Passés perdus

Ce jour-là, il n’a pas été possible de parler à Severino ; il serait peu disponible au cours des prochains jours. Je l’imaginais, toujours la raie à l’air, en train d’entreposer des sacs de sable autour de son commissariat pour prévenir les attaques de la bande du mari. En réalité, il s’est contenté de demander un doublement des effectifs pendant un mois.

J’étais donc rentré chez moi et un documentaire sur le nazisme passait à la télévision. Comme presque toujours, d’ailleurs. Quand ce n’était pas sur le Troisième Reich, c’était à propos du génocide rwandais, de la Première guerre mondiale ou sur d’autres atrocités. Pour les programmateurs, peu importaient les sujets ou les périodes, il fallait juste que ce soit apocalyptique. L’air du temps.

Le documentaire traitait plus précisément de la Shoah. Un film excellent et nécessaire. Il abordait la question du négationnisme de façon frontale. Son auteure (dont j’ai oublié le nom) commençait par lire une série d’arguments négationnistes sous forme de questions.

« J’ai été horrifiée, bien sûr, lors de ma première confrontation à ce discours. J’ai aussitôt tenté de répondre, tout d’abord calmement. Mais il s’est rapidement avéré que mon interlocuteur était bien mieux préparé à ce débat que moi. La discussion s’est ainsi transformée en une sorte d’interrogatoire à charge qu’il menait d’une main de maître en me bombardant de détails techniques. Force m’était de reconnaître qu’il connaissait bien son domaine. En fait, j’étais même incapable de savoir si les informations qu’il m’envoyait sous forme d’arguments massue étaient exactes, mais mal interprétées ou si elles étaient complètement fausses. Contre toute logique, c’était à moi, novice, de prouver ce qui était admis par l’ensemble des historiens. Et lui, de sa position pourtant excentrique, s’habillait de la légitimité d’un procureur autoritaire. Je n’avais simplement pas le moyen de débattre et j’ai rapidement perdu mon calme. »

Face à cette difficulté, la réalisatrice a eu ensuite le courage de questionner ses propres certitudes. Et si elle était en effet manipulée, victime du dogme officiel, de quelle façon pourrait-elle vérifier les faits ? Son film allait donc partir de zéro pour répondre sans tabou aux arguments des négationnistes. Elle prenait le risque de leur donner raison, c’était la seule contrainte qu’elle s’imposait. Après tout, ce qui comptait, n’était-ce pas la vérité ?

Avant internet, j’aurais pensé que le documentaire donnait aux obscurantistes une attention qu’ils ne méritaient pas. Mais le monde de l’information avait changé. Désormais, si l’on tapait les noms d’historiens respectables de la Seconde guerre mondiale sur kookle, on tombait en premier lieu sur des sites négationnistes qui diffamaient les personnes en question.

Avant de commencer son enquête, la réalisatrice assumait avec honnêteté ses préjugés face à la caméra, elle disait sa confiance à l’égard de la communauté des historiens, son dégoût de l’idéologie nazie en soi, sans même tenir compte de ses atroces conséquences. Il fallait jouer franc-jeu : elle était convaincue de l’inadmissibilité de la démarche des soi-disant révisionnistes, mais elle était incapable de leur répondre. Alors, certaine au fond d’elle qu’elle se trouvait du « bon côté », elle prenait le risque de tout questionner de façon transparente.

Pour dénoncer méthodiquement l’imposture négationniste.

Bon, ça représentait quatre fois cinquante-deux minutes d’horreur, quand même. Dans les trois premiers épisodes, l’auteure examinait de façon systématique tous les arguments qui lui avaient été opposés, allant jusqu’à se rendre sur place en Lituanie, en Ukraine, en Pologne. Si elle laissait une chance à la rhétorique négationniste de triompher, elle se doutait que dans la pratique la confrontation avec les faits réfuterait ces arguments de façon tonitruante. Et c’était le cas.

Mais elle ne s’est pas contentée de cela. Dans le dernier opus, elle présentait tout d’abord la « querelle des historiens », entre les intentionnalistes et les fonctionnalistes. Elle laissait rapidement de côté ce débat en posant la question différemment : finalement, l’idéologie nazie nous donne-t-elle des raisons de douter de l’extrême brutalité de ses conséquences ?

C’était là un des succès des négationnistes : en mettant l’accent sur l’invalidation systématique de toutes les preuves historiques de l’extermination volontaire des victimes des camps, ils détournaient l’attention de l’ensemble du problème : la discrimination, l’exclusion, puis le regroupement dans des camps de catégories de population en temps de guerre, le travail forcé, l’affamement, les exécutions de masse avant même les camps d’extermination. C’était tout cela, la dynamique génocidaire, les chambres à gaz, loin d’en constituer un détail, étaient un aspect particulièrement atroce, de tout cela. Mais elles s’inscrivaient dans un insoutenable tout. Et la réponse, en tant que conclusion alors que la liste des arguments techniques avait préalablement été examinée de façon méthodique, permettait de clore définitivement le débat.

Un film efficace, clair, honnête et — surtout — accessible au grand public.

Mais je digresse une nouvelle fois.

Ce jour-là, donc, de retour des Koalas, après m’être entretenu avec Bradley et avoir assisté à la déposition de Kelly, la jeune femme battue, je suis justement tombé sur le dernier épisode de la série documentaire. Et j’ai compris quelque chose.

L’auteure reprenait en partie les travaux d’un certain Johann Chapoutot sur l’idéologie nazie. Dans les grandes lignes, elle présentait les mythes du national-socialisme, selon lesquels l’Allemagne devait revenir à un passé perdu de la race germanique, à un temps où ce peuple heureux se contentait de faire plein d’enfants et de dominer son espace vital. Ces Germains primitifs respectaient les lois de la nature, celles qui faisaient de la vie un combat. Or le christianisme, puis l’humanisme et les Lumières avaient tout gâché, affaiblissant la race par le confort et — surtout — la pitié. C’était très embêtant tout cela parce que ça avait ralenti le nécessaire processus de sélection naturelle. Dès lors, les Allemands étaient en train de se faire souiller par les faibles et les races inférieures. Il y avait logiquement urgence à faire cesser cela. Il fallait retrouver cette brutalité qui redonnerait à la race sa vigueur, retrouver cet esprit combattif, à l’image des ancêtres spartiates (si, si, ils croyaient vraiment descendre des Grecs ces crétins). Et là, j’ai eu un déclic.

Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

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