L’Octogone

Revenons à ce jour-là, où j’ai compris que c’était du sérieux.

Il me fallait sortir, changer mes idées, me défouler, me déchaîner, pour toutes les raisons que je viens de donner. On m’avait parlé d’une sauvage quelque part en banlieue, il faisait déjà nuit quand j’ai quitté l’appartement. Je me suis senti suivi. Je me retournais régulièrement. Souvent rien. Parfois une silhouette épaisse. Place de la République, il y avait davantage de lumière. J’ai scruté la foule sans parvenir à identifier une personne en particulier. Tout le monde, tous ces gens qui marchaient, traînaient, se pavanaient, qui vivaient, simplement, toute cette masse m’a soudain paru hostile, menaçante dans son anonymat. J’ai filé dans une bouche.

Le métro était à moitié vide. Dans la pâleur des néons, un groupe de gamins vaguement tapageurs descendait des canettes, une jeune femme seule regardait les galeries se perdre dans les reflets, un type fuyait l’instant dans des écouteurs plus gros que lui. Rien d’anormal. Je me suis retourné et c’est là que j’ai saisi ce regard. Une fraction de seconde avant qu’il le détourne. C’était lui. Il me filait. Un mec énorme, blond-roux, nez couperosé, je le connaissais. Mon sang s’est glacé. Le Lapin Vert, la Croix Rousse… Il tutoyait les deux mètres, je ne voyais plus que son dos titanesque et l’arrière de ses bras, tout en muscles et en gras, bleuis à l’encre identitaire. Mon arrêt approchait, qu’allais-je faire ? Errer dans les rues de banlieue avec ce monstre à mes trousses ? Le métro a freiné, les portes se sont ouvertes. Je me suis pris pour un agent secret. J’ai fait mine de m’en foutre, sans cesser de le fixer. Lorsque les portes ont émis un avertissement agacé, je n’ai toujours pas bronché. Il me tournait encore le dos, lui aussi faisait grossièrement comme si de rien n’y était. J’ai attendu le dernier moment, celui juste avant la fermeture où je pouvais à peine passer, et j’ai plongé hors du métro. Claquement, verrouillage, j’étais sauvé. La rame est repartie tandis que le grumeleux me regardait furieux à travers la vitre. Il en avait bien après moi. Pourquoi cet affreux machin me suivait-il depuis Lausanne ? J’ai décidé de tirer ça au clair le lendemain. Là, j’allais m’éclater à la sauvage. Je riais en repensait à quel point j’avais dû être ridicule dans mon roulé-boulé hors du métro. Heureusement, la station était presque vide. Presque.

Un homme de type maghrébin est arrivé en courant dans le hall comme s’il allait rater sa rame. Au lieu de poursuivre vers les voies, il s’est arrêté net, regardant de toutes parts. Il avait un visage dur, la joue droite marquée d’un octogone violacé, comme une immense cicatrice dans la barbe. Il m’a fixé et j’ai compris. Place Chauderon, la cafetière brûlante. J’ai décampé à toutes jambes. C’était idiot, les rues étaient désertes, je venais de m’offrir à lui. Je me suis retourné, il me poursuivait, une arme au poing. J’ai couru aussi vite que je pouvais. Chaque fois que je croyais l’avoir semé, il réapparaissait à la lueur d’un des rares lampadaires. J’étais à bout de souffle. Ma seule chance de survivre, c’était de parvenir dans l’entrepôt où se trouvait la sauvage.

On y entrait par où l’on voulait, pas de ticket payant, une obole volontaire au bar. Une manière de laisser toutes les issues ouvertes en cas de problème. J’ai surgi dans la salle par une porte latérale. Ça sentait la transe, la sueur. Le tempo cognait solennellement, on frappait furieusement des pieds et des poings les planchers, les escaliers métalliques. Partout, l’osmose, des carcasses désarticulées, saisies de spasmes, des danses sauvages, des corps qui nageaient sur des mers de mains. Et le rythme. Brutal. Imperturbable.

Je tombais mal. Ça semblait vraiment être une soirée incroyable. J’ai hésité à tout gâcher. Entre deux cadences, j’ai crié.

–      On veut me tuer !

Il y a eu un temps de silence. Et puis un hurlement collectif de toutes parts. On m’avait entendu, on m’avait répondu, on allait me sauver. J’ai à nouveau gueulé.

–      Aidez-moi !

Silence encore. Puis mon cri répété par un chœur enthousiaste.

–      Aiiidez-moi !

Ils n’avaient pas compris.

–      On veut me tuer !

–      On veut me tueeeer !

Alors quelqu’un a lancé depuis une plateforme, m’ôtant démocratiquement l’attention :

–      Moooooort !

Tout le monde a fait écho. C’était foutu, on avait pris mon appel au secours pour une contribution à l’exaltation collective. Saletés de fêtards. La porte s’est ouverte et j’ai vu de loin le regard de l’homme à l’octogone violet. J’étais de nouveau dans un film policier. Me fondre dans la masse, mimer la transe tout en me déplaçant discrètement. Il n’allait tout de même pas me tuer devant tout le monde. En même temps, qui s’en rendrait compte dans un tel tapage, dans une telle frénésie ? On sautait dans tous les sens, moi j’évoluais par bonds ridicules, feignant maladroitement l’extase. Des personnes indistinctes se roulaient par terre, je me joignais à elles, rampant vers une sortie. Soudain, j’étais aux pieds de mon agresseur, par accident. Rouler, rouler encore n’importe comment. J’ai heurté quelqu’un, me suis timidement excusé. Il m’a relevé, on m’a porté, comme un trophée anonyme. J’ai flotté sur leurs mains, gagnant quelques mètres par rapport à l’autre brute. Ça ne pouvait pas durer, j’allais vraiment me faire flinguer au milieu d’une foule possédée.

J’ai plongé derrière un bar, guetté comme depuis une tranchée, tandis qu’à côté un bénévole continuait à servir des bières avec candeur, ne prenant sans doute pas conscience de ma présence. L’Octogone scrutait la halle, il semblait m’avoir perdu. Il me fallait de l’aide, dégager de là. Pas seul. J’ai composé le numéro de Severino. Répondeur. Il devait dormir, ce vieillard. Qui pouvait m’aider ? Khereidine ? Mon instinct m’a dit non. J’ai téléphoné à David, cet autre humaniste qui avait à peu près mon âge.

Puis j’ai patienté une vingtaine de minutes, terré, tandis que l’Octogone striait brusquement la salle à coups d’épaules dans une battue méthodique. À l’appel de David, j’ai quitté les lieux, révélant inévitablement ma planque au tueur. Mon ami m’attendait dans un vélomobile deux places en libre-service. Je ne l’ai même pas salué, le kart a démarré en trombe dans un souffle de moustique sous le coup de nos mollets stressés. Resté à l’arrière, l’Octogone a sorti son flingue, nous a mis en joue. Puis il a rangé son arme. On était trop loin, j’ai cru que c’était fini.

–      Maintenant, explique-moi…

David me regardait fixement derrière ses grosses lunettes sans lâcher le joystick du véhicule.

–      C’est quoi ce bordel, Niil ?

–      J’en sais rien, David, y a des gars qui me suivent et me harcèlent depuis Lausanne. J’en ai repéré deux, un monstre blond au nez grumeleux, et celui-là, un affreux au visage rougi d’un octogone. Je crois que c’est un de ceux qui avaient bousillé mon stand d’informations pour m’intimider. Je lui avais pressé une cafetière en pleine gueule.

Mon compagnon n’a pas eu le temps de m’exprimer sa surprise face à un tel acte de violence. On a entendu un vrombissement derrière nous, l’Octogone nous poursuivait en bagnole. David a enclenché le booster, tandis qu’on redoublait d’efforts en pédalant. On a pensé le semer en s’enfonçant dans une ruelle étroite, sans succès. Quand on gagnait du terrain dans les contours, il nous le reprenait dans les lignes droites. Le vélomobile tanguait, parfois vacillait. Ce manège a continué un moment, on se rapprochait du centre-ville. Par chance, les routes étaient vides, les mesures de limitation du trafic individuel motorisé avaient été efficaces. L’Octogone nous talonnait, nous heurtant par instants.

C’est alors qu’une sirène de police a retenti. Depuis ces mesures antipollution, il n’était plus habituel d’entendre des rugissements de moteur en pleine nuit et des riverains s’étaient sans doute plaints. Retour à la confortable et rassurante réalité. L’Octogone a braqué dans une ruelle, puis il s’est enfui à pied, abandonnant sa voiture — volée. Ensuite, l’ordinaire est revenu, déposition, amende pour excès de vitesse en ville, dépôt d’un prérecours pour circonstances largement atténuantes, constat des dégâts sur notre véhicule en libre-service.

–      Mais pourquoi t’as pas appelé tout de suite les flics, mec ?

David me regardait mi-abasourdi, mi-jugeant. S’il avait vraiment compris la situation, il n’aurait jamais débarqué seul comme ça. Je baissais les yeux, un peu penaud. J’avais beau accepter l’idée de sécurité collective pour lutter contre la violence, déplorer les coutumes claniques, je n’y échappais pas moi-même. Dans mes représentations, appeler la police c’était faire la balance. Pour mon intellect, il s’agissait d’une institution démocratique au service du bien commun, tandis que mon instinct me soufflait que c’était le bras armé des puissants, un corps gangréné par l’extrême droite. Pourtant, de nombreux militants humanistes avaient intégré la PJ, l’armée et la gendarmerie, dans le but de participer à l’effort collectif, pour décloisonner ces instances. Et ma rencontre avec Severino m’avait fait voir l’humanisme, voire même le progressisme profond de certains réactionnaires de surface. Sauf qu’on ne déprogramme pas si vite nos intuitions. Je restais persuadé, d’ailleurs peut-être pas à tort, qu’il me fallait éviter de parler de mon enquête aux forces de l’ordre. Le changement n’efface pas les atavismes.

J’ai bredouillé quelques mots d’excuse, quelques remerciements, aussi sincères qu’inexprimables dans ce qu’ils devaient vraiment représenter. Il m’avait sauvé la vie au péril de la sienne, suite à une erreur d’appréciation de ma part. Je lui ai alors tout raconté, à part mes doutes à propos de Khereidine.

J’imaginais bien qu’il serait désemparé. Deux heures auparavant, il se préparait tranquillement à se coucher. Là, il venait d’échapper à une mort brutale dans une affaire d’attentat, de multinationale criminelle ou de complot d’extrême droite. Il réagissait avec un sang-froid épatant.

C’est étrange, cette histoire d’octogone sur le visage, ça me rappelle quelque chose…

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