Phalanges

Ça n’a pas raté. Une semaine après notre altercation, le « hasard » choisissait de nous mettre en binôme, Raoul et moi, pour un exercice de reconnaissance. Quelqu’un avait dû informer les responsables de notre différend. Ils adoraient contraindre ceux qui ne s’entendent pas à travailler ensemble. C’était une mission d’exploration, nous avions 24 heures pour prospecter une petite région et choisir un lieu de camp durable pour vingt personnes. Avec de l’eau, du bois et de quoi construire un abri. Au cours des premières heures, nous consacrions toute notre énergie à communiquer poliment notre froideur mutuelle. Phrases saccadées, utilitaires, pas le moindre sourire, pas même un regard. Et puis, le silence, les fougères humides sur les mollets, les racines à moitié déterrées d’arbres centenaires. Le soleil qui finit par percer le voile de brume, la vallée qui s’ouvre enfin à nos yeux. On traversait des ruisseaux, on surprenait une biche, on n’était plus tout à fait sûrs d’où on se trouvait. Lui, stoppait parfois soudainement, scrutait. On aurait dit qu’il humait le vent. Puis il bondissait sur un rocher, observait et redescendait aussitôt. On s’est arrêté pour consulter la carte.

–      Tu crois qu’on est où ?

–      Là.

Son regard semblait paisible. Apaisé. Le tatouage au dos de sa main noueuse représentait un genre de temple aztèque stylisé.

–      T’es sûr ?

–      Non. Mais sinon, je vois pas.

–      Il n’y a qu’un moyen de le savoir : suivre le ruisseau. Il devrait y avoir un pont un peu plus loin. Il faut juste sortir de la forêt et on devrait le voir… Si on est au bon endroit.

–      Et s’il n’est pas Invisible aussi…

Je n’ai pu m’empêcher de sourire à sa plaisanterie. À partir de là, on a pu coopérer normalement, partager la flotte. J’ai accepté l’aide de son avant-bras noueux pour franchir les obstacles. Les phrases restaient courtes et usuelles, mais elles n’étaient plus étouffées par notre orgueilleux besoin de paraître hostiles. Et le soir auprès du feu…

–      Tu es vraiment membre des Phalanges de Sargon, Raoul ?

En réalité, je n’en avais jamais entendu parler auparavant, mais j’ai tenté d’affecter l’évidence. Il semblait désormais fier de l’intérêt que je lui manifestais. Ses yeux se perdaient dans les flammes.

–      Pas encore. Faut faire ses preuves.

–      Comment ?

–      Obéir. Après tu grades. Mais je me suis fait choper. Pour deal. Le juge m’a envoyé au service anticipé.

–      Et comment fait-on ses preuves pour intégrer la Phalange ?

–      Je peux pas dire.

–      Après le service, tu penses recommencer à dealer ?

Il a haussé les épaules.

–      Je sais pas. C’est compliqué.

–      Ici, tu peux te former, tu peux te faire des contacts en dehors de ton quartier, changer de vie. Tu dealais tout seul ou en bande ?

–      Je t’ai déjà dit, c’est secret les Phalanges.

–      Oui, mais pas le deal…

Il s’est levé, a ramassé une brassée de bois sur le tas que nous avions préparé. J’ai insisté.

–      Tu veux dire quoi ? Que les Phalanges font du trafic de drogue ?

–      J’ai pas dit ça.

Il a craché par terre. Puis il a posé délicatement des branches sur le foyer.

–      Désolé pour ces questions indiscrètes, mais je comprends pas. Je ne te demande pas de me révéler des secrets. C’est toi qui m’as parlé des Phalanges, du fait que tu essayais d’en être, du deal.

–      Écoute, dans le quartier, il y a un gang. C’est tout. Il faut en être.

–      Et ce gang, il s’appelle la Phalange ?

Raoul s’est tranquillement couché face aux flammes. Il a soufflé sur les braises avant de me répondre. Il ne me regardait pas.

–      C’est pas ça. Une pièce elle a deux faces. Le gang, c’est les affaires. Les Phalanges, c’est à cause des humanistes. C’est politique.

–      Mais qu’est-ce que vous leur voulez aux humanistes ?

Il s’est redressé, m’a fixé. Sans haine.

–      T’as pas compris qu’on n’en veut pas de votre monde de pédés, d’Invisibles ? On doit se défendre.

–      Comment ça, se défendre ? L’action humaniste vise à intégrer tout le monde, protéger tout le monde de la violence. Si votre président était vraiment humaniste, il ouvrirait des écoles dans ta cité, il assurerait la sécurité, il restaurerait des immeubles, il créerait des jobs sur place.

–      C’est ça le problème.

–      Je ne comprends pas.

–      On n’est plus chez nous.

–      Comment ça ? On essaie de vous sortir de la misère…

Il a secoué la tête.

–      Quelle misère ? Un pote, il a pas trente ans. BM, appart en duplex pirate, gonzesses, tout. Y a du fric aussi chez nous.

Et il s’est remis à entretenir le feu avec expertise.

–      Ces histoires de légalisation, ça fout tout en l’air. Pas bon pour le business. Notre quartier, il va bien. Il y a les affaires et il y a aussi la justice. Quelqu’un est dans la merde, on lui prête du fric, des fois on donne même. Contre service. Nous aussi on a des lois. Et on est les boss.

–      Et concrètement, vous faites quoi pour lutter contre l’emprise de l’État et des humanistes dans le quartier ?

Il a ri.

–      Abuse pas, quand même.

Je ne l’avais jamais vu autant parler. Lui qui était d’habitude si taiseux. Il avait besoin d’être compris, je crois. Il a pris un ton empathique.

–      Mec, je peux pas tout te dire. Mais fais gaffe à ta gueule. Sérieux. Tu sais pas à qui tu as affaire. Les Phalanges c’est sérieux.

J’ai ricané.

–      Tu veux dire que je dois abandonner le Mouvement humaniste à cause d’une bande de caïds qui dealent dans un quartier paumé ?

–      Rigole pas. C’est pour ton bien. Les Phalanges c’est organisé. International. Et ils ont des guns.

–      Trois pétoires ?

Le regard de Raoul est reparti vers les flammes. Il remuait les braises tandis qu’il me parlait. Gravement. Il cherchait à me faire comprendre quelque chose.

–      Une nuit, je guettais, la routine. Quatre heures. Un camion Notis a débarqué. Livraison du Notis Store. Normal. J’ai prévenu. Normal, toujours. Mais y avait pas que le chauffeur. Aussi un mec, costard, tout. On m’a dit de dégager. Mon boss, si tu veux. Pourquoi dégager ? Pour voir livrer du pain surgelé ? Laisse tomber. J’ai dégagé, mais j’ai regardé. Planqué. Mon boss a serré la main. Ils ont ouvert les caisses du camion.

Il s’est tourné vers moi.

–      Que des flingues. Desert Eagles, M16, Uzis. Neufs.

J’ai affecté la condescendance.

–      Vous voulez faire quoi avec ça ? Attaquer le poste de quartier ?

–      Plus que ça. Tu comprends pas. Beaucoup plus. Le jour où il sera temps d’agir, on sera prêts.

–      Et moi aussi, tu me buteras ?

–      En politique, y a pas de sentiments.

Il m’a fait un sourire complice. Il a frappé amicalement mon épaule avant de réalimenter le feu.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s