Loin, l’humain

Le quartier des Koalas était un îlot gris d’humanité au cœur d’un désert industrialo-commercial. Je n’ai pourtant jamais eu le bon sens de renoncer à m’y rendre en vélo. Grande enseigne carrée, parking, route à quatre voies, parking, grande enseigne carrée. La terre grignotée sans fin. Sinistre. Au bord de la route, un mur d’affiches publicitaires. Pour des achats à crédit, pour le dernier roadster électrique capable d’atteindre le cent en moins de deux secondes, pour le livre électronique à succès d’un manager indien au physique de mannequin qui s’était fait tout seul. L’espace public était privatisé. Peu de trafic, heureusement pour moi. Cela me laissait le temps de réfléchir, entre deux feux rouges automatiques qui ne me reconnaissaient pas.

La dernière remarque des jeunes campagnards sur les Invisibles m’avait interpelé. Si, comme l’avait pensé Severino, l’hypothèse de l’islamisme radical était peu solide, si c’était bien nous, les humanistes, qui avions été attaqués ce jour-là, il me fallait comprendre pourquoi. Il était clair que la vraie scène du crime n’était pas Central Park, que l’explication n’émergerait ni d’une analyse ADN, ni de calculs balistiques. La résolution de l’intrigue serait politique, je le savais.

Pour les terroristes, un attentat était la continuité de la politique par d’autres moyens. Laquelle ? C’était cela que nous devions identifier pour cerner les motivations des attaques du 9 novembre. J’avais longtemps cru que les principes humanistes rapprocheraient les humains et les groupes. Toute société, toute culture cherche à protéger ses membres de la violence, il suffisait de le rappeler, de faire prendre conscience aux individus de leur humanité commune. Convaincu de cela, j’avais alors minimisé les résistances à notre mouvement. Or, je découvrais à quel point elles étaient importantes. J’étais même un observateur privilégié.

Et j’avais un début de piste.

Je n’ai pas eu le temps de m’attarder longuement sur cette question. Un bruit de moteur sourd, un camion me dépassait, trop vite, trop près, j’ai senti le souffle de la bête m’aspirer, rapidement, tenté de garder le guidon droit, je partais, je me suis jeté sur le côté, barrière de sécurité, le vélo a basculé, j’étais à terre. Un peu sonné, pantalons déchirés, un peu éraflé, le casque fendu. Mais rien de sérieux.

A part ma rage. On avait failli me tuer. J’avais copieusement insulté le conducteur alors qu’il s’éloignait comme si rien ne s’était passé. Mais ce n’était pas ce véhicule, ni même son chauffeur qui m’avait mis en danger. C’était cet univers si laid, dans lequel un humain n’avait pas sa place, qui était coupable. Ce monde de goudron, d’acier, de plastique, de préfabriqué indéfinissable.

Avant, ici, c’était un champ, m’avait une fois raconté mon père. Sur les photos noir-blanc, il y avait des arbres, des oiseaux, des papillons. On ne reconnaissait plus rien, la dernière trace de ce passé bucolique, c’était  la rivière qu’on avait couverte de béton et qui avait donné son nom à la zone industrielle.

Désormais plus de place pour les humains, hors de leurs voitures. Un bus par heure, un kilomètre entre chaque arrêt, pas de trottoirs. Tout était format bagnoles, inhumain, la taille des avenues, les immenses parkings, la distance entre deux hypermarchés. Même les lampadaires, si hauts.

Ces paysages, ces routes, ces alignements de villas-piscine ou de bâtiments sans âme, c’était le triomphe la civilisation du pétrole et du nucléaire. Au centre de tout, le confort du consommateur occidental, standard universel. Hygiène et refus de l’effort. Il fallait bannir la sueur. Du moins, contrôler les fluides. Aller au bureau/usine/supermarché/cité-dortoir ? Voiture. Trop chaud ? Climatisation. Une solution technologique à tous les inconvénients corporels. La santé ? Médicaments ou produits naturels sur-emballés. Fitness. Standardiser l’effort, drainer la transpiration, standardiser les corps. Même le sexe. Jouissance programmée sur des physiques normalisés, épilés. Les contacts en général étaient de plus en plus distants. L’autre, par téléphones ou voitures interposés, capsules métalliques qui nous préservaient des haleines et sueurs. Une caisse automatique avait remplacé l’épicier. Loin, la chair. Loin, l’humain.

Toute cette laideur, nous les humanistes ne l’avons pas combattue directement et on nous l’a assez reproché. C’était une question de priorité. Un, redonner le pouvoir aux communautés. Deux, résoudre les Cinq crises. C’est cela qui a rendu possible les autres changements.

La transition écologique et sociale n’était pas possible dans un monde sarguiste. Même s’il fallait continuer à se battre dans ce but. Confiance et sécurité étaient des priorités. Seuls les militants prennent le vélo quand ils risquent de se le faire voler ou quand ils craignent pour leur vie. Les réticences aux impôts sont fortes lorsque les institutions sont inefficaces et les abus du système social nombreux. Ne pas considérer ces aspects, c’était se contenter de convaincre une minorité de personnes.

Bien sûr, le monde d’aujourd’hui est loin d’être parfait. Il est vrai que nous ne vivons pas dans une utopie égalitaire. Mais on ne peut pas nier complètement les avancées qui ont été faites en ce sens, en vertu des principes d’égalité, de non-violence, de liberté et d’humanité. Le modèle du consommateur-collaborateur, celui qui se soumet en l’échange du pouvoir d’achat n’est plus l’absolue norme. Même s’il résiste encore.

Nos efforts de promotion du citoyen-coopérateur n’ont tout de même pas été vains. Nos villes sont désormais débarrassées du tout-voiture, de nombreuses zones industrielles sont devenues culturelles ou ont été remplacées par des coopératives agricoles. Dans la plupart des centres urbains, seuls les taxis, les véhicules d’entreprises, les transports publics et les personnes à mobilité réduite circulent individuellement dans les rues. Les bouchons aux heures de pointe ne sont plus qu’un mauvais souvenir. La moitié des places de parc a été remplacée par des potagers, des terrasses de bistrot, des aires de jeu ou de sport en plein air. De façon générale, les humains sont plus libres, plus égaux, les animaux ont plus de droits.

Il n’y a pas de limites aux rêves, la plupart d’entre eux peuvent se réaliser. À condition de suivre le chemin et d’accepter que ce dernier ne commence pas par l’arrivée.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s