Ombres

Il était une heure du matin et j’avais raccompagné Isabel chez elle. Elle avait d’abord refusé, elle pouvait se défendre toute seule. Il avait fallu que j’insiste, prétextant une envie de marcher. Je voulais rester plus longtemps avec elle, j’étais incapable de le lui dire, alors je lui parlais de politique. Je faisais aussi des blagues, ça fonctionnait mieux. On était arrivé au pied de son immeuble. Je n’avais plus trop su quoi dire. Elle m’avait serré affectueusement dans ses bras, on avait plaisanté encore un peu, elle ne m’avait pas proposé de monter. J’avais eu honte de mon manque d’audace. Et comme le sentiment d’être observé en ce moment de nullité.

Je suis rentré par les Bois de Sauvabelin. C’était une nuit de mars brumeuse. Peu de lune. Je ne voyais rien, me suis heurté à deux reprises aux trous dans le chemin. J’avançais presque à tâtons. Me croyant seul dans l’obscurité, je me suis arrêté pour pisser contre un arbre. J’ai entendu des pas s’approcher derrière moi, puis s’éloigner. C’était la première fois que je croisais quelqu’un ici de nuit. Et j’ai repris ma route. Dans le noir complet. Très vite, la silhouette squelettique de la cantine est apparue, comme un manoir gothique étalé. Le parking qui lui faisait face était à peine éclairé, mais le contraste avec la forêt était tel que j’étais ébloui. Au milieu des voitures solitaires, l’ombre d’un grand type. Il a répondu à mon bonsoir par un grognement gêné.

L’ambiance de Sauvabelin était particulière la nuit. Une scène naguère effrayante de dessin animé pour enfants. Belle dans sa désuétude. Ce soir-là, la brume dissipait le spectre lunaire en une lueur violette, les arbres décharnés par l’hiver menaçaient de leurs branches crochues. On aurait cru des fantômes de fête foraine. Au bord du trottoir, des poteaux téléphoniques usés prolongeaient cette forme d’ossuaire vertical. J’aimais ces lumières et ce silence, seulement troublé quelquefois par le passage de phares pressés, qui repartaient en soupirant.

J’ai traversé la route, à côté de signaux de chantier délavés, pour rejoindre la descente sur Bellevaux. Tout était trempé, les affiches de l’arrêt de bus, l’enseigne vieillie du Chalet suisse, mes pieds. Le halo orange des réverbères se reflétait dans les flaques. Je me suis retourné. Non loin de la cantine, une ombre épaisse marchait, dans ma direction, je crois. Il était temps de rentrer, je me levais à 5 heures le lendemain.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s