Lettre d’Isabel – L’informaticienne

Cher Niil,

Quel plaisir de retrouver l’écriture manuscrite, le papier, les taches sur les doigts. Je sais bien sûr que c’est par nécessité que nous correspondons de cette façon, comme en témoigne le fait que tu t’obstines à employer une si triste machine à écrire. N’est-il pas paradoxal que de nos jours les simples courriers postaux soient moins exposés à l’espionnage que nos mails cryptés ?

Tu soupçonnes Notis d’être derrière un réseau international et tu me demandes, à moi, petite intervenante sociale d’enquêter dessus ? À vrai dire, mon ami, ta confiance me flatte même si tu me surestimes. En même temps, j’avoue que cela exalte mon sens de l’aventure. Tout cela pourrait paraître exagéré, absurde même, si le récent hasard ne m’avait pas conduite à obtenir des informations plus qu’essentielles pour cette mission.

Figure-toi que notre Permanence Femmes a reçu la visite de Romaine, une jeune informaticienne harcelée sur son lieu de travail. Je t’entends déjà me répondre cyniquement qu’il s’agit de tout sauf d’un évènement. Si j’étais face à toi, je te jetterais un verre à la figure, sale macho. Ou, plutôt, je resterais calme, te fixerais et guetterais ta réaction au moment où tu apprendrais que Romaine bossait chez Notis. Tu en aurais la bouche bée, mon gros, tu tenterais de garder une posture de façade, tout en agitant tes grandes mains que tu contrôles mal. Je suis d’ailleurs certaine qu’il en est ainsi, maintenant que tu découvres ces lignes.

Tout est venu très spontanément. Ces connards l’ont évidemment engagée comme stagiaire, avec une rémunération qui symbolisait surtout l’insignifiance de son statut. Pourtant ils ne lui confiaient pas n’importe quoi, des aides à l’entretien du réseau d’une des plus grandes entreprises du monde. Ces gars (parce qu’à part Betty Vauban qui fait figure d’alibi, la plupart des cadres sont des hommes) sont vraiment des radins et je souhaite de tout mon cœur pouvoir contribuer à salir leur réputation. La moitié de leurs équipes sont composées de stagiaires à qui ils font miroiter des postes en or et toutes leurs tâches d’intendance sont déléguées à des entreprises de services. Ainsi, pendant 9 mois et soixante heures par semaines, Romaine a fait des mises à jour, des entretiens de réseau et des dépannages pour des gros porcs qui mataient son cul. Elle en a vu passer des informations stratégiques, des langages codés avec panache pour signifier « corruption », « atteinte aux droits humains », « destructions systématiques de l’environnement » ! Moi qui croyais que les managers étaient incapables de poésie…

Pourtant, malgré la sensibilité des données auxquelles elle avait accès, un lieu lui était totalement interdit (à me relire, j’ai le sentiment de te raconter l’histoire de Barbe-Bleue). Son chef avait d’ailleurs tenté d’obtenir une pipe en la menaçant de révéler à la direction qu’elle s’y était rendue — ce qui était évidemment faux. Ce lieu, dont les machines étaient complètement déconnectées du réseau, ce n’est pas le bureau du CEO, cet immense loft au dernier étage de la tour. Celui-là est intégré au réseau de l’entreprise et Romaine y a fait quelques dépannages. Non, la salle dont je te parle est un simple bureau parmi d’autres, le 1109.

Pourquoi mettre un ordinateur en réseau local, pourquoi l’interdire à des informaticien-ne-s qui peuvent pourtant tout lire sur les conséquences sanitaires de l’herbicide Notalife sur certains des postes ? Quel secret encore plus inavouable recèle cette salle ? Par moment, mon pote, je me dis que tu n’es pas complètement fou avec tes théories fumeuses. Ou, si tu es à côté de la plaque, ce que j’apprendrai sera tout aussi passionnant.

Parce qu’il est clair que je saurai ce qui se cache dans ce fameux bureau 1109. Je te tiens au courant.

T’embrasse fort, mec.

Isabel

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