué.

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