Lettre d’Isabel – Gustave

Mon cher Niil,

Tu n’imagines pas les sacrifices auxquels ma vie d’espionne m’a contrainte. J’aimerais tant te voir lire les lignes qui suivent et te moquer de moi. Tu comprendras bientôt. En bref, j’ai du nouveau.

Comme je te l’avais écrit dans ma lettre précédente, les informations fournies par Romaine m’ont incitée à enquêter sur ce fameux bureau 1109 du siège de Notis à Montreux. J’ai alors simplement commencé par ce qui relevait de l’évidence, aller sur place. Calme tes nerfs, je n’ai pas forcé l’entrée, je ne suis pas folle. J’ai seulement revêtu ma plus belle tenue de touriste, une petite robe, de fausses lunettes Gucci, un coup de rouge à lèvres, acheté une glace fraise-pistache sur le quai et commencé à tourner autour du fameux QG avec l’air le plus bécasse imaginable. Disons qu’en parlant aussi fort en espagnol dans mon portable, j’étais tout sauf discrète, mais je me confondais avec la foule des idiots pleins de fric qui errent dans le coin. J’étais la parfaite fille à papa en vacances ou en année d’étude à l’école hôtelière de Caux. Tu aurais tant ri en me voyant ainsi.

Je me suis présentée devant Notis et j’ai demandé dans un anglais nonchalamment hispanisé combien était l’entrée, tout en continuant à discuter en parallèle dans mon portable en mode mains libres. Le sécu a poliment décliné ma requête, sans oublier de jeter un regard sur mes seins et je suis repartie en tentant de masquer par mon air niais l’envie folle que j’avais de lui donner un coup de pied dans les couilles.

J’en avais déjà bien assez appris grâce au logo de l’uniforme de ce balourd. Je savais désormais que c’est à l’entreprise multiservice Networks, Services, Delivery And Protection que Notis confie la sécurité de l’immeuble, Romaine avait été incapable de m’informer à ce propos. Alors tu sais ce que j’ai fait ? Je me suis fait engager, à temps partiel par l’entreprise de services, en tant… qu’hôtesse. Oui, moi, trahissant en apparence ma réputation de féministe longuement et naturellement acquise, je m’humilie à faire la potiche dans des salons d’entreprises. En tailleur, jupe, et avec le plus charmant des sourires. Tout cela pour les besoins d’une enquête, ma foi passionnante. Parfois, tricher, c’est amusant.

C’est à l’occasion de la Foire de la Brosse à dents au palais de Beaulieu que j’ai fait la connaissance de Gustave, un collègue-agent de sécurité que je savais souvent engagé par Notis. Pas vilain, en fait. Musclé, des traits réguliers, les yeux clairs. Je dois dire qu’il pourrait presque me plaire s’il était vêtu, coiffé, rasé différemment. Enfin… Je crois que rien n’effacera jamais la débandaison que m’inspirent ses expressions tantôt satisfaites, tantôt ahuries. Son regard semble ainsi évoluer à mesure que des jets de testostérone stimulante baignent par cadences son cerveau inquiet. Ce n’est pas très scientifique et tu pardonneras mon imprécision à son égard. Si tu le voyais, tu penserais pareil.

Je l’ai abordé pendant une pause, alors qu’il était concentré à coordonner ses mâchoires et sa langue pour avaler son sandwich au brie. Je lui ai fait mon fameux sourire, celui que je réserve d’ordinaire aux commerciaux mi-sportifs, mi-gras, mi-chauves et mi-glabres, suant légèrement dans leurs chemises colorées. Mon sourire d’hôtesse. J’ai lu une vague frayeur inquiète dans ses yeux, un aspergée d’hormones, et puis, enfin, une conquérante assurance de mâle.

Par contre, il ne m’a pas totalement rejoint dans l’enthousiasme que j’affectais pour Networks, Services, Delivery And Protection. Il a fait une sorte de moue sincère, presque intelligente. Ce n’était pas si simple, d’après lui. Parfois, en effet, c’était vraiment la planque, mais en général c’était un job plutôt difficile. Comme je feignais surprise et intérêt de toute ma mâchoire ébahie, il a continué sur sa lancée. L’assurance virile le regagnait. Il m’a alors parlé du boulot sur appel, des abus des supérieurs, des petits privilèges dont on pouvait profiter ou être victime, des différentes boîtes pour qui l’entreprise sous-traite.

« Notis, me suis-je exclamée comme si je mangeais un chewing-gum, mais c’est génial ! » Il n’a pas voulu tempérer tout de suite, fiérot qu’il était. Il m’a ainsi raconté la fois où il a été engagé par la filière Pet Food de l’entreprise des bords du Léman, au Restaurant des Rochers-de-Naye. Un soir d’hiver, après la fermeture. « 1700 balles, la soirée ! » Il cherchait mon admiration. « 1700 balles », répétait-il comme s’il ne se croyait pas lui-même.

Alors que tous les touristes avaient quitté les lieux à l’heure officielle, Notis a réquisitionné l’entier du complexe haut perché qui surplombe le lac, ses deux restaurants, et même le train à crémaillère, seule façon motorisée d’accéder à ce majestueux point de vue. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ont mis les moyens dans la manifestation. Le rôle de Gustave et de ses quinze copains, armés jusqu’aux dents, était de recevoir les cadres de la filière nourriture animale par groupes de cinq ou six à la gare de Montreux, les fouiller, les installer confortablement dans le wagon, à une certaine distance les uns des autres, puis les accompagner dans le trajet d’un dénivelé de 1600 mètres jusqu’aux Rochers. Des moyens incroyables pour une tâche vraiment banale. Vous, les humanistes, avez au moins raison sur ce point : trop de pouvoir déforme la perception de la réalité.

Ce brave Gustave partageait d’ailleurs complètement mon point de vue. « Tout ça pour de la pâtée pour chien ! Mais qui c’est qui va s’amuser à flinguer des vendeurs de croquettes ? C’est quand même pas le gouvernement des États-Unis ces gars… »

Il y avait finalement une part de bon sens dans l’humour basique de Gustave.

« Et pourquoi les fouiller ? Tu crois qu’il y en a qui voulaient faire passer des nonos vitaminés pour les mettre dans le buffet ? Après, c’est vrai qu’il y avait de quoi se méfier d’eux. Parce que je te jure qu’ils ont trop traîné avec les canaris, les chiens, les serpents et les hamsters, ces gars. C’était un zoo ce séminaire d’entreprise, t’avais des espèces de repris de justice avec des costards trop serrés, des hipsters basanés habillés comme des mafieux, des Russes, des Indiens à moustache, des Chinois. N’importe quoi… »

Tu noteras avec moi qu’il n’y avait vraisemblablement aucune femme parmi la huitantaine de cadres. Ce manque de représentativité posait visiblement peu de problèmes à Gustave. En revanche, la présence d’Asiatiques semblait constituer pour lui la preuve indéniable extraits de chair d’enfant dans la nourriture pour animaux. Du coup, mon collègue ne donne plus que la viande fraîche et des os de boucherie (sans vitamines du coup) à son pitt. Je suis assez fière de n’avoir cédé ni au fou-rire, ni à la colère au cours de cette discussion.

Après cela, Gustave a voulu faire son gros en me parlant des différentes façons de manipuler sa pétoire et, constatant que cela n’avait pas l’effet escompté sur ma libido (je veux bien jouer à la cruche, mais faut pas exagérer), il a fait le romantique en me décrivant le magnifique coucher de soleil sur le lac auquel il a assisté pendant le trajet. « Wahouououou ! », ai-je fait pour l’encourager à continuer sur cette voie. Alors, il m’a fièrement expliqué qu’il y avait un second buffet gargantuesque à la disposition des agents de sécurité pendant que la réunion avait lieu à huis clos dans le restaurant panoramique creusé dans la roche. « Quatre heures pépères à être payé pour bouffer », a-t-il cru bon d’ajouter en cherchant ma complicité par une des expressions les plus heureuses qui m’aient été données de voir.

Intrigante, cette petite sauterie ultra-sécurisée, non ? On s’écarte un peu de notre sujet, le bureau 1109, mais quand tout cela sera terminé, je me promets de faire une enquête journaliste indépendante sur la filière Pet Food de Notis. Je pense avec Gustave qu’ils doivent avoir quelque chose à se reprocher, même si c’est peut-être pas une histoire de restes humains dans les conserves…

« C’est tellement tranquille ton boulot ! » ai-je lancé d’un ton séduit, suscitant aussitôt un gonflement des biceps du gorille. Et puis j’ai ajouté avec une pointe de condescendance que j’aimerais pouvoir me faire engager à ce poste la prochaine fois. Il est clair que je cherchais à toucher son sens de la désirabilité virile.

Alors il a pris une expression plus grave. « C’est quand même pas si facile, il faut pouvoir assurer derrière si jamais il y a de la casse. » Ce disant, il a regardé au loin avec héroïsme. « Et puis, Networks, Services, Delivery And Protection, et Notis c’est des putains de radins dans l’ensemble… »

C’est là que ce brave Gustave, me décrivant d’un air peiné les difficiles conditions de son travail à la Tour d’Ivoire, m’a tout donné. En quelques minutes et dans le simple but de ne pas être mécompris par une porteuse de seins souriante, il a révélé à cette quasi-inconnue la stratégie de sécurité de son employeur principal. Tout, les remparts infranchissables et les failles, l’organisation du contrôle à l’entrée, les rondes, les rotations du personnel, le stress qui rend inefficace ou distrait, l’absurdité des procédures, les collaborateurs remplaçables à merci. En gros, il m’a pratiquement filé les clés du bâtiment.

Il est vrai, à sa décharge, que ces sociétés de service ce sont de véritables parasites qui profitent de leur position d’intermédiaire entre les personnes les plus vulnérables et les employeurs les moins scrupuleux pour se prendre des marges énormes. Des sortes de taxes féodales. Un État fiscal, mais sans responsabilités à l’égard des siens. A part la peur de perdre sa place, Gustave a donc peu de raisons éthiques d’être loyal avec un patron qui l’exploite de la sorte, tout en dispensant des petits privilèges momentanés à ses collaborateurs les plus fidèles. En déléguant le boulot à des sous-traitants, les grandes entreprises contournent les conventions collectives auxquelles elles sont liées et se déchargent de toute implication. Sauf que, contrairement au discours admis, ce n’est pas le naturel dynamisme ainsi stimulé qui permet d’économiser du fric, mais bien l’acceptation de conditions scandaleuses par des employé-e-s souvent désespéré-e-s.

Il est tard et une grosse journée m’attend demain. Il te faudra donc patienter un peu avant de connaître le système de sécurité de la Tour d’Ivoire et de son bureau 1109. Mais nous approchons du but : bientôt la sexiste et antisociale Notis nous révèlera ses plus honteux secrets.

Ton amie,

Isabel

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