Manifestations

Une explosion a retenti, un fumigène, je crois. Ensuite, un mouvement de foule, le sauve-qui-peut général. On ne comprenait rien. La manif où j’avais accompagné Isabel dégénérait.

Elle m’a tiré par le bras. Nos yeux brûlaient, les flics venaient de charger, il fallait se planquer. On courait de partout, les gens se bousculaient. On ne voyait rien, le sol était jonché de banderoles, d’objets abandonnés. J’ai trébuché sur quelque chose. Un type, à terre, le genou en sang. Il était conscient, mais souffrait trop pour parler. Je l’ai traîné sur le côté, mis en sécurité. Quelqu’un m’a percuté en fuyant. Isabel m’a relevé.

–      Regarde ! Là-bas !

Dans la fumée, des ombres se battaient. Ce n’était pas la police. Des chaînes semblaient fendre l’air, des corps tombaient. Isabel a voulu s’approcher, à contre-courant. Je l’ai retenue.

Elle s’est dégagée de mon emprise, a avancé de trois pas. Puis elle a repris la fuite. Les ombres marchaient vers nous, menaçantes.

Nous avons couru, comme ça, je ne sais pas combien de temps. On a emprunté des rues parallèles, je m’essoufflais. Soudain, Isabel a bondi par-dessus une haie grillagée pour se réfugier dans un jardin. Hors des fumigènes et loin des lacrymos. J’ai tenté de me hisser, sans succès, me suis promis de recommencer le sport. J’ai fait le tour par le portail tandis qu’elle me tançait. De là, on pouvait observer sans risque. C’était triste à voir. Des manifestants se sauvaient, haletaient. Se retournaient brièvement. Hagards.

Tout s’était bien annoncé pourtant. Le cortège était calme, j’avais croisé quelques vieux copains et Isabel me saisissait l’épaule à chacun de ses éclats de rire. J’étais présent pour la cause — dénoncer un sommet des importateurs de matières premières — et surtout pour elle. Et je me sentais bien, malgré mes réticences à l’égard des manifestations en général.

En ce début de vingt-et-unième siècle, ce n’étaient d’après moi plus que des kermesses claniques et routinières. Des fêtes de famille, avec toujours les mêmes visages et le même train-train. Les banderoles, le parcours habituel, les jeux de mots scandés mollement et les discours du grand soir jusqu’à l’écœurement. Des fêtes de famille ratées où chaque faction venait avec son drapeau, sa rhétorique, ses tentatives de récupération. Derrière les politesses de façade, personne ne pouvait se blairer. Questions de dogmes et de rivalités personnelles. Des familles avec leurs ados rebelles aussi, qui jouaient à cache-cache Molotov avec la police. Personne n’osait les condamner directement, il fallait bien que jeunesse se fasse à coup de selfies romantiques. C’était le pendant gauchiste du Spring Break.

De toute façon, on pouvait s’époumoner tant qu’on voulait, les médias ne retenaient que la violence, jamais le message politique. C’était plus vendeur. Pour le plus grand bonheur des élus qui voyaient ainsi l’attention détournée des vrais problèmes. Les manifs étaient devenues claniques et stériles. Plombantes ou violentes, toujours décevantes. La coutume passait avant le changement. Voilà pourquoi le Mouvement humaniste n’en organisait que rarement, comme à Central Park, pour couronner un travail de proximité et de longue haleine.

–      Regarde, m’a chuchoté Isabel. Ce sont eux qui se battaient.

Un groupe de types, costauds, armés de chaînes s’est engouffré dans la rue. Keffiehs et vêtements noirs, leurs visages cachés par des masques à gaz.

–      Un Black Block, ai-je soufflé.

–      Je ne crois pas. Ils se seraient attaqués aux flics, pas aux manifestants.

–      Peut-être une rivalité entre deux groupes.

–      Non, ces gars n’étaient là que pour semer le chaos. Leurs keffiehs sont neufs, on dirait un déguisement.

–      Tu es sûre ?

–      Observe leurs bottes.

Des rangers. Ils marchaient presque en formation. Elle avait raison.

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