Lettre d’Isabelle – Chaud

La donne avait changé. Ce n’était plus de l’intimidation brutale. Ils avaient tenté de nous tuer. Qui « ils » ? Ces gars qui nous suivaient depuis Lausanne. L’extrême droite ? Le grumeleux en avait les traits, l’attitude. Mais l’autre, l’Octogone ? Basané, barbu, il ressemblait plutôt à un Arabe. Il n’était visiblement pas tatoué. Pas l’air d’un nazi, loin de là. Leur alliance semblait contre nature.

En tout cas, il n’était désormais plus question de quitter le studio des Tables Claudiennes que lorsque c’était strictement nécessaire, autrement dit, pour le travail et les courses. Plus de sorties, pas de terrasses, malgré l’arrivée du printemps dans les rues de Lyon. De toute façon, si mon salaire avait été versé, c’en était plutôt un échantillon. Chambord n’avait plus les moyens de sa politique. C’était d’autant plus regrettable qu’il avait été élu sous les couleurs d’un parti soi-disant humaniste. Six jours avaient passé depuis le dernier message d’Isabel et je m’apprêtais à prévenir la police suisse sans trop y croire, lorsque Severino est rentré avec un caddie plein de salades et une nouvelle lettre de mon amie. Expédiée depuis Marseille.

Cher Niil,

Je suis vivante et libre, mais il s’en est fallu de peu.

Ces grandes entreprises comme Notis et Networks, Services, Delivery And Protection fonctionnent à la pression sur les employés et aux procédures estampillées « qualité ». C’est grâce à cela que j’ai pu forcer la Tour d’Ivoire. Avec un succès toutefois très mitigé comme tu le verras.

Juste après t’avoir envoyé le précédent courrier, je me suis simplement pointée en uniforme à l’entrée de Notis et j’ai fait le travail comme si de rien n’était. En raison des incessantes rotations de personnel, l’équipe a l’habitude d’intégrer des débutants et ils m’ont presque mécaniquement placée au scan des badges. J’étais surnuméraire, évidemment pas annoncée, mais ils n’ont pas eu le temps de prêter attention à ce détail. Qui refuserait un renfort supplémentaire aux heures de coup de feu ? Il y avait plus urgent à faire. Deux heures plus tard, j’étais libre et je suis allé boire un café devant la statue de Freddie Mercury en attendant la reprise du boulot. Je suis revenue à midi et, au moment de commencer les scans, j’ai lâché mon collègue d’un air gêné pour aller aux WC. Un truc de fille. Au lieu de cela, j’ai suivi méthodiquement l’agent de ronde. Dans ma poche, un pass électronique que je venais de dérober. Comme le vigile perd un temps conséquent à signer des feuilles de contrôle dans chaque bureau pour prouver que l’entreprise remplit son mandat, j’ai pu emboîter son pas sans me faire remarquer. Pas de difficultés particulières jusqu’à l’approche du bureau 1109, la salle interdite.

J’ai commencé à trembler, réalisant que je m’apprêtais à violer le sanctuaire de Barbe-Bleue.

En fait, rien, du moins pour entrer. Aussitôt que mon collègue est sorti du bureau en question, je m’y suis simplement introduite à l’aide du pass. Comme prévu, ses occupants étaient en pause. J’étais un peu déçue, c’était un espace de travail on ne peut plus ordinaire, sans charme, avec des meubles fonctionnels, de tristes PC à larges écrans et une moquette brune. Pas de crânes ni d’objets rituels. La salle n’était pas recouverte de tapisseries de velours pourpre, il n’y avait pas de trône en son centre, pas même de trophées de chasse, de blasons mystérieux et de devises en latin. Et les fenêtres ne donnaient pas sur le lac, mais, sobrement, sur la Grand-Rue.

La routine du contrôle qualité me laissait ainsi une heure seule dans cet austère Saint des Saints. J’ai facilement inséré la clé USB préparée par Romaine dans un des ordinateurs. Un cheval de Troie était censé forcer la machine et copier son contenu. J’ai regardé l’heure. Mon virus avait 56 minutes pour faire son travail avant le tour de garde suivant. Une demi-heure devait suffire. C’est là que la mission a tourné au vinaigre.

C’est que je n’avais pas pensé à la possibilité d’un précoce retour de pause des occupants du bureau, vingt minutes plus tard. Aussitôt que j’ai entendu leurs voix dans le couloir, j’ai retiré la clé et signé ostensiblement le formulaire à l’entrée, comme si c’était la routine, les saluant mollement au passage. Et puis j’ai rejoint le couloir en sueur. C’était catastrophique. Non seulement j’échouais à copier l’intégralité des fichiers de l’ordinateur, mais je n’étais pas certaine de parvenir à sortir de la Tour. Il me restait une heure et demie avant de pouvoir partir avec les autres sous-traitants. Or ma signature bidon allait me compromettre environ 38 minutes plus tard, lors du prochain passage de vigile.

Survivre. J’ai acheté un Notis-Drink dans un distributeur du couloir et discrètement dépassé le gardien pendant qu’il s’affairait dans un bureau. Puis j’ai rejoint l’avant-dernier étage et aspergé d’un peu de cette satanée boisson la serrure électronique d’un des bureaux — le plus éloigné de l’escalier de service. Ça a fait des bulles noirâtres et un peu de fumée. Mais qu’est-ce qu’ils foutent dans ces boissons ?

J’ai filé au rez-de-chaussée, en prenant garde à ne pas croiser mon collègue. Mon improvisation a rapidement porté ses fruits : je n’étais pas de retour au check point, que le chaos s’emparait de toute l’équipe. Incapable d’entrer dans le bureau à cause du Notis Drink sur la serrure, le patrouilleur avait dû lancer la procédure d’alerte. Celle-ci impliquait visiblement d’appeler aussitôt la centrale par le biais du numéro d’urgence délocalisé en Inde, et d’envoyer en même temps quatre agents en soutien au vigile. En parallèle, il s’agissait de renforcer les contrôles et fouilles à l’entrée tout en évitant de transmettre de l’inquiétude aux employés de Notis, car il ne s’agissait finalement que d’une alarme de niveau 1 sur 10. Or seul le chef d’équipe connaissait réellement la procédure et il hurlait des ordres de gauche et de droite avec des yeux effarés, donnant à cet évènement mineur l’allure d’un branle-bas de combat. C’était la panique, tout le monde courait partout sans savoir où aller. Dans ce contexte, évidemment, personne n’a pensé à me demander pourquoi j’avais disparu une demi-heure. J’ai ainsi pu m’éclipser sans inconvénient majeur, avant qu’une nouvelle alerte ne soit lancée par ma signature fantôme au bureau 1109. Je savais le Notis Drink responsable d’épuisements de sources dans les pays du Sud et de maladies cardiovasculaires chez nous. Désormais on peut ajouter « instrument de terreur » à la liste de ses méfaits. À peine sur le quai, j’ai entendu la grande alarme retentir.

Tu comprends bien que, dans ce contexte, j’ai dû immédiatement disparaître de la circulation en compagnie de Romaine et grâce à l’aide de tes amis humanistes. Gustave a finalement réussi à m’impressionner avec ses histoires d’armes automatiques. Rassure-toi, cependant, je suis désormais en de bonnes mains. Je te recontacte si j’arrive à traiter les données que j’ai volées.

Ta pote qui a eu chaud,

Isabel

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