Migrations

Khereidine s’est resservi une tasse de thé. La troisième en un quart d’heure. La moustache du vieil homme laissait apparaître des tics de nervosité que je n’avais jamais remarqués auparavant. Ses yeux, sans doute brun foncé à la naissance, s’étaient éclaircis avec l’âge au point de devenir gris métallisé, presque bleu.

–          Tu comprends, Niil, il y avait urgence à changer la situation. On était convaincus que rien ne pouvait être pire que la politique de Dublin. Des personnes, souvent de jeunes hommes, prenaient des risques énormes, investissaient tout dans la migration. Pour leurs pays, c’était la force la plus vive qui s’en allait. Et rien n’était fait pour les accueillir dans des conditions acceptables. Il n’était même pas possible d’immigrer dans le respect des règles : soit ils choisissaient la clandestinité, soit ils faisaient une demande d’asile, ce qui impliquait automatiquement une entrée illégale sur le territoire et un jeu pervers d’adaptation avec des règles juridiques absurdes. Tu imagines quelle image ça pouvait donner de notre système institutionnel : pour t’en sortir tu dois tricher.

–          Ils ne pouvaient pas demander de permis depuis leur pays d’origine ?

–          Non ! Incroyable, n’est-ce pas ? Pour les permis de travail, il fallait de toute façon oublier. Quant aux demandes d’asile, elles ne se faisaient plus depuis les ambassades. Résultat ? Il fallait traverser je ne sais combien de pays, payer des passeurs, se faire exploiter et arnaquer, brutaliser souvent, franchir la Méditerranée. Survivre. Ensuite, c’étaient les procédures Dublin. Comme il était clair qu’il n’y avait quasi aucune perspective dans les pays d’entrée dans l’UE, comme l’Italie, il fallait aller plus au Nord pour trouver du boulot. Sauf que les accords renvoyaient automatiquement ces personnes vers l’État qui les avait enregistrés. Donc retour en Italie par exemple, qui n’avait pas les moyens de les intégrer, ni même de leur fournir le droit à la dignité.

Bien sûr, une grande partie d’entre eux n’avait techniquement pas droit à l’asile, ils ne fuyaient pas directement des persécutions, ni des guerres. Alors, elles se débrouillaient pour rester et gagner un peu d’argent dans ce chaos juridique, parfois de façon illégale. C’était rationnel, on aurait fait pareil dans cette situation.

Mais il y avait aussi les réfugiés, au sens littéral. Et parmi eux, beaucoup de femmes et d’enfants, qui souvent ne parvenaient pas à destination, quand ils ne mouraient pas sur le chemin, d’agression, de maladie ou de noyade. Parce que, si on n’avait pas osé formellement retirer le droit d’asile des législations, on s’arrangeait pour que les frontières et les éléments naturels forment des obstacles infranchissables. En gros, on déchargeait sur les dangers du voyage la responsabilité de faire le tri.

–          Je me souviens de ces images, les réfugiés qui tentaient de passer les barrières, les pleurs des mères, un enfant mort sur une plage.

–          C’était un cercle vicieux, Niil. Plus on serrait la vis, plus il y avait de foutoir et plus il y avait de victimes. En forçant les migrants à l’illégalité, on sélectionnait de facto les plus aptes à survivre dans un monde sans loi, la plupart du temps des jeunes hommes. Or il s’agit de la catégorie sociale la plus criminogène depuis toujours, toutes origines confondues. Il faut encore ajouter à ça la précarité dans laquelle beaucoup devaient vivre. C’est un miracle que la plupart d’entre eux n’ont pas versé dans la criminalité.

Naturellement, ces jeunes hommes inspiraient de la peur à beaucoup de citoyens, les votes se faisaient encore plus sarguistes, les politiques serraient davantage la vis et le bordel empirait. Hélas, les souffrances endurées par les migrants n’empêchaient personne de partir : ceux qui échouaient dans leurs tentatives avaient trop honte pour en parler et les rares types qui avaient réussi économiquement se sentaient obligés de contribuer à la légende dorée du succès individuel par des récits souvent mensongers.

Les principes juridiques de ce système avaient été pensés à une époque où les personnes qui avaient besoin d’être protégées venaient d’États voisins. C’était logique de faire les demandes d’asile de l’intérieur du territoire. Mais ça ne correspondait plus du tout au contexte du 21e siècle, où les réfugiés venaient de loin, où la mobilité et les communications étaient intenses. Les pays riches avaient créé des complications technocratiques et utilisé les obstacles naturels pour échapper concrètement à ces normes. Ce faisant, on dénaturait complètement le droit d’asile de son essence humanitaire. Rien de tel que la bureaucratie et les procédures pour tuer le sens d’une loi.

Son regard a pris une étincelle de folie l’espace d’un instant, comme s’il avait vu un fantôme. Puis il s’est mis à fendre l’air de ses mains maigres et veineuses à la façon d’un chef d’orchestre en colère, fouettant ses mots comme s’il battait la mesure.

–          Alors que l’on pouvait recevoir davantage de personnes, et mieux !

–          Je me souviens, ai-je repris, des discours de Dyhia à ce propos, aussi bien rejeté par la droite que par la gauche…

–          Oui, a-t-il dit d’un ton à nouveau posé. Parce qu’elle a essayé de sortir des schémas interprétatifs habituels. Comme ces derniers ne permettaient pas de changer la situation, elle considérait que les personnes concernées par le sort des migrants avaient le DEVOIR de penser différemment.

Sa démarche consistait à partir de deux principes humanistes, le droit à être protégé de la violence et celui d’agir sur sa propre réalité, qu’elle appliquait à la situation concrète. Elle en tirait plusieurs constats.

Un, l’accueil digne d’un maximum de réfugiées et réfugiés est un devoir pour l’Europe.

Deux, l’intégration d’un certain nombre de travailleuses et travailleurs correspond à un besoin économique aussi bien pour les migrants que pour les pays de destination.

Trois, les politiques migratoires du début du 21e siècle génèrent énormément de victimes et souffrances évitables.

–          Bon, on était dans le domaine de l’évidence, là…

–          C’était ça, la force de Dyhia. Dans un contexte de confusion totale, rappeler l’évidence. Puis partir de cette dernière pour proposer parfois des solutions hétérodoxes. D’après elle, ces trois constats pouvaient faire consensus et de nombreuses victimes seraient évitées si on en tirait les conséquences. Cela impliquait logiquement deux objectifs, complémentaires et dépendants l’un de l’autre :

faire en sorte que les itinéraires dangereux et ruineux ne soient plus un moyen de migrer ;

accueillir davantage de réfugiés, dans de meilleures conditions, en évitant de nourrir des réactions xénophobes.

C’est à partir d’ici que ça se complique.

Pour parvenir à accueillir davantage et mieux, elle proposait de créer des routes sûres en permettant les demandes d’asile (et de migration ordinaire) par des ambassades ou des centres de candidature hors d’Europe. Lors de conflits armés, elle préconisait une politique volontariste d’accueil par contingents : les États devaient déterminer combien de personnes pouvaient être reçues, puis aller les chercher et assurer leur transport. Ensuite, il s’agissait de bien les recevoir, d’intégrer ces personnes, de leur octroyer des parrains bénévoles, de leur montrer le fonctionnement de nos sociétés, de leur apprendre la langue, d’encourager, voire d’exiger (sauf cas extrêmes de traumatismes) le travail des réfugiés. Être clairs et fermes sur nos valeurs humanistes, c’était aussi une façon de faciliter l’intégration de personnes venant parfois de régimes autoritaires.

En ce qui concernait les migrations pour des raisons surtout économiques ou de projet de vie, l’approche était différente. Dyhia voulait rompre avec le système, absurde et inefficace, selon lequel, à quelques rares exceptions près, on ne délivrait pas de permis de travail aux migrants extraeuropéens. Pourquoi ? Parce que cela conduisait les migrants « économiques », soit à présenter des demandes d’asile (ce qui compromettait indirectement les chances des réfugiés), soit à travailler clandestinement pour des salaires de misère. Car en réalité, il y avait tout de même un manque de main-d’œuvre, comme en témoignait l’essor du travail au noir. Les migrations étaient nécessaires pour combler notre pyramide des âges déficiente. Alors les candidats à ces postes devaient entrer illégalement et échappaient donc à toute protection sociale.

Dyhia souhaitait une rupture nette avec ces pratiques. On avait besoin de main d’oeuvre ? Dans ce cas, on devait directement faire venir ces personnes depuis leur pays, en leur délivrant des visas de travail depuis les ambassades, quitte à faire appel à des agences de recrutement. C’était de toute façon moins coûteux que le voyage clandestin par route et par mer. Et cela permettrait de recevoir à peu près autant de femmes que d’hommes. En parallèle bien sûr, il fallait lutter avec virulence contre le travail clandestin, punir d’énormes amendes les employeurs, et garantir des salaires minimums aux migrants, par respect évident pour ces personnes et aussi pour éviter le dumping.

Et bien sûr, le service national, lorsqu’il serait implanté, devait être obligatoire pour toutes les personnes qui avaient l’âge. Cela devait être un facteur d’intégration.

–          Ça me paraît assez pragmatique. Qu’est-ce qu’on reprochait à ces propositions ?

Khereidine a semblé réfléchir un instant, puis il a joint le bout de ses dix doigts en une pose didactique.

–          En créant des chemins sûrs, on rendait les migrations moins coûteuses et moins dangereuses pour les candidats. Du coup, il était évident que ces nouvelles procédures allaient générer une augmentation de la quantité de demandes. Or, au moins d’un point de vue politique, on ne pourrait pas donner une réponse positive à toutes les candidatures. On savait qu’il était possible d’obtenir une majorité politique pour des routes sûres et une augmentation du nombre total de migrants accueillis, à condition que les électeurs sentent que les États gardent la maîtrise de la situation.

Il m’a regardé avec gravité.

–          Cela impliquait de ne pas s’opposer par principe à toutes les expulsions.

Silence.

–          C’était le prix à payer pour obtenir l’adhésion d’une majorité, éviter ainsi les milliers de morts du trajet et donner leur chance à plus de personnes.

Ses mains s’agitaient, tandis qu’il guettait mon approbation. J’ai continué l’interrogatoire.

–          C’est cela qui a posé problème ?

Il a haussé les épaules.

–          Pour les sarguistes, c’était toujours la peur de l’invasion étrangère. Peu leur importait que l’on sanctionne les abus ou que l’on soit plus à cheval sur les procédures de demande de permis. Le problème était pour eux l’arrivée de migrants, un point c’est tout. Le but des leaders de ces partis n’était pas, contrairement à ce qu’ils affirmaient pour ratisser large, d’atténuer certains effets négatifs des migrations. Ils n’en voulaient simplement plus, certains par sincères convictions racistes, d’autres parce qu’ils sentaient opportunément que le règlement de la question les priverait d’électorat. Toute solution constructive était rejetée par avance.

–          Et à gauche ?

–          À gauche, on était souvent dans une posture d’indignation stérile et ça avait le don d’énerver Dyhia. Il est facile de tenir un discours idéaliste et de se piquer en conséquence d’être une bonne personne alors que ces paroles n’ont ni coût ni effet concret. Des mots dans le vent, on sait tous le faire.

Il y avait bien sûr plusieurs gauches. Malgré quelques désaccords stratégiques, Dyhia respectait fortement les gens de terrain impliqués dans l’aide directe aux migrants. Elle n’a pas été surprise par leur opposition au projet, mais elle a été affectée par la violence des réactions, à plus forte raison après avoir réalisé qu’elle avait effectivement commis des erreurs. Elle se sentait proche de ces gens, admirait leur engagement. Il y avait en général peu de calculs politiques dans les milieux de l’aide directe, à l’exception de quelques tribuns qui utilisaient avec un certain cynisme des situations de vie dramatique pour gagner de la célébrité ou soutenir un sacro-saint paradigme. Là, les êtres humains défendus n’étaient que des alibis politiques. Mais seule une extrême minorité gens de terrain agissait ainsi.

La plupart du temps, c’était par bon sens humain que l’on s’engageait auprès de migrants. On rencontre quelqu’un, on connaît ses espoirs, surtout on le perçoit comme une personne normale, on ne comprend simplement pas que cet humain puisse se faire expulser. C’était pas être un Bisounours, c’était juste ouvrir les yeux. Celui qui a pris racine ici, il reste. Touche pas à mon pote, ou à mon voisin, ou à ce pareil que j’ai simplement croisé dans la rue. Qui peut vraiment regarder quelqu’un en face et souhaiter son départ pour une raison administrative ? Dans la pratique, même pas les xénophobes, je crois. Leur copain migrant faisait toujours exception. Respecter les lois, même celles que l’on désapprouve, est nécessaire. Sauf si leur iniquité menace la dignité humaine. Et c’était le cas avec Dublin. Donc, Dyhia appréciait le travail de ces militants de terrain et s’attendait de toute façon à ce qu’ils soient critiques. Elle avait d’ailleurs besoin de leurs critiques pour formuler un projet cohérent. Hélas ! Cela a pris trop souvent la forme du rejet complet et nous avons rompu le contact avec ces milieux. C’est extrêmement regrettable, car des dialogues plus ouverts et sereins avec eux nous auraient évité bien des écueils, même si on ne pouvait pas espérer de leur part une adhésion totale à nos propositions.

De toute façon, les vrais militants, les personnes de terrain, constituaient une infime minorité parmi ceux qui se disaient de gauche. C’était souvent plus une posture sociale.

Khereidine m’a jeté un regard de vieux loup amusé.

–          Dyhia s’agaçait particulièrement contre ceux qu’elle appelait les oies. Ceux qui n’avaient jamais agi, qui vivaient dans des quartiers éloignés de la pauvreté, ceux qui avaient une opinion. Des migrants, ils connaissaient Kerreth, le papa du petit Matthew, qui travaillait dans une grande boîte et que l’on croisait à la crèche, ou Fatima, la femme de ménage si efficace dont on était si proche, presque amis, qui nous donnait pourtant du Madame-Monsieur. Je crois que Dyhia avait une vraie colère à leur égard. Ça l’a peut-être égarée.

D’après elle, l’indignation de posture n’était autre qu’un réflexe d’appartenance clanique, on s’offusquait de façon tonitruante pour bien faire oublier ses propres contradictions. L’émoi manifeste avait de fortes fonctions déculpabilisantes. C’était de la bigoterie. Or cette inefficace gesticulation avait des conséquences concrètes sur des vies humaines, du fait qu’au nom de nobles principes, on s’autorisait à retarder toute solution, alors que des personnes mouraient tous les jours du statu quo. Pour le Mouvement humaniste, se salir les mains relevait du devoir moral, à la façon d’un médecin qui prendrait les risques d’une opération dangereuse dans le but de sauver un patient condamné.

–          Je vois bien : l’urgence humanitaire impliquait de faire des choix inévitablement imparfaits. Mais est-ce que cela justifie pour autant toutes les solutions ? N’était-ce pas jouer le jeu des sarguistes que d’accepter le principe de contrôle des migrations ?

–          Au contraire, je pense. C’était justement s’attaquer au fondement de leur argumentaire, au terreau du sarguisme. Il était évident que les partis identitaires prenaient du terrain jour après jour en se nourrissant du sentiment d’insécurité et en ressassant la rhétorique du « faux réfugié » ou des truismes du genre « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». La réponse classique des bien-pensants était de dire : « les frontières et les nations sont des constructions sociales et politiques, elles ne devraient même pas exister ». C’était vrai. En attendant, elles existaient tout de même et elles gagnaient en importance avec les succès croissants sarguistes.

Nous, nous avions choisi un autre angle d’attaque. Vous voulez lutter contre les migrants au nom de l’insécurité ? Nous proposons de combattre directement l’insécurité en sanctionnant les délinquants plutôt que les migrants. Peu importe l’origine. Vous estimez qu’il y a justement trop de délinquants parmi les immigrés ? Alors créons des chemins sûrs qui permettront de migrer dans le respect des lois, alors créons des conditions qui permettront à autant de femmes que d’hommes de s’intégrer chez nous. Et facilitons l’intégration de tout le monde, puisque les deux premières causes de la criminalité sont le genre masculin et les difficiles conditions sociales. Vous parlez de « faux réfugiés » ? Accueillons davantage de « vrais réfugiés » en allant les chercher. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ? D’accord, mais on n’en est pas là. Recevons au moins dans des conditions correctes un maximum de personnes qui en ont besoin.

Au loin, dans le couloir, des bruits de pas, des meubles que l’on déplaçait. « La mère de Khereidine », me suis-je dit. Lui ne s’était pas interrompu. Il insistait, cherchait mon regard.

–      De par cette stratégie, martelait-il, on se donnait les moyens d’accueillir, pour de vrai, davantage de gens qui en avaient besoin. Alors que les approches idéalistes ne tenaient pas compte de la réalité : les populations européennes n’étaient pas prêtes, dans les circonstances de l’époque, à recevoir sans restriction. En revanche, la plupart des électeurs sarguistes étaient seulement humains : ils étaient capables d’empathie pour les réfugiés, mais leur peur prenait le dessus. On le voit d’ailleurs assez bien actuellement. Avec les réformes humanistes, il y a moins de peur et plus d’espoir, les discours à boucs émissaires ne font plus autant mouche.

–          Vous vouliez donc supprimer les causes de la peur pour rendre l’empathie possible…

–          C’est cela.

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