Les taupes et le lapin

Severino et moi nous voyions fréquemment pendant cette période. Nos premiers rendez-vous avaient lieu au Lapin Vert, un bar que je ne fréquentais plus depuis qu’il avait viré de bord, mais peut-être était-ce moi qui avais changé. Ado, je le trouvais formidable à cause de son emplacement dans la Cité, le centre historique de la ville, de sa structure compartimentée et surtout de la musique. À cette époque lointaine, il suffisait que passent Breed Appart et Killing in the Name pour que l’endroit devienne enchanté. Un temps, j’avais le sentiment de partager une sorte de fraternité avec tous ceux qui appréciaient la violence sonore, comme si ce goût commun indiquait nécessairement un romantisme révolutionnaire de gauche. Près de vingt ans après, l’identité rock n’avait pas complètement disparu du bistrot, AC/DC et Metallica restaient des passages obligés dans ce bar assez propret. Par contre, les lieux n’avaient rien d’un bastion altermondialiste, n’en déplaise à mes illusions passées. On y trouvait des vestes de cuir, des bombers, des cheveux longs plus ou moins rares selon l’âge du propriétaire, plusieurs têtes rasées. La plupart du temps cependant, femmes et hommes avaient des allures très classiques avec parfois quelques accessoires à tête de mort, des tatouages ou des piercings conventionnels.

C’est dans ce paysage-là que nous nous fréquentions, Severino et moi. Une chope à la main, nos voix couvertes par des post-puceaux gominés qui scandaient à tue-tête les Lacs du Connemara. Sous le regard mauvais d’un immense motard blond au nez grumeleux, nous évoquions notre enquête avec le sérieux des hommes qui ont une mission importante.

–      D’après ce que j’ai pu voir, inspecteur, rien n’indique que le Mouvement humaniste soit fortement centralisé. Sur les comptes de la cellule locale, les colonnes sont équilibrées : on perçoit des cotisations et certains évènements nous rapportent quelques sous. Une partie de cet argent est gardée comme réserve et l’autre finance certaines de nos actions. Aucune relation économique avec le comité central n’est enregistrée, de la même façon que nous ne recevons pas d’ordres « d’en haut ».

–      Et comment organisez-vous vos superbes coups d’éclat, dans ce cas ? Qui sont vos mécènes ?

–      La plupart de ce que nous entreprenons au niveau local se fait spontanément, à l’initiative d’un militant. On discute ensuite de l’adéquation aux principes généraux ainsi que de la pertinence stratégique de l’action.

Il m’a regardé avec un air rusé et quelque peu ironique. Ou était-ce l’inverse ?

–      D’accord, ça, ce sont les actions locales. Mais comment vous faites pour le reste, le truc de souveraineté machin, l’Europe et tout ?

–      Les cellules forment des centaines de confédérations en fonction de leurs intérêts respectifs. Lorsqu’un groupe a un projet, il en fait la proposition aux autres, qui choisissent de s’y associer ou non.

Son regard s’est remis à briller, à la façon d’un mérou imitant le renard.

–      Ouais, ouais. C’est surtout que les écritures cachées sont justement bien cachées. Il faut bien financer les grosses actions, le marketing et tout.

–      D’après ce que j’ai compris, les recettes des livres et films suffisent. Vous vous méfiez du Mouvement humaniste parce que vous sentez qu’il peut bouleverser votre confort cérébral, inspecteur ! Vous refusez de voir la menace de l’extrême droite malgré l’évidence !

–      Quelle évidence ? Un tatouage carré sur un mollet ?

–      Un terroriste soi-disant islamiste qui vient de l’extrême droite, Taylor, un nazillon, Mitterrand, qui sort un flingue en pleine manif humaniste, simplement relâché, parce que non-musulman, une théorie du complot fascisante qui se diffuse comme la peste, des manifestations de gauche attaquées par des individus masqués qui marchent au pas.

De nouveau son insupportable sourire hautain.

–      Des indices, pas des preuves…

–      Si vous y mettiez un peu du vôtre, j’en aurais sans doute des preuves. À part boire des verres avec des gars suspects et discuter de moto avec eux, qu’avez-vous vraiment fait ? Vous n’êtes même pas entré réellement en contact avec Force Unitaire. Vous avez peur de découvrir que des copains sont impliqués ou quoi ?

–      Quand même. J’ai pu attester la présence de la théorie des Invisibles au sein de ce milieu, c’est déjà quelque chose.

–      Fantastique. Tout à l’heure, vous m’avez dit que cela n’indiquait rien, qu’ils ont pu en entendre parler sur internet…

–      Ces milieux sont très fermés et bien organisés. C’est pas à la cool comme chez les gauch… chez les humanistes. Il existe plusieurs cercles, dont on se rapproche avec le temps. Ils sont paranos et ils savent se défendre.

–      Pour avoir fréquenté des milieux d’extrême gauche, je peux vous dire qu’ils peuvent également se montrer méfiants. Par contre, il est vrai que les humanistes ne le sont pas, ce qui signifie sans doute qu’ils n’ont rien à cacher.

Ce n’était pas très constructif comme discussion. C’est lui qui a mis fin au petit jeu des accusations croisées.

–      Peut-être que ce n’est pas simple, ni pour l’un ni pour l’autre. Je crois que nous devons donner un coup d’accélérateur dans l’enquête, aller plus loin, prendre des risques, nous montrer plus audacieux. Vous essayez d’évoluer dans les milieux humanistes pour voir s’il y a eu une révolution de palais et moins j’essaie vraiment d’intégrer les groupes d’extrême droite pour voir ce qui se trame. OK ?

Mes yeux ont dû briller encore davantage. Cela paraissait être le ticket d’entrée dans une aventure excitante, un aller et retour, imaginais-je. Cela semblait moins coûteux, moins dangereux et plus enthousiasmant pour moi que pour lui. Tandis que je m’investirais corps et âme dans la quête de Dyhia, ce qui signifiait m’engager totalement dans le sympathique monde humaniste, lui deviendrait taupe chez les nazis. Par ailleurs, j’avais été convaincu par la démarche de l’auteure du documentaire sur le négationnisme : si l’on cherchait réellement la vérité, il fallait être prêt à s’y confronter, qu’elle nous plaise ou non.

Je ne pouvais qu’accepter le marché.

Alors, Severino et moi avons solennellement scellé notre accord d’une poignée de main virile. Les riffs d’Angus claquaient, des serveuses à peine majeures suaient sous leurs décolletés, l’infâme blond au nez couperosé nous dévisageait toujours par-dessus l’épaule tatouée de son pote tondu. Nous avions déjà bu quelques bières, nous ne savions pas encore que cet instant allait compromettre nos vies.

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