Origines

–      Des gauchistes, clairement oui, au départ.

Khereidine a bu une gorgée de rhum arrangé — le club vide, en contrebas d’un souterrain, dans lequel nous avions atterri ne servait pas de bière.

–      On était dans une impasse. J’avais commencé par les marches antiracistes et puis je m’étais intéressé au marxisme. J’en avais gardé quelques concepts économiques, mais j’ai vite préféré la vitalité de l’anarchisme. Ensuite, il y avait eu l’écologie et les critiques de la globalisation, la décroissance. Il était clair que le système allait dans le mur, surconsommation, pollution et inégalités, les humains avaient de moins en moins de place, à part en tant que consommateurs de produits bon marché ou travailleurs soumis. Nous on était dans l’action de quartier, on prônait l’intégration, on pratiquait les services d’échanges locaux, on avait trouvé un deal entre l’épicier de la rue et un paysan des environs, des légumes frais, on planquait des clandestins, on engueulait les gamins du quartier qui jouaient aux caïds. Tout cela avait un sens…

–      Mais ?

–      On n’a pas arrêté l’action de quartier — c’était nécessaire et ça l’est encore. C’est juste qu’on avait le sentiment de nager à contre-courant, voire même, pire, de pédaler dans le vide.

Le serveur a amené une boisson obscure à une métisse vêtue de court posée au bar. Belle, les traits fatigués, presque fanés.

–      Le problème, a repris Khereidine, c’est que notre discours n’accrochait pas. On avait beau détenir les solutions, davantage de collectif, de lien social, davantage de culture, simplicité, proximité, autogestion, récup et potagers, tout le monde s’en foutait. Les gamins rêvaient de thune, de bagnoles, de succès individuel, ils ne réalisaient pas qu’au mieux, ils feraient des heures sup dans des banlieues industrielles pour rembourser leurs dettes. Ils préféraient parfois d’autres voies moins légales, malgré les risques.

La femme semblait lasse, parlait court, presque par souffles allusifs. Le barman l’écoutait, dosait les silences, plaisantait de temps en temps, un sourire tendre. À côté de ses dents, celles de Khereidine paraissaient presque saines.

–      Ça sert à rien de jeter la faute sur ces gosses, ils se contentaient de faire comme tout le monde, mais dans leur propre réalité. Le problème était général, on parlait de tiers-mondisme, de déconsommation et de propriété collective à des collaborateurs-consommateurs gangrénés par la peur de l’Autre et de perdre son job. Plus personne ne faisait confiance aux institutions collectives, pas toujours à tort. Ces dernières voyaient en conséquence leurs ressources diminuer, peinaient encore plus à remplir leurs missions et perdaient davantage en légitimité, augmentant l’individualisme et le sentiment d’insécurité. Et caetera.

À mon signe, le barman a interrompu doucement sa conversation avec la femme triste pour reprendre une commande de rhums arrangés. Sous sa chemise colorée, son havane fatigué, ses cheveux crépus et ses lunettes aux épais bords de plastique, il avait une voix claire et un fort accent lyonnais.

–      Ouais, j’ai fait pour relancer la discussion, ça c’est un peu le problème des gauches de partout. Être du bon côté et aller d’échec en échec. Cela ne nous dit pas comment tu as rencontré Dyhia.

–      On se rendait donc compte qu’on n’avançait pas à cause de toutes ces saletés d’individualisme et de peur de l’Autre, mais on ne désespérait pas complètement. On continuait à se voir, à agir dans le quartier, on lisait beaucoup et de tout. Un jour, quelqu’un est arrivé avec un article de Dyhia Mostar qui proposait des pistes pour rétablir la souveraineté des collectivités.

Au bar, un éclat de rire débordant de fraîcheur. À force d’essayer, le serveur avait réussi à la dérider. Littéralement. Elle paraissait vingt ans de moins, le temps d’un sourire. Elle a touché son bras avec affection. Trop pour lui.

–      Ça a été une sorte de choc, continuait Khereidine. Tu comprends, ces histoires de souveraineté, ça sonnait pas bien à nos oreilles d’anars. Et pourtant on était les premiers à gueuler contre la faiblesse des services sociaux, à réclamer plus de moyens pour l’école, la santé. Il y avait beaucoup de trucs qui nous dérangeaient dans cet article et on a eu l’occasion de le lui faire savoir plus tard. Mais on avait aussi le sentiment qu’elle avait mis le doigt là où ça faisait mal. Pour que les personnes soient prêtes à prendre des risques pour une société meilleure, il fallait qu’elles aient l’impression d’y avoir du pouvoir. Si on voulait plus de collectif, il fallait renforcer les individus dans ce collectif, renforcer son efficacité à répondre au besoin des membres.

–      Tu ne la connaissais pas encore ?

–      Non. On a alors contacté la cellule-mère du Mouvement humaniste, c’étaient des Toulousains. On voulait en savoir davantage, mais débattre aussi. Ils n’ont pas hésité à se pointer ici, Dyhia et Tahiri. Le jour on bossait, la nuit on débattait. On a d’abord dû comprendre, ensuite accepter. C’est que leur programme transgressait pas mal de nos tabous de gauche. Mais ils ont également su entendre nos remarques. Ils avaient de l’avance sur nous, c’étaient eux les leaders, mais on construisait le projet dans un esprit d’horizontalité.

–      Dyhia ne prenait pas trop de place ?

–      Non, a-t-il répondu avec la fermeté qui caractérisait certaines de ses expressions, c’était la liberté totale de parole.

–      Elle n’avait quand même pas un peu d’ascendant sur le reste du mouvement ?

–      Bien sûr, elle avait déjà du charisme ! Et en plus c’était une des pionnières, elle était peut-être plus écoutée que d’autres. Ça s’arrêtait là. Dyhia, c’était un membre parmi d’autres dans la cellule-mère toulousaine, c’est tout.

D’autres clients sont arrivés, trois, l’un d’entre eux portait une veste fourrée usée par le temps. Le barman est allé les servir. La femme regardait par la fenêtre. J’ai parlé à Khereidine de notre enquête, de l’hypothèse de Severino. Il l’a balayée avec agacement.

–      Non, impossible. Impossible. Dyhia n’avait pas de poste, ni de titre de chef. Pas d’ennemi. Elle s’imposait naturellement, par son bon sens et sa façon de l’exprimer. Elle n’a volé la place de personne et on était tous d’accord de la mettre en avant. Ça tient pas la route ton histoire.

Il m’a fixé.

–      Mais c’est au nom de quoi que tu fais cette enquête ? Tu veux savoir quoi, au fond ?

J’ai bredouillé, je lui ai dit mon abattement après l’attentat, nos doutes sur les thèses relayées, les pistes envisagées, les dangers encourus, Raoul et ses révélations. Il m’a jeté un regard de vieux loup.

–      Et ça ne te suffit pas comme éléments ? La réponse est évidente, j’ai toujours pensé que c’était une multinationale qui était derrière tout ça. Restait à savoir laquelle et ça ne fait plus l’ombre d’un doute : c’est Notis.

–      Comment tu peux être aussi catégorique, aussi vite ?

–      Écoute. Si tu regardes les principes et programmes humanistes, qui a vraiment quelque chose à perdre dans l’histoire ? Si les individus reprennent le pouvoir dans les collectivités, si les collectivités s’unissent contre les acteurs qui commettent le plus de violence, qui c’est qui va se faire avoir ? C’est les mul-ti-na-tio-nales ! Là tu viens de m’en amener la preuve : Notis lutte contre le Mouvement humaniste pour éviter impôts et procès, emploie des petits mecs paumés comme « hommes de main », fournit les armes. Et le fric.

–      Mais pourquoi l’attentat à Central Park ?

–      Ils font passer ça pour un truc d’islamistes contre la paix, mais en réalité c’est le Mouvement humaniste qu’ils visent. Ils n’ont rien à perdre à tuer plein de gens, ça fait toujours moins de militants sur terre. Et ça fait un écran de fumée pour dissimuler la vraie cible de l’attentat : Dyhia Mostar.

–      Désolé, ça c’est des allégations, pas des preuves.

Le vieux militant m’a frappé l’épaule d’un sourire tout plissé.

–      Bien sûr, mais ça vaut la peine de vérifier, non ?

Au bar, la femme a ramassé son sac, posé un baiser sur le front du serveur en guise de merci. Il a regardé son corps s’éloigner. Il souriait, tristement.

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