Populisme

À vrai dire, je n’avais aucune idée de la façon dont fonctionnait le Mouvement humaniste. La décentralisation était le maître mot, mais dans ce cas comment expliquer l’apparition de Tahiri en tant que porte-parole ? Il existait vraisemblablement une forme de centre de décision stratégique, du moins un groupe de personne qui appuyait logistiquement Dyhia du temps où elle était là. Si l’hypothèse de Severino se révélait fondée, celle du meurtre de Dyhia par des « barons », ses moyens financiers et son pouvoir étaient plus étendus que ce que j’avais imaginé.

Ce n’était pas évident à vérifier. Lorsque Dyhia a lancé son appel pour un Mouvement humaniste, elle disposait probablement d’une certaine infrastructure matérielle. D’autres noms figuraient aux génériques des vidéos et elle avait sans doute bénéficié de soutiens pour la publication de ses articles. Ça, on s’en foutait à l’époque. Dyhia, auteure qui se revendiquait humaniste, avait émis une série de principes fondamentaux auxquels il était difficile de ne pas adhérer et elle nous proposait des exemples concrets d’application. Son appel était loin d’être autoritaire. Elle n’exigeait aucune obéissance, aucune soumission à ses décisions. Elle se présentait comme une humaine dont le mérite principal était d’avoir résumé des valeurs à peu près universelles.

Elle croyait en ces principes et cherchait à convaincre de leur pertinence. Mais au lieu d’imposer son opinion, elle proposait de réfléchir différemment en fonction des valeurs communes, elle s’attendait à ce que d’autres humanistes raisonnent et critiquent son œuvre. Elle contribuait au débat au sein d’une mouvance. Au débat.

Cependant il est clair que les prises de paroles de Dyhia ressortaient nettement de la mêlée. Une forme d’autorité morale. Lorsque le terme humaniste a commencé à devenir tendance, des groupes sarguistes, profitant de la confusion de l’information, avaient d’ailleurs tenté de récupérer certaines thématiques et de se revendiquer eux-mêmes du mouvement. Il avait alors suffi à Dyhia d’une vidéo grinçante pour discréditer totalement ces imposteurs.

Cette façon de faire relevait-elle du populisme ? À mon avis, non. Les ingrédients du populisme, c’est une figure charismatique qui cherche à obtenir le pouvoir politique en faisant appel au « peuple », qu’elle oppose aux « élites » traditionnelles. À cet effet, les chefs de tels mouvements tiennent un discours simpliste qui surfe sur les peurs et flatte les identités. C’est une grosse arnaque, bien sûr. Les populistes critiquent le manque de représentativité des partis politiques pour installer leur propre pouvoir en bafouant les valeurs démocratiques.

Alors, en étions-nous, des populistes ? Certains traits y faisaient penser : un leader d’opinion, sans mandat institutionnel qui en appelait à une forme de rupture avec les élites traditionnelles, cela correspondait à la définition du terme. Mais les humanistes n’ont jamais prétendu représenter le « peuple » en tant qu’entité fantasmée. Ça ne voulait rien dire. C’était prendre les gens pour des imbéciles et c’était bien pensé, car tout le monde projetait dans le peuple ce qu’il souhaitait et finissait par s’y reconnaître. Nous parlions d’humains, pas de peuples. Aucun « peuple » ne méritait d’être mieux traité qu’un autre, le « peuple » ne valait pas mieux ni moins bien que les « élites ». C’étaient des concepts à la con tout ça. Pour nous, chaque humain devait être protégé de la violence commise par autrui, quel que soit le peuple auquel il appartenait. Chaque humain, de toute identité sociale ou culturelle, devait avoir du pouvoir sur sa propre réalité et le moins possible sur celle de ses prochains. Par ailleurs, ni Dyhia ni le Mouvement humaniste ne voulait être président ou ministre. Le pouvoir que l’on cherchait était différent, que les dirigeants agissent de façon cohérente selon des principes humanistes. Sous la pression des populations, convaincues par ces principes.

Je croyais tout cela. Cependant, Severino avait semé un doute en moi. Et si la célébrité était montée à la tête de Dyhia ? Et si elle avait constitué autour d’elle un groupe d’influence intéressé ? Cela n’invaliderait d’aucune manière la cause humaniste, de la même façon que les crimes staliniens n’avaient rien enlevé à la justesse des causes socialistes. Mais j’avais quand même envie de savoir si nous avions été blousés.

Le problème était que je ne connaissais absolument pas les structures du mouvement. Je participais aux actions et je payais mes cotisations à la cellule locale, bien sûr. Pour le reste, pour la dimension organisationnelle, j’étais plutôt de type passif. Je m’arrangeais souvent pour être absent aux assemblées du groupe et j’avoue que, lorsque j’y étais, j’avais tendance à ne pas trop écouter. Pour en savoir plus, et suite à cette conversation avec Severino, je me suis porté volontaire à la vérification des comptes.

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