Marche

Un matin, Josep a frappé à la porte de notre masure. Il faisait encore nuit. Nous devions nous préparer pour une excursion en montagne, il avait quelque chose à nous montrer.

La brume nous enveloppait de sa fraîcheur et de son odeur. À travers elle, les premiers rayons du jour s’évaporaient de même. Après les premières minutes de marche, nos souliers étaient déjà trempés. J’ai tenté d’en savoir davantage sur notre destination, mais Josep se montrait complètement taiseux aussitôt que j’abordais cette question. Sur ce point seulement, d’ailleurs.

–      Alors comme ça tu es un humaniste, m’a-t-il demandé. Ne le prends pas mal, mais je ne crois pas à vos histoires. Trop de compromis avec les fascistes et les capitalistes. On perd le sens du combat.

Il demeurait courtois. Le temps d’un silence, il a cherché mon regard avant de fixer à nouveau le lointain.

–      Et puis, vous ne vous méfiez pas assez de l’État. Vous oubliez que c’est un instrument de domination du capital. C’est de la pourriture.

–      Justement, Josep, ce n’est rien d’autre qu’un instrument. L’État n’est pas une fin en soi, mais un moyen de lutter contre les violences. Cela dépend de qui il sert. S’il est uniquement au service du capital, il renforcera encore davantage les inégalités. Par contre, s’il est investi par les communautés, il peut servir au bien-être collectif.

–      Ça ne fonctionne pas, vous êtes beaucoup trop naïfs. L’État, soi-disant démocratique, passe par la représentation. Et représenter c’est trahir. On l’a assez vu.

Sur le fond, les arguments de Josep étaient disqualifiants. Et il avait un ton définitif encore accentué par sa voix grave. Cependant, il y avait dans sa façon d’enrober les propos, quelque chose de profondément pédagogique et respectueux de ma personne. Sans doute faisait-il ces efforts en raison de ma faible maîtrise de la langue. J’en tirais paradoxalement une impression de considération qui me mettait en confiance pour débattre.

–      Bien sûr, le pouvoir c’est grisant. Et donc dangereux. C’est justement pour cela que nous insistons sur la décentralisation, la participation citoyenne. L’État ne doit pas être le seul instrument au service des communautés. Est-ce une raison pour l’abolir ? Et tu crois vraiment que la disparition de l’État permettrait de faire disparaître la domination ? Au contraire, c’est un des derniers moyens de lutte collective contre la propriété privée du pouvoir.

–      Et la brutalité policière ? Et les réfugiés expulsés vers nulle part par les administrations ? Tu es un théoricien, tío.

–      Ces violences sont insupportables. Mais au moins si elles sont étatiques on a certains leviers dessus. Le jour où ce seront des polices privées, on ne pourra plus rien faire. Je crois qu’on peut combattre la brutalité étatique sans supprimer l’État.

–      C’est pas le cas pour l’instant.

J’ai cité ses propres paroles.

–      « C’est ça ou rien, Josep. On préfère vivre avec nos contradictions, les assumer, et prendre le temps de les améliorer. C’est mieux que ne rien faire non ? »

Il s’est marré.

–      Un point pour toi. Mais ça ne change rien au fond du problème. Oui, à Zatges on fait des compromis nécessaires à notre survie. Mais on ne va jamais aussi loin que vous. On ne traite pas avec les patrons et l’État policier. On est dans un processus de distanciation du capitalisme, même si ce ne sera pas du jour au lendemain.

–      On compose avec la réalité. C’est seulement de cette façon que l’on arrivera à changer un peu les sociétés. Pas en restant chastes dans notre petit coin. Et puis, tu crois que si le monde continue à aller vers le pire, les quelques kilomètres qui vous séparent de l’agglomération la plus proche suffiront à vous protéger ? Le jour où les sarguistes prendront le pouvoir, vous aussi vous passerez à la casserole.

–      Au moins, on aura bien vécu auparavant. Et selon nos convictions.

La montée devenait plus sévère. Nous nous sommes tus tous les deux. Arrivé sur une forme de replat, j’ai voulu poursuivre.

–      Je pense que nos deux approches sont nécessaires et complémentaires. En vous isolant partiellement du monde, vous vous donnez les moyens de construire et tester un modèle alternatif. Votre intégrité nous aide, nous autres humanistes, à garder le cap. Une sorte de boussole.

Notre approche est plus globale et plus réaliste. Donc elle implique davantage de compromis. Mais c’est dans votre intérêt que l’on freine l’expansion sarguiste et que les sociétés se pacifient. Nos succès vous permettront, d’une part de survivre, et, surtout, créeront les conditions pour que les vôtres triomphent.

Josep a fait un rictus tendrement moqueur, mais il ne m’a pas répondu. La brume venait de se dissiper sur un bled du même genre que Zatges.

Plus ou moins pareil, mais moins bien entretenu. Les habitants paraissaient généralement plus jeunes, à part deux types aux cheveux carrément blancs. Plus foutus, plus maigres également. J’imagine qu’on y consommait davantage de drogues, peut-être qu’on y faisait aussi moins de compromis. Pedro, grand, sec, sourire en chicots, nous a souhaité la bienvenue par une accolade. Presque sans dire un mot, il nous a guidés à travers les buissons épineux qui envahissaient le village. Nous nous sommes arrêtés devant une maison de pierres recouverte d’une bâche et la porte s’est ouverte.

–      Niil, t’aurais pu te laver avant de venir me voir.

Isabel. Vivante.

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