Lettre d’Isabel – Parée

Cher Niil,

Je suis prête.

Le système de surveillance de la Tour d’Ivoire de Montreux est complexe. Il faut comprendre que dans ce petit gratte-ciel de 29 étages face au lac se trouvent des représentants des 114 sociétés-filles de Notis, ainsi que le bureau du CEO. C’est en gros le centre névralgique de coordination. Détail intéressant, les Conseillers d’administration n’ont pas l’autorisation d’entrer dans le bâtiment pour des raisons de sécurité. Les réunions ont lieu ailleurs. D’ailleurs le Directeur général n’a pas le droit de s’y trouver en même temps que son second. De toute façon, les CEO des sociétés-filles sont capables de fonctionner de façon autonome. Mais tu vois le niveau de paranoïa des gars. Un contrôle strict doit ainsi être appliqué à l’entrée de service et à celle de la direction, avec vérification de l’identité, du badge et des valises. Par ailleurs, les agents doivent effectuer une ronde complète par heure, en prouvant évidemment leur présence par des signatures, comme le veut la logique bureaucratique d’entreprise. Une véritable forteresse.

Ils ont pensé à tout sauf à une chose : le système dont ils se revendiquent est pourri jusqu’à la racine. Ils y croient tant eux-mêmes qu’ils sont incapables de saisir cela. N’en déplaise à certains théoriciens du complot, Notis est certes bénéficiaire et diffuseur de l’idéologie néolibérale, l’entreprise fait bien sûr preuve de cynisme dans ses actions, mais de façon nettement moins calculée que l’on croit. Ces gars (parce que ce sont majoritairement des bites) se rapprochent davantage de la brute épaisse à gourdin que du machiavélique avisé. Bref, ils gobent sincèrement les préceptes qu’ils dispensent à tout va.

Notis est un monstre, il est vrai, une machine-système dotée de ses propres intérêts et modes de fonctionnement. Elle n’en est pas moins composée de personnes qui sont pleinement humaines, c’est-à-dire égoïstes, claniques, brutales, empathiques, sensibles, vulnérables, irrationnelles et empreintes d’une mauvaise foi qui rend le tout compatible. Et ces individus ont complètement intégré le système de représentations défendu par l’entreprise.

Ils y croient, ces bonshommes, à leur darwinisme social, à la loi du plus fort. Il est si facile de parler de mérite individuel et de compétition créative quand on est du côté des gagnants. Concilier égoïsme, brutalité et beau discours. Ça les arrange bien, donc, mais ils sont à peu près sincères tout de même. La mauvaise foi agit souvent de manière inconsciente. Et c’est là leur talon d’Achille. Ils ne réalisent pas à quel point leur idéologie de démantèlement des États, de marchandisation de tous les aspects de la vie, de sous-traitance de bout de chandelle, n’est qu’un prétexte à l’enrichissement de prédateurs, au détriment de la qualité d’existence des plus faibles. Et aussi de la qualité du travail.

Alors ces imbéciles de Notis sous-traitent leur sécurité à Networks, Services, Delivery And Protection. Le mandat est défini contractuellement dans une liste minutieuse, bien trop détaillée pour que l’on en ait une vue d’ensemble. Le prestataire de service, quant à lui, propose un prix avantageux pour le paquet tout compris. Et ces bas de plafond croient que c’est là qu’intervient le miracle néolibéral. Comme par magie, la délégation des tâches à des sous-traitants génèrerait des solutions qui permettent de diminuer les coûts sans perte de qualité. Comme si de tierces entreprises, avec leurs propres patrons surpayés pour faire monter la valeur de l’action, avec leurs propres absurdités bureaucratiques étaient capables de fournir un même service, de qualité équivalente, à moindre coût, tout en se sucrant au passage. Toute braderie a ses raisons et ni la spécialisation ni les économies d’échelles ne suffisent jamais à expliquer ces faibles coûts.

Afin d’éviter de faire perdre du temps aux cadres surpayés de la multinationale aux heures sensibles, l’équipe de sécurité a besoin de soutiens pour la fouille de 7h à 9h, de 12h à 14h et de 17h à 20h. Normal. Et il est hors de question d’engager du monde à ne rien faire le reste de la journée. L’aspiration à la rentabilité impose donc des temps partiels ou des horaires pénibles. Dès lors, comment trouver de la main-d’œuvre pour ces tâches ? Bien payer ces personnes pour rendre le poste attractif malgré tout ? Ou proposer ce job à des désespérés ? Tu as déjà compris, quelle solution a été choisie par Networks, Services, Delivery And Protection

Ainsi les renforts, bien qu’ils portent des uniformes aux initiales de l’entreprise, sont sous-traités par des plus petites boîtes, qui varient selon le besoin, souvent même des travailleurs indépendants sous contrat de mandat. Naturellement, les tâches ont été découpées à la seconde près afin de permettre une marge maximale et un prix concurrentiel. Tu devines ce que j’ai prévu de faire pour profaner ce sanctuaire ?

Tout est minuté, standardisé, rendu anonyme et ce sont des bras cassés interchangeables qui font le boulot. La faille est évidente.

L’uniforme de cerbère est déjà en ma possession. Comment j’ai fait ? Trop facile !, comme dirait mon avatar hôtesse de salon. Je me suis simplement rendue au Dressing Departement avec mon tailleur utilisé et mon formulaire de remplacement. Comme d’habitude, trop occupée à bien scanner ce dernier et à vérifier mon visage sur l’écran, stressée par la file, l’employée n’a pas eu le temps de contrôler quel ensemble j’ai embarqué en remplacement. Je n’ai eu qu’à signer un autre petit formulaire dans lequel je reconnaissais être responsable sur mon salaire du contenu du paquet plastifié S-2640-4, celui qui contient une tenue attrayante de vendeuse de bagnoles. Sauf qu’à la place, je me suis emparée du paquet P-2109-4, celui qui comprend un uniforme de sécurité, ainsi qu’un kit-ceinturon avec lacrymogène et bâton tactique. Oui, Networks, Services, Delivery And Protection mène une politique intense de « responsabilisation des collaboratrices et collaborateurs » qui consiste à prêter l’outillage de façon stricte et à en facturer l’usure aux travailleurs. Tout est pensé pour éviter que l’on ne vole le matériel. Mais pas pour que l’on ne prenne pas le bon ensemble. C’est statistiquement trop insignifiant pour justifier un processus.

C’est cela la faiblesse de Notis et de toutes ces ordures de multinationales, croire que, parce qu’il leur a amené la richesse à eux, leur système est le meilleur. Et c’est cette croyance qui les rend vulnérables face à une petite intervenante sociale, ils n’ont pas conscience de leurs failles béantes. La bureaucratie aveugle, l’exigence fanatique de rentabilité et la sous-traitance.

Demain, Niil, je connaîtrai le secret du bureau 1109. J’ai hâte de le partager avec toi. Si, d’aventure, je devais au contraire ne plus donner de nouvelles d’ici quelques jours, je te prierais de signaler ma disparition à ces brutes épaisses de policiers.

Ta pote, Isabel

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